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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean-Jacques Gislain, “À propos de deux postulats de la théorie « classique » du marché du travail dans la Théorie générale : hérésie et orthodoxie.” In ouvrage ous la direction de Gérard Boismenu et Gilles Dostaler, La « théorie générale » et le keynésianisme, pp. 55-74. Textes présentés au colloque organisé par le GRÉTSÉ et l’A.E.P., qui a eu lieu à l’Université de Montréal le 30 janvier 1987. Montréal : ACFAS, 1987, 193 pp. Collection : politique et économie. [Autorisation accordée, le 17 août 2009, par les directeurs de cette publication et les auteurs que nous avons pu joindre de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[55]

La “Théorie générale” et le keynésianisme

À propos des deux postulats de
la théorie « classique » du marché
du travail dans
la Théorie générale :
hérésie et orthodoxie

Jean-Jacques Gislain *


I.  Introduction [55]

II.  Le rejet du postulat II [58]
1. Les raisons du rejet [58]
2. L'amorçage de la Théorie Générale [62]
3. Premiers signes de vulnérabilité [63]

III.  L’acceptation du postulat I [65]
1. Le choix de la plus pure orthodoxie [66]
2. L'utilisation du postulat I [68]
3. La vulnérabilité de l'utilisation du postulat I [69]

IV.  Conclusion [72]

I. Introduction

Dans le chapitre introductif de la Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt, et de la Monnaie [1] John Maynard Keynes énonce clairement, sous la forme d'une dénonciation, ce que sera l'objet critique de son ouvrage :

« Nous démontrerons que les postulats de la Théorie classique ne s'appliquent qu'à un cas spécial et non au cas général, la situation qu'elle suppose étant à la limite des situations d'équilibre possibles. Au surplus les caractéristiques du cas spécial auquel cette théorie s'applique se trouvent ne pas être celles de la société économique où nous vivons réellement ». [2]

Dans les « Notes finales sur la philosophie sociale à laquelle la Théorie Générale peut conduire », constituant le chapitre clôturant la Théorie Générale, Keynes résume de la façon suivante comment doit être comprise sa contribution critique limitée de la théorie « classique » : [3]

[56]

« Notre critique de la théorie classique admise a consisté moins à relever des erreurs logiques dans son analyse qu'à mettre en évidence le fait que ses hypothèses implicites ne sont jamais ou presque vérifiées et que par suite elle se trouve incapable de résoudre les problèmes économiques du monde concret. Mais aussitôt que les organes centraux auront réussis à établir un volume de production correspondant à une situation aussi voisine que possible du plein emploi, la théorie classique reprendra tous ses droits ». [4]

Cette idée, chère à Keynes, que les postulats de la théorie (néo)classique ne s'appliquent qu'à un cas spécial et non au cas général des économies réelles est mentionné à quelques treize reprises dans la Théorie Générale et en constitue en quelque sorte le leitmotiv critique.

Dans cette perspective, il n'est donc pas étonnant que Keynes débute logiquement sa démonstration par l'examen critique des « postulats de l'économie classique » (chap. II).

Le premier postulat implicite de la théorie (néo)classique, que Keynes interroge et remet en cause, est le caractère donné du volume des ressources employées comme cadre hypothétique non discuté de l'examen de la répartition entre divers usages, de la rémunération respective et de la valeur relative de ces ressources données. Keynes considère plus pertinent d'élaborer une théorie générale de l'emploi des ressources disponibles (population susceptible d'être employée, capital accumulé et richesses naturelles) et pour ce faire de construire une théorie pure des facteurs qui déterminent l'emploi effectif des ressources disponibles. Tel est alors, ainsi défini a contrario, l'objet positif du programme de recherche de Keynes.

Nous avons dans ce qui précède la façon exemplaire dont Keynes pose le type de rapport démonstratif que doivent entretenir les deux objets de la Théorie Générale : l'un critique par rapport à la théorie (néo)classique, l'autre positif par rapport à l'irréalisme de la théorie (néo)classique. L'ordre démonstratif adopté par Keynes sera d'utiliser la critique théorique au service du projet positif. Le postulat théorique du volume donné des ressources est critiquable, nous dit Keynes, non pas en soi formellement, mais parce qu'il empêche de penser positivement la réalité du sous emploi des ressources disponibles. Il faut donc abandonner ce postulat théorique pour orienter positivement la démarche théorique vers la recherche des déterminants de la réalité économique et donc vers les moyens pratiques de changer cette dernière.

La suite de la démonstration de Keynes confirme ce réalisme critique. Une fois posée la question de l'élaboration d'une théorie pure des facteurs qui déterminent l'emploi effectif des ressources disponibles, la méthode utilisée par [57] Keynes n'est pas de s'atteler immédiatement à la construction de cette théorie. Alors que l'on aurait pu s'attendre à ce que Keynes pose les premiers jalons de sa « théorie générale » de l'emploi des ressources disponibles (terre, travail, capital), il fait plutôt le choix de poursuivre l'examen critique de la seule théorie (néo)classique de l'emploi... du travail. Pourquoi ce choix plutôt qu'un autre ? On pourrait invoquer deux raisons.

La première serait que dans le cadre historique dans lequel Keynes écrit, la situation de l'emploi du travail était la plus alarmante socialement. En conséquence, ce point de départ de la « théorie générale » s'expliquerait de façon évidente. De plus, on aurait pu penser que Keynes, ensuite, enchaînerait sur la question de la théorie de l'emploi des autres ressources disponibles (terre, capital). La suite de la démonstration de Keynes montre que cette raison n'est pas la bonne et qu'il n'enchaînera pas sa démonstration de cette façon. Ce qui, comme nous le verrons, aura certaines conséquences sur la théorie « générale » de l'emploi.

La seconde raison, et qui semble être la bonne puisqu'elle sera confirmée par la suite de la démonstration, est que Keynes semble avoir l'objectif réaliste d'éloigner la question de l'explication du chômage de la théorie (néo)classique du marché du travail. Dans cette perspective, il apparaît alors tout à fait logique, à la lumière de ce que nous avons mis en évidence concernant la méthode du réalisme critique de Keynes, que celui-ci élabore sa démonstration en partant de la critique des postulats de la théorie (néo)classique du marché du travail pour, ensuite, déboucher sur la nécessité de repenser de façon réaliste quels sont les déterminants de l'emploi.

L'objet du présent article sera de montrer, à l'occasion de l'étude de la façon exemplaire dont Keynes effectue l'examen des deux postulats de la théorie (néo)classique de l'emploi, comment la méthode de Keynes s'est avérée particulièrement fructueuse lorsque celle-ci, appliquée dans toute la puissance du double objet critique/positif de la Théorie Générale, conduit Keynes à être hérétique mais invulnérablement réaliste face à l'orthodoxie (néo)classique. Mais aussi, comment, inversement, lorsque Keynes renonce à appliquer cette méthode, acceptant de façon non critique l'orthodoxie (néo)classique et consécutivement la vulnérabilité de celle-ci, il s'empêche de penser radicalement la réalité économique.

Dans une première partie nous nous attacherons donc a montrer comment le rejet critique du postulat II de la théorie (néo)classique de l'emploi (à savoir : « l'utilité du salaire quand un volume donné de travail est employé est égale à la désutilité marginale de ce volume d'emploi » [5]) constitue pour Keynes la condition requise de la possibilité positive d'élaborer la démonstration qui assure le réalisme de la Théorie Générale. Nous chercherons aussi à mettre en [58] évidence que, bien que le rejet de ce postulat peut permettre de qualifier Keynes d'hérétique vis-à-vis de la théorie (néo)classique, cette dernière peut encore trouver dans le contenu critique de ce rejet matière à le contester.

Dans une seconde partie, nous mettrons en lumière comment et pourquoi Keynes adhère, dans sa version la plus orthodoxe, en toute connaissance de cause et de façon curieusement non critique, au postulat I de la théorie (néo)classique de l'emploi (à savoir : « Le salaire est égal au produit marginal du travail » [6]). Nous chercherons à expliquer cette absence de réalisme par la volonté de Keynes de ne pas se priver d'un élément important, sinon crucial, du noyau dur de la théorie (néo)classique de la répartition fonctionnelle des revenus. Mais nous montrerons, par ailleurs, que cette orthodoxie conduit Keynes à ne pouvoir construire qu'un lien analytique fragile et discutable, non seulement, entre le niveau de la demande effective et la détermination du niveau de l'emploi, mais aussi entre la variation du salaire nominal et la variation du salaire réel. De plus, nous montrerons que l'acceptation de ce premier postulat de la théorie (néo)classique de l'emploi rend vulnérable la position méthodologique de Keynes concernant le caractère analytiquement premier de la demande par rapport à l'offre.

II. LE REJET DU POSTULAT II

En se fondant sur le « postulat II », c'est-à-dire sur la règle selon laquelle « l'utilité du salaire quand un volume donné de travail est employé est égale à la désutilité marginale de ce volume d'emploi » [7], l'analyse orthodoxe du marché du travail [8] dispose d'une théorie autonome de l'offre de travail qui exclut analytiquement la possibilité du chômage involontaire. En effet, le comportement rationnel des travailleurs conduit ceux-ci à offrir juste la quantité de travail correspondant au salaire réel. Outre les questions d'ajustements du marché (chômage de frottement), à un certain niveau de salaire réel, tous les travailleurs qui sont prêts à travailler à ce salaire réel sont alors employés, les autres constituent des « chômeurs volontaires ».

1. Les raisons du rejet

Deux conditions nécessaires doivent être remplies pour que cette théorie (néo)classique automne de l'offre de travail soit recevable comme problématique pertinente. Il est nécessaire que le comportement rationnel hypothétique des travailleurs s'oriente effectivement vers la recherche de la connaissance concomitante, de leur désutilité marginale du travail et du salaire [59] réel, comme variables de détermination de leur offre de travail. Et d'autre part, il est nécessaire que dans ce cadre puissent être connues de façon endogène ces deux variables, déterminantes (voir graphique).

Alors que plusieurs possibilités s'offrent à l'élaboration de la remise en cause de l'existence de ces deux conditions nécessaires, la critique de Keynes se centre uniquement sur l'une des deux variables déterminantes de l'offre de travail : le salaire réel. Pourquoi ce choix, puisqu'il y a deux variables à examiner, sans parler du comportement rationnel hypothétique des travailleurs ? Ce choix est d'autant plus surprenant que la première critique de Keynes est d'ordre réaliste. Keynes avance que « l'expérience courante enseigne indiscutablement qu'une situation où la main-d'oeuvre stipule (dans une certaine limite) en salaires nominaux plutôt qu'en salaires réels n'est pas une simple possibilité, mais constitue le cas normal » [9] De plus, nous dit Keynes, « en général une quantité de main-d'oeuvre supérieure à celle qui est actuellement employée s'offre au salaire nominal existant, même s'il y a une hausse du prix des biens de consommation ouvrière et si par conséquent le salaire réel baisse. Dans ce cas, les biens de consommation ouvrière équivalents au salaire nominal existant ne mesurent pas exactement la désutilité marginale du travail et le second postulat se trouve en défaut ». [10]

Paradoxalement, alors que le registre de la critique se situe sur le niveau du réalisme, Keynes accepte sans même la discuter l'idée, bien plus irréaliste encore, que les travailleurs déterminent leur offre de travail en fonction de ce référent que serait leur « désutilité marginale du travail ».

Il nous est difficile d'adhérer à l'opinion de Joan Robinson selon laquelle : « La désutilité du travail est une partie du bagage marshallien que Keynes a transporté avec lui sans réfléchir ». [11] Il nous semble beaucoup plus probable que Keynes accepte, sur cette question, l'orthodoxie (néo)classique pour deux raisons théoriques stratégiques.

[60]

[61]



La première de celle-ci est qu'en conservant cette conception de la désutilité marginale du travail, et plus généralement la plupart des fondements méthodologiques de la micro-économie marginaliste, cela permet à Keynes, à bon compte, de préserver les bases méthodologiques du « bouclage » des frontières analytiques de sa Théorie Générale. Facilité intellectuelle ou irréflexion, il n'en reste pas moins que cette adhésion stratégique à l'orthodoxie, malgré l'efficacité qu'elle a pu avoir un certain temps, s'avère être maintenant, comme nous le verrons plus loin, une cause profonde de la [62] vulnérabilité de l'analyse de Keynes face à la nouvelle orthodoxie (néo)classique.

La seconde raison stratégique de l'acceptation de cette partie de l'orthodoxie semble relever de l'économie des moyens critiques utilisés par Keynes pour mener à bien son projet. Une fois la critique faite, sur une base réaliste, d'un pan de la théorie (néo)classique de l'offre de travail, cette dernière devenait caduque sans avoir à mener plus loin l'oeuvre de démobilisation critique. De plus, en faisant le choix de mettre l'accent critique sur la question du salaire réel, cela permettait à Keynes de proposer sur le même terrain une critique plus essentielle qui lui fournissait l'occasion recherchée d'amorcer méthodologiquement la problématique cruciale, macroéconomique, au fondement de la Théorie Générale.

En effet, la seconde critique qu'avance Keynes, et qu'il qualifie de fondamentale, n'est plus fondée sur la base réaliste de la constatation empirique que le salaire réel n'est pas reconnu comme critère de négociation salariale sur le marché du travail. Est maintenant remise en cause par Keynes la possible détermination du niveau des salaires réels directement par la négociation salariale, par les clauses des contrats de salaires. Pour Keynes, admettre que cela soit possible, c'est poser une « hypothèse arbitraire » alors qu'« il n'est pas évident que le niveau général des salaires réels dépende du montant du salaire nominal stipulé par les employeurs et les ouvriers ». [12] De plus, nous dit Keynes, « il se peut que la main-d'oeuvre considérée dans son ensemble n'ait à sa disposition aucun moyen d'amener l'équivalent en biens de consommation ouvrière du niveau général des salaires nominaux à concorder avec la désutilité marginale du volume courant d'emploi. Il se peut qu'elle n'ait aucun moyen de réduire ses salaires réels à un chiffre donné en révisant les clauses monétaires des accords conclus avec les entrepreneurs. [13] Ce qui est avancé ici par Keynes, c'est que le salaire réel n'est pas connaissable pour les offreurs de travail. Cette remise en cause « fondamentale » a moins pour objet essentiel la critique de l'économie (néo)classique que pour objet positif la définition, maintenant définitivement fondée, du programme de recherche de Keynes : la recherche des « facteurs » effectifs qui déterminent le niveau général des salaires réels et en dernier ressort le niveau de l'emploi.

2. L'amorçage de la Théorie Générale

En décloisonnant la problématique de la détermination de l'emploi de la réduction orthodoxe à l'équilibre partiel sur le marché du travail, Keynes déplace l'analyse du niveau micro-économique du « marché » du travail au niveau macroéconomique des déterminants de l'emploi, et cela sans passer par la [63] problématique encore orthodoxe de l'« équilibre général ». La logique démonstrative de la Théorie Générale est alors amorcée par le renversement du sens du lien analytique qui relie niveau d'emploi et niveau du salaire réel. Ce n'est plus analytiquement le salaire réel qui détermine micro-économiquement le niveau d'emploi, mais plutôt le niveau d'emploi, étant donné un niveau de salaire nominal, qui détermine macro-économiquement le niveau de salaire réel. De façon plus générale, ce ne sont pas les revenus, déterminés micro-économiquement par l'équilibre partiel sur les marchés, qui déterminent analytiquement les dépenses globales, mais plutôt la nature et le niveau des dépenses globales (principe de la demande effective) qui déterminent les revenus réels.

Le sens des déterminations analytiques ainsi rétabli en accord avec la réalité économique et à l'occasion de la critique de la théorie (néo)classique de l'emploi, Keynes s'attache alors positivement, dans la suite de la Théorie Générale, à l'étude des déterminants de la demande effective (propension marginale à consommer et à épargner, multiplicateur, efficacité marginale du capital et taux d'intérêt, investissement, ...) et conséquemment des déterminants du niveau de l'emploi et des salaires réels (voir graphique).

L'objet du présent article n'est pas de montrer toute la pertinence de l'analyse de Keynes, notamment comment, à l'occasion de ce renversement analytique du sens des déterminations des relations économiques, Keynes réintègre de façon cruciale les dimensions monétaire, temporelle et anticipative dans l'analyse économique, mais plutôt d'examiner la solidité de la base sur laquelle Keynes peut effectivement amorcer sa brillante démonstration. En d'autres termes, est-ce que la façon dont Keynes rejette le second postulat est suffisamment solide pour asseoir définitivement, contre l'orthodoxie (néo)classique, la nécessité de décloisonner l'analyse des déterminants de l'emploi du carcan analytique réductionniste de l'autorégulation du « marché du travail » ?

3. Premiers signes de vulnérabilité

Keynes accepte, nous l'avons vu, implicitement l'hypothétique comportement rationnel des travailleurs et explicitement sa conséquence logique formelle qu'est la détermination de la désutilité marginale du travail. Ce pan de la théorie (néo)classique autonome de l'offre de travail reste intacte et fonctionne même comme référent explicite dans la Théorie Générale. L'unique base de l'argumentation critique de Keynes est l'irréalisme que le salaire réel puisse être reconnu et surtout connaissable comme variable déterminante de l'offre de travail. Tel est le seul point d'appui critique, que l'on nomme de façon générale « l'illusion monétaire » que subissent les travailleurs, qui permet à Keynes de proposer sa propre approche alternative. Tant que cette critique est acceptée comme valable la pertinence de l'analyse de Keynes est préservée.

[64]

Par contre, s'il advenait que de nouveaux développements de la théorie (néo)classique du marché du travail permettent de proposer une construction théorique ayant pour vocation de rendre intelligible comment peut-être connaissable et effectivement connu par les travailleurs le salaire réel sur la base de la connaissance du salaire nominal (et de son évolution), alors le salaire réel pourrait être analytiquement rétabli dans sa fonction de variable déterminante de l'offre de travail et à nouveau mis en rapport analytique avec l'autre variable déterminante non discutée qu'est la désutilité marginale du travail.

Si cela s'avère possible, l'orthodoxie disposerait à nouveau d'une théorie autonome de l'offre de travail dont la symétrie analytique avec la théorie (néo)classique de la demande de travail conservée intacte, permettrait à la théorie (néo)classique du « marché du travail » de disposer à nouveau, à l'aide de la spécification correcte de certaines variables exogènes déterminées par ailleurs, d'une fermeture analytique de son modèle de détermination de l'emploi.

Le point d'appui critique utilisé par Keynes pour amorcer démonstrativement sa « théorie générale » se trouverait alors annulé et consécutivement la reconnaissance de la pertinence de toute la Théorie Générale risquerait d'en souffrir fortement.

Et c'est effectivement le destin tragique que subit actuellement la Théorie Générale de Keynes avec l'émergence ces dernières années d'une renaissance de l'orthodoxie (néo)classique sous la forme du « monétarisme » [14] puis de « nouveaux classiques » et leur théorie des « anticipations rationnelles » dont un des terrains d'élection de leur prouesses théoriques et empiriques est symptomatiquement « l'économie de l'offre de travail ». [15]

Il reste bien entendu à savoir si cette reconstruction de la théorie (néo)classique autonome de l'offre de travail est elle-même suffisamment [65] cohérente par delà la critique réaliste qu'en fait Keynes. [16] Cette problématique n'est pas l'objet du présent article mais nous pouvons rapidement signaler qu'il existe dans la Théorie Générale elle-même matière implicite à une réponse négative à cette question.

En effet, si on accepte le bien fondé en soi du renversement du sens du lien analytique qu'effectue Keynes entre le niveau d'emploi et le niveau de salaire réel, ce dernier ne peut être appréhendé dans sa mesure, c'est-à-dire le pouvoir d'achat effectif des salaires nominaux en biens de consommation ouvrière, que comme résultat ex post de l'activité économique réalisée. Comment concevoir alors que le salaire réel puisse être une variable « déterminante « de l'emploi ?... sauf à postuler (comme hypothèse instrumentaliste ?) une rationalité omnisciente intemporelle (anticipation rationnelle ?) chez les travailleurs.

À cet égard, et pour revenir à ce qui nous est dit dans la Théorie Générale, il est curieux que Keynes défende implicitement l'idée qu'à la différence des travailleurs-offreurs de travail, les employeurs-demandeurs de travail ne subissent pas d’« illusion monétaire » et soient ainsi capables de négocier des salaires nominaux correspondant exactement à l'égalisation du salaire réel et du produit marginal du travail. Pourquoi Keynes accepte-t-il dans sa version la plus orthodoxe le « postulat I » de la théorie (néo)classique de l'emploi ? C'est à quoi nous allons tâcher de répondre maintenant.

III. L'ACCEPTATION DU POSTULAT I

Lorsque Keynes énonce le « postulat I » de la théorie (néo)classique de l'emploi, à savoir : « le salaire est égal au produit marginal du travail », il nous précise que : « Ceci veut dire que le salaire d'une personne employée est égal à la valeur qui serait perdue si l'emploi était réduit d'une unité ». [17] Cette définition toute orthodoxe qu'elle paraisse, est présentée en des termes qui mettent l'accent sur la perte marginale de production consécutive à la réduction d'une unité de travail, alors qu'en général la tradition orthodoxe présente cette [66]  définition sous l'angle d'une égalité entre la rémunération d'une unité supplémentaire de travail engagé productivement et l'augmentation marginale de la production qui s'ensuit. La question qui se pose à tout lecteur attentif de la Théorie Générale est alors de savoir si cette façon de (re)définir le postulat I est indifférente ou si non, pourquoi Keynes fait-il démonstrativement le choix de cette (re)définition pour le moins alambiquée ?

Par ailleurs, lorsque Keynes interprète la signification de ce postulat pour expliquer qu'une augmentation de l'emploi entraîne corrélativement une baisse des salaires réels, l'argument empirique invoqué est que « pendant la courte période où l'équipement, la technique, etc.... sont censés rester constants, l'industrie travaille normalement avec des rendements décroissants ; par suite le volume marginal de la production dans les industries produisant les biens de consommation ouvrière (lequel gouverne les salaires réels) est obligé de diminuer à mesure que l'emploi augmente ». [18] La question qui vient à l'esprit est ici de savoir, en plus du pourquoi de la référence à la définition « additive » orthodoxe du postulat I et non plus à la définition « soustractive » initiale de Keynes, si l'hypothèse empirique classique des rendements décroissants est valide concernant son utilisation marginaliste pour déterminer analytiquement le lien macroéconomique entre niveau d'emploi et niveau de salaires réels, et pourquoi Keynes procède comme si cela était le cas ?

Ces deux problématiques seront pour nous l'occasion d'essayer de comprendre, d'une part, pourquoi Keynes accepte une certaine version particulière du postulat I et quel type d'utilisation il fait de celle-ci, et d'autre part, à quelles difficultés internes à la Théorie Générale conduit l'utilisation d'un tel postulat.

1. Le choix de la plus pure orthodoxie

Lorsque Keynes accepte le postulat I, il ne prend pas la peine d'en faire un examen critique, même sur le mode réaliste, comme pour le postulat II. Keynes déclare s'inscrire dans la tradition [19] classique et se contente d'invoquer « cette loi primordiale, qu'à juste titre les économistes classiques ont déclarée inattaquable ». [20] Et Keynes, dans une note en bas de page, de réexposer le crédo marginaliste de la « loi » :

[67]

« Le raisonnement se présente comme suit : n personnes sont employées, la n ième personne ajoute un boisseau par jour à la récolte et les salaires ont un pouvoir d'achat d'un boisseau par jour. Cependant la n+1 ième personne n'ajouterait que 0,9 boisseau par jour à la récolte ; l'emploi ne peut donc monter à n+1 personnes que si le prix du blé s'élève par rapport aux salaires jusqu'à ce que le pouvoir d'achat du salaire journalier baisse à 0,9 boisseau. Les salaires globaux seraient alors de 0,9 (n+1) boisseaux, alors qu'ils étaient précédemment de n boisseaux. Par suite l'emploi d'une personne supplémentaire entraîne un transfert de revenu des personnes antérieurement employées aux entrepreneurs. » [21]

Cette exposition du postulat 1 dans sa version orthodoxe marginaliste semble tenir Keynes à coeur puisqu'il la défendra contre A. Marshall. En effet, à l'occasion de sa définition de « l'efficacité marginale du capital » (Chap. XI), Keynes cite Marshall émettant le doute qu'« on ne peut sans raisonner en cercle vicieux s'en servir [des grandes causes qui gouvernent la valeur] pour construire une théorie du taux de l'intérêt ou même une théorie des salaires ... ». [22] Bien que Keynes adhère à ce doute marshallien pour ce qui est de la détermination du taux de l'intérêt, par contre il s'interroge sur le bien fondé de ce doute concernant la théorie des salaires. Et Keynes, dans une note en bas de page, critique indirectement Marshall en se demandant : « Mais n'aurait-il pas tort de supposer que la théorie des salaires fondée sur la productivité marginale était également un cercle vicieux ? » [23]

On comprend difficilement, au premier abord, cette orthodoxie marginaliste de Keynes concernant le postulat 1, et cela d'autant plus, qu'à l'époque où Keynes rédigea la Théorie Générale, déjà de nombreux économistes orthodoxes et hétérodoxes avaient largement critiqué, sinon remis radicalement en cause, la validité de ce postulat. [24]

La question est donc de savoir pourquoi Keynes fient tant à ce postulat.

[68]

2. L'utilisation du postulat I

La réponse qui nous parait la plus justifiée à cette question est que Keynes accepte sans critique le postulat I pour les mêmes raisons positives qu'il rejette sur une base critique le postulat II. Le rejet critique du postulat II, et conséquemment l'indétermination micro-économique de la courbe d'offre de travail en fonction des salaires réels, avait pour objet d'ouvrir positivement l'analyse économique sur la nécessité d'une détermination macro-économique de l'emploi et des salaires réels. Inversement, méthodologiquement, l'acceptation non critique du postulat II, et conséquemment la détermination micro-économique de la courbe de demande de travail, a pour objet de fermer positivement l'analyse de la détermination de l'emploi et des salaires réels par une « loi primordiale » comme contrainte objective. Avec en plus cet avantage que la relation inverse, défendue par les orthodoxes, entre niveau d'emploi et niveau des salaires réels est conservée mais maintenant correctement analytiquement déduite.

Comme le graphique le représente, une fois connu le niveau de la demande effective, c'est-à-dire le niveau projeté de consommation lui-même déterminé par les salaires nominaux et la propension marginale à consommer, et le niveau projeté de l'investissement lui-même déterminé par l'efficacité marginale du capital et le taux d'intérêt ; les niveaux d'emploi et des salaires réels se trouvent automatiquement déterminés par la contrainte objective que fait peser le postulat I sur l'offre globale. À un certain niveau d'équilibre du revenu national, c'est-à-dire d'égalité de l'offre et de la demande globales, le niveau de l'emploi sera celui qui correspondra à l'égalité réalisée entre la productivité marginale du travail et le salaire réel lui-même déterminé par le niveau de la productivité marginale, et donc des prix, dans le secteur de production des biens de consommation ouvrière.

Le postulat I remplit donc un rôle crucial dans la Théorie Générale, il assure démonstrativement, par la contrainte objective qu'il fait peser sur les conditions de l'offre, l'existence d'un lien analytique entre le niveau de la demande globale et les niveaux de l'emploi et des salaires réels. Keynes fait assumer à la théorie marginaliste micro-économique de l'égalité entre le salaire et le produit marginal du travail, le rôle macroéconomique d'une contrainte objective permettant la fermeture analytique du modèle de détermination simultanée, une fois connu le niveau de la demande globale, des niveaux de l'emploi et des salaires réels.

Le problème est alors de savoir si cette utilisation du postulat I, outre la question de sa validité dans sa formulation marginaliste orthodoxe, est fondée dans le cadre analytique de Keynes.

[69]

3. La vulnérabilité de l'utilisation du postulat I

Lorsque Keynes fait l'examen critique de la Théorie du Chômage du Professeur Pigou, il reproche à ce dernier de ne pas s'attarder à énoncer une hypothèse implicite qui sous-tend son approche et qui « revient à supposer que le coût marginal des salaires est égal au coût premier marginal ». [25] Ce reproche donne l'occasion à Keynes de spécifier les conditions de validité de cette hypothèse implicite du Professeur Pigou :

« L'habilité trompeuse d'assimiler le coût marginal des salaires au coût premier marginal vient peut-être d'une ambiguïté dans le sens du premier terme. Il peut signifier soit le coût d'une unité additionnelle de production, lorsqu'elle n'est grevée d'aucun coût additionnel autre que celui des salaires, soit le coût additionnel des salaires qu'entraîne la production d'une unité additionnelle de richesse, lorsqu'elle est réalisée dans les conditions les plus économiques avec l'aide de l'équipement existant et des autres facteurs inemployés. Dans le premier cas on s'interdit d'associer au travail additionnel tout supplément d'entreprise, de capital circulant ou de choses autres que le travail qui s'ajouterait au coût, on refuse même d'admettre que le travail additionnel puisse augmenter la vitesse d'usure de l'équipement. Puisque on exclut du coût premier marginal tout élément de coût autre que le travail, le coût marginal des salaires et le coût premier marginal sont évidemment égaux. Mais les conclusions d'une analyse fondée sur les prémisses sont presque dépourvues d'application. Dans la pratique en effet l'hypothèse de base est rarement réalisée ; on n'est pas assez insensé pour refuser d'associer au travail additionnel les suppléments appropriés des autres facteurs pour autant qu'ils sont disponibles. Aussi l'hypothèse ne s'applique-t-elle qu'au cas où les facteurs autres que le travail sont tous déjà employés au maximum. » [26]

L'intérêt de cette « clarification », que nous avons jugé utile de reproduire dans son intégralité malgré sa longueur, montre bien que Keynes avait une connaissance bien particulière des fondements de l'analyse marginaliste. Keynes ne tire pas toutes les leçons de cette « clarification » puisqu'il ne se rend pas compte que cette hypothèse implicite de Pigou correspond à une condition nécessaire de validité du postulat I.

En effet, pour que la théorie marginaliste de l'égalisation du salaire et du produit marginal du travail soit valide et que la « loi » des rendements marginaux décroissants s'applique il faut, considérant le travail comme le seul facteur variable, que les facteurs autres que le travail, les facteurs fixes, soient totalement utilisés. Dans le cas contraire, l'analyse marginaliste n'aurait plus [70] de sens. Seule l'analyse classique des rendements décroissants pourrait être invoquée. Et là encore, pour que la « loi » des rendements décroissants s'applique, il faudrait faire une hypothèse supplémentaire sur l'utilisation moins efficace des « autres facteurs » encore disponibles (comme les terres de moins en moins fertiles de Ricardo).

Cette autre clarification, que Keynes n'effectue pas, va nous être utile pour comprendre la fragilité de l'utilisation du postulat 1 dans la Théorie Générale.

En effet, si Keynes prend bien soin, lorsqu'il utilise le postulat 1, de préciser qu'il se place « dans un état donné de l'organisation, de l'équipement, et de la technique » [27] dans « la courte période ou l'équipement, la technique, etc..., sont censés rester constants » [28], par contre il ne dit pas que les facteurs autres que le travail sont totalement utilisés. Keynes « n'est pas assez insensé pour refuser d'associer au travail additionnel les suppléments appropriés des autres facteurs pour autant qu'ils sont disponibles ». Et Keynes serait bien mal placé pour l'être puisque, comme on s'en souviendra, l'objet premier de la Théorie Générale, en opposition au postulat implicite de la théorie (néo)classique du volume donné des ressources employées, est de construire une théorie pure des facteurs qui déterminent l'emploi effectif de ressources disponibles et parmi celles-ci le capital accumulé. En situation de sous-emploi du capital accumulé, d'excédent de capacité de production, qui est le cadre référentiel de la Théorie Générale, par opposition à la situation particulière du plein-emploi de tous les facteurs disponibles qui est celle de la théorie partielle (néo)classique, la « loi » des rendements marginaux décroissants est sans objet et la nature des rendements n'a que peu de chance de se conformer à la « loi » des rendements décroissants. Si on veut à tout prix conserver un « sens » à ces « lois », il serait plus probable de penser qu'en situation de sous-emploi il y ait des rendements constants sinon croissants plutôt que décroissants.

Ainsi, le postulat I ne peut-être utilisé dans le sens de Keynes qu'en situation de plein-emploi du capital accumulé, ce qui n'est pas un simple paradoxe de la Théorie « Générale ».

De plus, et c'est là qu'est l'essentiel, si le postulat I ne peut plus être utilisé faute de « conditions favorables », c'est-à-dire maintenant en situation d'indétermination de la « courbe de demande de travail » et du « produit [71] marginal », la relation quantitative entre le niveau de la demande effective, d'une part, et les niveaux de l'emploi et des salaires réels, d'autre part, est analytiquement indéterminée. Une augmentation de la demande globale liée à des rendements croissants pourrait entraîner à la fois une augmentation du niveau de l'emploi et du niveau des salaires réels, sans d'ailleurs que l'on sache exactement quelle serait la mesure de ces augmentations tant que seraient non spécifiés quantitativement ces rendements. La relation inverse des orthodoxes se trouve alors non vérifiée... sauf en situation de plein-emploi.

Par ailleurs, l'acceptation du postulat 1 de la part de Keynes a pour conséquence d'affaiblir une des portées cruciales de la Théorie Générale.

En mettant de l'avant le caractère premier de la demande par rapport à l'offre, notamment quant à la détermination du niveau d'emploi, Keynes remet en cause la conception orthodoxe selon laquelle : « Depuis J.-B. Say et Ricardo les économistes classiques ont cru que l'offre crée sa propre demande ». [29]

Or Keynes, en conservant le postulat I et consécutivement la conception orthodoxe d'une relation inverse entre le niveau de l'emploi et le niveau des salaires réels, se place sur un terrain théorique où est encore défendable l'idée que les « conditions de l'offre » puissent primer sur la demande concernant la détermination du niveau de l'emploi.

En effet, en situation où autant les employeurs que les travailleurs, anticipant rationnellement une augmentation de la demande, ajustent, pour les premiers leurs prix et pour les seconds leurs salaires nominaux, à la hausse, les niveaux de l'emploi et des salaires réels risquent de rester inchangés. Dans ces conditions, pouvant maintenir l'économie dans une situation d'équilibre de sous-emploi, seul un rétablissement des « conditions de l'offre », c'est-à-dire une augmentation du produit marginal du travail et consécutivement du salaire réel (postulat I), pourrait conduire, grâce à une meilleure compétitivité des entreprises (notamment au niveau international), à une augmentation réelle de l'emploi. Ou pour exprimer ceci en termes orthodoxes, un déplacement vers la droite de la courbe de demande de travail consécutive à de meilleures conditions productives du côté de l'offre, aurait pour effet d'augmenter à la fois le niveau de l'emploi et des salaires réels et consécutivement le niveau de la demande réelle. Tout le monde a reconnu ici la récente théorie dite du « côté de l'offre (« supply side ») [30] qui cherche à rétablir l'orthodoxie (néo)classique quant à la primauté de l'offre sur la demande. En S'appuyant analytiquement sur le postulat I, ce rétablissement de la conception orthodoxe a une prise critique incontestable sur l'interprétation du lien offre-demande de Keynes dans la Théorie Générale.

[72]

IV. CONCLUSION

Nous venons d'examiner l'importance que jouent dans la Théorie Générale l'acceptation du Postulat I et le rejet du Postulat Il ainsi que la possible vulnérabilité de Keynes vis-à-vis de l'orthodoxie (néo)classique.

La plupart des auteurs qui se déclarent postkeynésien, quelque soient par ailleurs leurs divergences quant au type de lecture qu'ils recommandent de faire de la Théorie Générale, déséquilibre ou circuit, considèrent qu'en réalité aucun de ces deux postulats n'est nécessaire fondamentalement à la pertinence de l'analyse de Keynes. La Théorie Générale n'aurait besoin d'aucun fondement micro-économique (néo)classique pour conserver toute sa capacité analytique.

Joan Robinson, voulant dédouaner Keynes de toute velléité intégriste, va même jusqu'à affirmer que « Keynes, lui-même, n'était pas intéressé par la théorie des prix relatifs. Gerald Shove nous disait que Maynard n'avait jamais passé les vingt minutes nécessaires pour comprendre la théorie de la valeur. Il était très content d'abandonner toutes ces questions à l'orthodoxie ». [31] Et que notamment, « la désutilité du travail est une partie du bagage marshallien que Keynes a transporté avec lui sans réfléchir ». [32]

Outre le fait que Keynes n'est lui-même pas très explicite lorsqu'on l'interroge directement sur cette question [33], le problème qui nous intéresse ici n'est pas tant de savoir si Keynes aurait dû se passer des fondements microéconomiques orthodoxes, mais plutôt pourquoi Keynes juge utile d'en accepter certains et d'en rejeter d'autres.

[73]

Plutôt que l'interprétation habituelle selon laquelle Keynes aurait voulu stratégiquement ne pas s'aliéner totalement la sympathie intellectuelle de ces collègues orthodoxes pour « faire passer » la Théorie Générale, il nous semble, comme nous avons tenté de le démontrer, que l'intérêt essentiel pour Keynes de rejeter le Postulat Il et d'accepter le Postulat I est d'ordre méthodologique et plus particulièrement d'ordre démonstratif.

L'objet démonstratif du rejet critique du Postulat Il est de sortir positivement l'analyse des déterminants de l'emploi du cadre trop restreint du « marché du travail », pour l'ouvrir sur la dimension macroéconomique et sur le rôle primordial qu'y joue le principe de la demande effective.

Inversement, l'objet démonstratif de l'acceptation non critique du Postulat I est de refermer l'analyse des déterminants de l'emploi dans le cadre de la contrainte objective d'une « loi » économique.

C'est en ce sens, à notre avis, qu'il faut chercher à comprendre la relation ambivalente (hérétique-orthodoxe) qu'entretient Keynes dans la Théorie Générale avec l'orthodoxie (néo)classique.

[74]



* Économiste et consultant, l'auteur assure plusieurs enseignements à l'Université du Québec à Montréal et à l'Université de Montréal.

[1] The General Theory of Employment, Interest, and Money (1936) in the Collected Writings of John Maynard Keynes ; volume VII. Cambridge : Macmillan-Cambridge University Press for the Royal Economic Society, 1973. Les références en français renverront à la traduction de Jean de Largentaye : Théorie Générale de l'Emploi, de l'Intérêt et de la Monnaie ; Paris : Payot, 1963.

[2] Théorie Générale .... op. cit., p. 26.

[3] Lorsque Keynes parle de la théorie « classique » il fait plus référence à ce que l'on nomme de nos jours la théorie néo-classique issue de la « révolution marginaliste » (W. S. Jevons-C., Menger-L. Walras), et représentée pour Keynes par les écrits de A. Marshall, F.Y. Edgeworth et A.C. Pigou, plutôt qu'à la théorie classique considérée comme essentiellement ricardienne.

[4] Théorie Générale.... op. cit., p. 392.

[5] Ibid., p. 27.

[6] Ibid., p. 27.

[7] Ibid., p. 27.

[8] Dans sa forme la plus développée qui est, pour Keynes, celle du Professeur Pigou The Theory of Unemployment, 1933.

[9] Théorie Générale.... op. cit., p. 30.

[10] Ibid., p. 32.

[11] Economic Philosophy (1962) ; trad. française : Philosophie économique. Paris : Gallimard, 1967, p. 146.

[12] Théorie Générale.... op. cit., p. 34.

[13] Ibid., p. 32.

[14] Les monétaristes ont dû d'ailleurs méditer cette leçon de Keynes : « Celles-ci (école classique) nous a enseigné en effet que les prix sont gouvernés par le coût premier marginal exprimé en monnaie et que ce coût premier lui-même dépend en grande partie des salaires nominaux. Il aurait donc été logique pour l'école classique de soutenir qu'en cas de variations des salaires nominaux les prix varient dans une proportion sensiblement égale, de telle sorte que le salaire réel et le niveau du chômage restent pratiquement inchangés... » Ibid., p. 34.

[15] A titre d'exemple voir : M.R. Killingworth Labor Supply. Cambridge : Cambridge University Press, 1983 ; et S.M. Sheffrin Rational Expectations. Cambridge University Press, 1985.

[16] En exprimant cette critique, Keynes émet un doute sur « l'étrange supposition » sur laquelle repose la théorie orthodoxe de l'offre de travail. « Une baisse des salaires réels, due à une hausse des prix non accompagnée d'une hausse des salaires nominaux, ne fait pas baisser, en règle générale, l'offre de main-d'oeuvre dont on dispose au salaire courant au-dessous de la quantité effectivement employée avant la hausse des prix. Supposer qu'une hausse des prix puisse avoir ce résultat, c'est supposer que toutes les personnes actuellement dépourvues d'emploi, quoique désireuses de travailler au salaire courant, cesseraient d'offrir leurs services en cas d'une hausse même limitée du coût de la vie. C'est sur cette étrange supposition que la Théorie du Chômage du Professeur Pigou parait reposer et c'est elle qu'admettent implicitement tous les membres de l'école orthodoxe ». Théorie Générale op. cit., p. 35 (souligné par nous).

[17] Ibid., p. 27.

[18] Ibid., p. 40 (souligné par nous).

[19] Au sens de L. Dumont : « Et voilà un paradoxe classique : les éléments de base de l'idéologie restent le plus souvent implicites. Les idées fondamentales sont si évidentes et omniprésentes qu'elles n'ont pas besoin d'être exprimées : l'essentiel va sans dire, c'est ce qu'on appelle la « tradition ». Homo aequalis. Genèse et épanouissement de l'idéologie économique. Paris : Gallimard, 1977, p. 28.

[20] Théorie Générale.... op. cit., p. 39.

[21] Ibid., p. 39-40.

[22] Ibid., p. 154.

[23] Ibid., p. 155, note 1.

[24] Notamment : P. Sraffa, Écrits d'Économie politique (1925-1926), Paris : Economica ; E.H. Chamberlin The Theory of Monopolist Competition (1933), Cambridge : Harvard University Press, 1933 ; J. Robinson The Economics of Imperfect Competition (1933), London : Macmillan, 1933 ; P.H. Douglas The Theory of Wages (1934), New York : Macmillan, 1934 cet auteur avance l'existence de dix hypothèses implicites nécessaires à la validité de la théorie de la productivité marginale (pp. 69-71). Pour un résumé des nombreux débats autour de la question de la validité de la théorie de la productivité marginale avant Keynes voir A.M. Carter Theory of Wages and Employment, Homewood Illinois : R.D. Irwin, 1959, pp. 11-39.

[25] Théorie Générale.... op. cit., p. 287.

[26] Ibid., pp. 287-288, note 1.

[27] Ibid., p. 39.

[28] Ibid., p. 40. Il est à noter que Keynes reprend ici, comme condition implicite de validité du Postulat I, l'hypothèse de l'état stationnaire de J.B. Clark The distribution of Wealth, (1899), New York : McMillan, 1899 (chap, 13). Keynes est plus explicite lorsqu'il s'intéresse à la productivité marginale du capital : « La théorie ordinaire de la distribution des richesses, qui suppose que le capital obtient actuellement un revenu égal à sa productivité marginal (dans un sens ou dans un autre), ne vaut que dans une économie stationnaire ». Théorie Générale.... op. cit., p. 153.

[29] Théorie Générale..., op. cit., p. 40.

[30] Pour un exposé de cette théorie voir D.G. Raboy Économie de l'offre, Paris : Economica, 1984.

[31] J. Robinson Economic Philosophy (1962) ; trad. française : Philosophie économique, Paris : Gallimard, 1967, p. 127.

[32] Ibid., p. 146.

[33] Dans une lettre datée du 15 avril 1936, G.F. Shove reproche à Keynes sa trop grande gentillesse avec la théorie (néo)classique : « I thought you were too kind to the « classical » analysis as applied to the individual industry and firm. Unless very artificial assumptions (e.g. perfect and instantaneous fluidity of resources) are made, it seems to me either wrong or completely jejeune ». Et Keynes répond dans une lettre datée du 21 avril 1936 : « What you say about the classical analysis as applied to the individual industry and firm is probably right. I have been concentrating on the other problem, and have not, like you, thought very much about the elements of the system. But you ought not to feel inhibited by a difficulty in making the solution precise. It may be that a part of the error in the classical analysis is due to that of expectations and a transitory experience, one is, in the nature of things, outside the realm of the formally exact ». The Collected Writings of John Maynard Keynes, Defense and Development, edited by D. Moggridge, Macmillan St Martin's Press for the Royal Economic Society, 1973, pp. 1-2.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 6 mars 2023 10:13
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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