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Psychanalyse : vision du monde ?
Introduction
L’analyste et la vérité
Robert PELSSER
La psychanalyse peut-elle être considérée comme une Weltanschauung ? Freud (1933) définit une Weltanschauung comme « une conception intellectuelle capable de résoudre d’après un unique principe tous les problèmes que pose notre existence » (p. 208). Il est naturel que l’être humain tente ainsi d’élaborer une représentation totalisante de la réalité, puisque son incertitude et son anxiété à propos du méconnu et de l’inconnu s’en trouveraient par le fait même maîtrisées.
Freud a dénoncé, tout au long de sa vie, la fonction aliénante des idéologies qui prétendent tout expliquer ; il s’en est ainsi pris successivement à la religion, à la politique et à la philosophie dans la mesure où elles présentent à l’individu ou à la société un ensemble de thèses et d’idéaux plus ou moins illusoires, non fondés sur la réalité.
Lorsque Freud s’interroge à savoir si la psychanalyse est une Weltanschauung, sa réponse sera toujours sans ambiguïté. Il dit sa réticence dans Inhibition, symptôme et angoisse (1926) : « Je suis hostile à la fabrication de conceptions du monde. Qu’on les laisse aux philosophes, qui professent ouvertement que le [16] voyage de la vie est impossible dans un tel “Baedeker” pour leur donner des informations sur toutes choses » (P. 12) Il sera encore plus catégorique dans les Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1933, pp. 209-240) : la psychanalyse n’est pas une Weltanschauung ; elle est totalement incapable de proposer une conception particulière du monde. Freud se plaît à reprendre la boutade de Henri Heine parlant du philosophe : « Avec ses bonnets de nuit et des lambeaux de sa robe, il bouche les trous de l’édifice universel. » (P. 212). Toute conception du monde est de l’ordre de l’illusion dont l’avenir est incertain.
La psychanalyse n’est pas une conception du monde parce qu’elle se situerait, selon Freud, du côté de la connaissance scientifique qui se fonde sur « des observations soigneusement contrôlées et des recherches rigoureuses ». Freud a constamment eu le souci de donner une crédibilité à la psychanalyse en insistant sur son caractère scientifique. Il veut éviter qu’elle ne devienne la théorie d’un seul homme, ou encore qu’elle ne soit qu’un ensemble de thèses non démontrables.
La psychanalyse participerait de la démarche scientifique et, tout comme la science, elle viserait à découvrir la vérité, en d’autres mots : « à obtenir un accord avec la réalité, c’est-à-dire avec ce qui est en dehors et indépendant de nous » (Freud, 1933, p. 225), selon le principe logique classique : adequatio intellectus et rei. La psychanalyse ne serait pas de l’ordre d’une idéologie subjective, mais plutôt de l’ordre de la science objective ; c’est du moins la prétention de Freud. Une conception du monde ne recherche pas la vérité universelle et démontrable, mais vient plutôt satisfaire des besoins psychologiques, plus ou moins avouables ou pathologiques, alors que la psychanalyse, participant de la démarche scientifique, est foncièrement à la recherche de la vérité.
La psychanalyse, en tant que corpus de connaissances, comporte un double volet : sur le plan clinique, elle constitue un procédé d’investigation et une méthode de traitement, et sur le plan théorique, un procédé d’investigation et une série de [17] conceptions psychologiques (Freud, 1923, p. 235). Dès lors, la psychanalyse a un rapport particulier à la vérité, puisqu’il est double : vérité des concepts et vérité du sujet. Son statut est ambigu puisqu’elle ne cherche pas du tout le même genre de scientificité sur le plan épistémologique que les sciences de la nature, dites exactes.
La vérité recherchée par l’analyse est avant tout la vérité du sujet. Le refoulement et le clivage ont une fonction d’aveuglement, de méconnaissance : ils permettent au sujet de s’accrocher à des illusions, des tromperies, des leurres (« des souhaits infantiles », dirait Freud). Ils ont pour effet non seulement que le sujet trompe les autres, mais surtout qu’il se trompe lui-même, et au bout du compte, qu’il n’en est même pas conscient. La vérité avance toujours voilée et la cure analytique vise le dévoilement de la vérité du sujet grâce à un patient travail de démontage et de reconstruction. La cure analytique progresse lentement et péniblement sur le chemin de la vérité. Lacan (1956a) affirme : « L’analyste reste avant tout le maître de la vérité. » (P. 313)] La recherche de la vérité est un « travail poursuivi avec patience », voire un « petit travail à courte vue, borné » (Freud, 1933, p. 12). J
Le sujet pourra découvrir sa vérité enfouie en lui, lorsqu’il pourra enfin « parler vrai », proférer un discours qui n’est pas du semblant. La méconnaissance de la vérité personnelle a comme effet que quelque chose insiste et se répète chez le sujet, retour du refoulé et compulsion de répétition. L’inconscient, en tant qu’insu et étranger, échappe au sujet, mais vient le déterminer inéluctablement. « L’inconscient est la somme des effets de la parole sur un sujet. » (Lacan, 1964, p. 116) et la parole accordée à l’analysant lui permet, si ce n’est de découvrir un sens, du moins de donner un sens à une histoire singulière. Ce qui aura effet de parole au cours de la cure ne sera pas tant la parole de l’analyste que celle de l’analysant lui-même, puisqu’en arrivant à parler librement, les choses se remettront spontanément en place, et le sujet adviendra véritablement à l’être.
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La vérité du sujet reste unique puisqu’elle se rattache à son histoire propre, avec tous ses accidents et ses incidents, avec tous ses hasards et ses avatars. Elle ne se réfère pas à une réalité partagée par tout le monde (comme celle que cherche à ressaisir la science), mais à une réalité qualifiée par Freud de psychique où s’entrecroisent des événements objectifs et des impressions subjectives (à savoir les fantasmes). Lacan souligne que la vérité se fonde non pas sur l’accord avec la réalité (adequatio intellectus et rei), mais sur la production de la parole. « Ce n’est d’ailleurs que de la réalité qu’elle concerne que la vérité tire sa garantie ; c’est de la parole. » (Lacan, 1960, p. 808) « La vérité se fonde de ce qu’elle parle et qu’elle n’a pas d’autre moyen pour ce faire. (...) Freud a su laisser, sous le nom d’inconscient, la vérité parler. » (Lacan, 1966, pp. 867-868)
La psychanalyse ne cherche pas à imposer à l’analysant une Weltanschauung qui constituerait une philosophie de vie, mais elle propose tout au plus une écoute de l’inconscient à travers la régression et les associations libres. Elle apporte non pas tant un progrès du savoir, mais plutôt un progrès de la vérité. Lacan spécifie : « La découverte de Freud met en question la vérité, et il n’est personne qui ne soit personnellement concerné par la vérité. » (1956a, p. 305) « Si Freud n’a pas apporté autre chose à la connaissance de l’homme que cette vérité qu’il y a du véritable, il n’y a pas de découverte freudienne. » (1956b, pp. 406-407)
Si la psychanalyse est attachée à la découverte de la vérité du sujet, elle n’est pas moins préoccupée par la vérité scientifique. En effet, la théorie psychanalytique est un ensemble de concepts sur la structure et le fonctionnement de l’appareil psychique, et ce corpus théorique peut être utilisé pour interpréter les productions de l’inconscient tant individuel que familial, groupal ou collectif. La psychanalyse, en plus d’être une méthode de traitement, est dans l’esprit de Freud (1933) « le nom d’une série de conceptions psychologiques (...) qui s’accroissent pour former une nouvelle discipline scientifique. » (p. 235)
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Mais la psychanalyse, par sa nature même, a un statut épistémologique particulier, parce que son objet est un sujet, et de surcroît un sujet parlant, mais encore davantage parce qu’elle est une théorie foncièrement ouverte qui ne peut être résumée en un système définitif. Une telle affirmation peut heurter un esprit soucieux de scientificité. La psychanalyse, en tant qu’écoute de l’inconscient, est prête à recevoir les faits nouveaux, même si ceux-ci viennent heurter et contredire ses propres théories. C’est précisément ce qui se produit au cours de la cure analytique qui est toujours jusqu’à un certain point interminable et indéfinie. Il y aura toujours un reste qui échappera au sujet de sorte que celui-ci sera constamment relancé dans son discours ; il en est d’ailleurs de même dans la science, où il y aura toujours de l’inconnu et de l’inconnaissable, malgré les désirs d’omniscience et d’omnipotence des chercheurs scientifiques. Le réel est impossible, soutenait Lacan : « Je dis toujours la vérité : pas toute, parce que toute la dire, on n’y arrive pas. La dire toute, c’est impossible matériellement : les mots y manquent. C’est même par cet impossible que la vérité tient au réel. » (Lacan, 1974, p. 9)
Il est possible d’affirmer dans ce sens que la théorie psychanalytique n’existe pas, puisque « la théorie, ça n’empêche pas d’exister » disait Charcot (Freud, 1893, p. 13), puisque la théorie, en tant que fiction, est plurielle et éclatée. Il existe tout au plus une constante démarche d’interprétation, de théorisation à partir de la pratique clinique qui en est indissociable. Toute théorie psychanalytique, même celle de Freud, peut être questionnée ; les éléments qui en sont de façon minimale assurés, sont l’existence de l’inconscient et la nécessité de l’analyse.
Le statut de la vérité n’est pas identique en psychanalyse et en science. Lacan propose d’opposer la vérité à l’exactitude, la première étant entre autres partagée par la psychanalyse, et la seconde étant l’objectif ultime des sciences. La psychanalyse fait passer « du champ de l’exactitude au registre de la vérité (...) qui se situe tout à fait ailleurs, soit proprement à la fondation de [20] l’intersubjectivité. » (Lacan, 1957, p. 20) La vérité ne peut être découverte qu’au-delà du mensonge, du simulacre, et dès cet instant, la question devient complexe. Le sujet qui affirme « je mens », dit encore la vérité en faisant cet énoncé. Le menteur, empêtré dans ses détours, finit par dire la vérité. « Pourquoi me mens-tu en me disant que tu vas à Cracovie pour que je crois que tu vas à Lemberg, alors qu’en réalité c’est à Cracovie que tu vas ? » (Freud, 1905, p. 172)
Le sujet se divise, selon Lacan (1966, pp. 856-864), entre la vérité et le savoir, puisqu’à côté du savoir scientifique prend place la vérité subjective. Freud (1915-17) écrit : « Il y a différentes sortes de savoir qui n’ont pas toutes la même valeur psychologique. (...) Il y a plus d’une sorte de non-savoir » (pp. 262-263). Si la psychanalyse ne peut être considérée comme une science (Wissenschaft), du moins peut-elle avoir accès à la vérité (Wahreit).
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RÉFÉRENCES
Freud, S. (1893). « Charcot ». Standard Edition (vol. 3. pp. 7-23). London : Hogarth Press, 1961.
Freud, S. (1905). Le mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient. Paris : Gallimard, 1969. URL
Freud, S. (1915-17). Introduction à la psychanalyse. Paris : Payot, 1973. URL
Freud, S. (1923). « Psycho-Analysis and the libido theory ». Standard Edition (vol. 18, pp. 223-259). London : Hogarth Press, 1961.
Freud, S. (1926). Inhibition, symptôme et angoisse. Paris : Presses Universitaires de France, 1965.
Freud, S. (1933). Nouvelles conférences sur la psychanalyse. Paris : Gallimard, 1971. URL
Lacan, J. (1956a). « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ». Écrits (pp. 237-322). Paris : Seuil, 1966.
Lacan, J. (1956b). « La chose freudienne ». Écrits (pp. 401-436). Paris : Seuil, 1966.
Lacan, J. (1957). « Le séminaire sur La lettre volée ». Écrits (pp. 11-61). Paris : Seuil, 1966.
Lacan, J. (1960). « Subversion du sujet et dialectique du désir ». Écrits (pp. 793-827). Paris : Seuil, 1966.
Lacan, J. (1964). Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Paris : Seuil, 1973.
Lacan, J. (1966). « La science et la vérité ». Écrits (pp. 855-877). Paris : Seuil, 1966.
Lacan, J. (1974). Télévision. Paris : Seuil.
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