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Louis Gill
[économiste, retraité de l’UQÀM.]
“Agression criminelle d’Israël
au nom du « droit de se défendre ».”

Montréal, Québec : le 21 octobre 2023. Une version légèrement raccourcie a été publié le 10 novembre 2023 dans l’Aut’Journal. https://lautjournal.info/
Pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté, je l’affirme d’entrée de jeu : je condamne les actes du Hamas contre Israël, survenus le 7 octobre dernier, qui sont à l’origine de la crise actuelle. Mais je condamne tout aussi fermement ceux d’Israël qui ne cessent de déferler, depuis ce jour, sur la population civile palestinienne, en guise de représailles. Et je récuse les scandaleux appuis inconditionnels qui ont été apportés à Israël par divers gouvernements, dont ceux des États-Unis et du Canada, au nom de ce qu’ils désignent comme « le droit d’Israël de se défendre ».
Qu’en est-il de ce « droit » ?
Fondé comme État juif en 1948, Israël est la réalisation du projet « sioniste », conçu par Theodor Herzl en 1897, de l’édification d’un foyer national juif en Palestine. Dans une lettre de protestation adressée en 2017 au président de la République française, Emmanuel Macron, à la suite de sa caractérisation de l’antisionisme comme étant « la forme réinventée de l’antisémitisme », l’historien israélien Shlomo Sand de l’Université de Tel Aviv, auteur du remarquable ouvrage intitulé « Comment le peuple juif fut inventé », met quelques points sur les « i », qu’il me semble utile de reprendre ici. Je cite :
- Chacun de nous peut se prononcer sur le point de savoir si le projet de créer un État juif exclusif sur un morceau de territoire ultra-majoritairement peuplé d’Arabes, était une idée morale. En 1917, la Palestine comptait 700.000 musulmans et chrétiens arabes et environ 60.000 juifs dont la moitié étaient opposés au sionisme. […]
- En 1948, il y avait en Palestine : 650 000 juifs et 1,3 million de musulmans et chrétiens arabes dont 700.000 devinrent des réfugiés : c’est sur ces bases démographiques qu’est né l’État d’Israël.
- Et vint l’année 1967 : depuis lors Israël règne sur 5,5 millions de Palestiniens, privés de droits civiques, politiques et sociaux. Ils sont assujettis par Israël à un contrôle militaire : pour une partie d’entre eux, dans une sorte de « réserve d’Indiens » en Cisjordanie, tandis que d’autres sont enfermés dans une « réserve de barbelés » à Gaza (70% de ceux-ci sont des réfugiés ou des descendants de réfugiés). Israël, qui ne cesse de proclamer son désir de paix, considère les territoires conquis en 1967 comme faisant intégralement partie de « la terre d’Israël », et s’y comporte selon son bon vouloir : jusqu’à présent, 600 000 colons israéliens juifs y ont été installés …. et cela n’est pas terminé.
Et Shlomo Sand conclut ainsi sa missive à Macron :
- Voici le moment de vous expliquer pourquoi je vous écris, et pourquoi, je me définis comme non-sioniste, ou antisioniste, sans pour autant devenir antijuif. […] Étant démocrate et républicain, je ne puis, comme le font sans exception tous les sionistes, de droite comme de gauche, soutenir un État juif. […]
- Selon l’esprit de ses lois, Israël n’appartient pas à l’ensemble des Israéliens, mais aux juifs du monde entier, qui n’ont pas l’intention de venir y vivre. […]
- Voilà pourquoi, Monsieur le Président, je ne peux pas être sioniste. Je suis un citoyen désireux que l’État dans lequel il vit soit une République israélienne, et non pas un État communautaire juif. Descendant de juifs qui ont tant souffert de discriminations, je ne veux pas vivre dans un État, qui, par son autodéfinition, fait de moi un citoyen doté de privilèges. À votre avis, Monsieur le Président : cela fait-il de moi un antisémite ?
Voilà qui relativise la réflexion sur la question de l’appui au « droit d’Israël de se défendre ».
État, religion, territoire
J’en viens au fait que le projet de création d’un État arabe en Palestine, également prévu dans la résolution 181 de l’ONU de 1947 qui est à l’origine de la création d’Israël, a été réduit en cendres par l’envahissement, au fil des années, du territoire palestinien par la « colonisation » illégale menée au nom du Grand Israël (Eretz Israel, en hébreu), ainsi que par l’anéantissement de la viabilité de cet hypothétique État par l’édification d’un « mur de la honte » entourant la Cisjordanie.
Pour le groupe extrémiste religieux Gouch Emounim (Bloc de la foi), qui a été le fer de lance de cette colonisation illégale avec l’appui du gouvernement et de l’armée, conquérir la terre est un impératif religieux, l’arrivée du Messie ne pouvant se réaliser que si toute la terre d’Israël devient la possession exclusive du « peuple juif ». Le Gouch Emounim, porteur extrémiste du projet messianique, ne serait-il qu’un simple groupe isolé d’illuminés sans influence réelle ? Pour répondre, je cite l’extrait suivant d’un livre intitulé Israéliens et Palestiniens. L’épreuve de la paix, d’Alain Dieckhoff, du Centre national de la recherche scientifique et de l’Institut d’études politiques de Paris, qui a consacré l’essentiel de ses travaux à l’étude de la société israélienne. Sioniste, il ne peut certes pas être soupçonné d’adversité à l’égard d’Israël :
- L’appareil religieux d’État, étroitement contrôlé par le Parti national religieux… a montré, à maintes reprises, son inclination pour la théologie mystique du Gouch. Le grand rabbinat a émis plusieurs avis interdisant, au nom de la loi religieuse (halakha), le moindre abandon de la Terre promise et condamnant par avance tout gouvernement qui s’engagerait dans la voie d’un compromis territorial.
Pour sortir du cul-de-sac auquel mène une telle politique et, au risque d’apparaître comme un idéaliste, surtout dans le contexte actuel, je reformule une fois de plus la seule perspective qui m’a toujours apparu comme étant de nature à surmonter l’impasse, celle de l’édification en Palestine d’un État binational arabe et juif, mise de l’avant en 1948 par le rabbin Juda Magnes, premier recteur de l’Université hébraïque de Jérusalem, qui avait été appuyée par l’éminente philosophe Hannah Arendt. Je suis convaincu qu’il existe aujourd’hui des gens de bonne volonté d’un côté comme de l’autre pour s’emparer de ce projet et œuvrer à sa réussite. Sinon quoi ?
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