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Le dieu caché.
Étude sur la vision tragique dans les Pensées de Pascal
et dans le théâtre de Racine
Préface
À Monsieur HENRI GOUHIER
En abordant ce travail nous nous proposions deux buts à la fois différents et complémentaires :
Dégager une méthode positive dans l’étude des ouvrages philosophiques et littéraires, et contribuer à la compréhension d’un ensemble limité et précis d’écrits, qui, malgré de notables différences, nous paraissaient étroitement apparentés.
La catégorie de la Totalité qui est au centre même de la pensée dialectique nous interdisait d’emblée toute séparation rigoureuse entre la réflexion sur la méthode et la recherche concrète qui ne sont que les deux faces d’une seule et même médaille.
Il nous paraît en effet certain que la méthode se trouve uniquement dans la recherche même, et que celle-ci ne saurait être valable et fructueuse que dans la mesure ou elle prend progressivement conscience de la nature de sa propre démarche et des conditions qui lui permettent de progresser.
L’idée centrale de l’ouvrage est que les faits humains constituent toujours des structures significatives globales, à caractère à la fois pratique, théorique et affectif, et que ces structures ne peuvent être étudiées de manière positive, c’est-à-dire à la fois expliquées et comprises, que dans une perspective pratique fondée sur l’acceptation d’un certain ensemble de valeurs.
Partant de ce principe, nous avons montré l’existence d’une telle structure la vision tragique qui nous a permis de dégager et de comprendre l’essence de plusieurs manifestations humaines d’ordre idéologique, théologique, philosophique et littéraire, et de mettre en lumière entre tous ces faits, une parenté de structure fort peu aperçue auparavant.
C’est ainsi, qu’en essayant de dégager et de décrire progressivement les principaux traits de la vision tragique (Ire partie) et de nous en servir pour l’étude des Pensées et du théâtre racinien, nous avons démontré qu’elle constitue, entre autres, l’essence commune du mouvement et de l’idéologie du jansénisme « extrémiste » (IIe partie), des Pensées et de la philosophie critique de Kant (IIIe partie) et, enfin, du théâtre de Racine (IVe partie).
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C’est au lecteur de juger dans quelle mesure le présent travail nous a réellement permis d’approcher les deux buts que nous venons de mentionner.
Dans cette préface, nous voudrions seulement prévenir deux objections éventuelles. En abordant à la fois l’étude de la vision tragique et la réflexion sur les conditions d’une étude positive des ouvrages philosophiques et littéraires, nous avons bien entendu rencontré les importants travaux déjà existants sur chacun de ces deux problèmes. Il va de soi que nous en avons lu un certain nombre et que nous nous en sommes parfois inspiré, notamment des écrits de Marx et d’Engels, de Georg Lukács et des réflexions sur la tragédie de Hegel (dans l'Esthétique et surtout dans l’extraordinaire chapitre sur l’Ordre éthique de la Phénoménologie de l’Esprit). Il ne reste pas moins vrai, que notre tentative était, même par rapport à Lukács, trop différente pour que nous puissions discuter explicitement toutes ces doctrines sans rompre l’unité de l’ouvrage [1].
D’autre part, étant donné la difficulté d’exprimer une pensée dialectique dans une terminologie qui lui est encore fort peu appropriée, il nous est arrivé plusieurs fois de formuler des affirmations en apparence contradictoires. Nous écrivons, par exemple, qu’il est impossible d’élaborer une « sociologie scientifique », une science objective des faits humains, et aussi, qu’il faut arriver à une connaissance positive et scientifique de ces faits ; il nous arrive même d’appeler cette connaissance, faute d’un terme meilleur, une « connaissance sociologique » ; de même, nous affirmons que les Pensées ne sont pas écrites « pour le libertin » mais aussi qu’elles s’adressent entre autres au libertin, etc.
En réalité, il n’y a aucune contradiction réelle entre ces affirmations. La connaissance des faits humains ne peut être obtenue de l’extérieur, indépendamment de toute perspective pratique et de tout jugement de valeur comme c’est le cas dans les sciences physiques et chimiques ; elle doit cependant être tout aussi positive et rigoureuse que celle obtenue dans ces derniers domaines. Dans ce sens, il n’y a aucune contradiction à refuser le scientisme et à préconiser en même temps une science positive, historique et sociologique, des faits humains, opposée à la spéculation et à l’essayisme.
De même, Pascal n’a pas écrit les Pensées « pour le libertin » en développant une argumentation ad hominem qu’il n’admettait pas lui-même et qu’il ne pensait pas être valable pour les croyants. Néanmoins, son ouvrage comme tous les ouvrages philosophiques d’ailleurs s’adresse à tous ceux qui ne pensent pas comme l’auteur, et, dans ce cas précis, cela veut dire implicitement, aussi aux libertins.
Il s’agit dans tous ces cas de contradictions apparentes que nous aurions pu éviter à condition de forger un langage ad hoc, abstrait, rébarbatif et peu compréhensible au lecteur de bonne volonté. Il nous a paru plus important de garder le contact avec la réalité et avec la langue courante. Trop de lumière obscurcit, écrivait Pascal, à [9] la clarté formelle et apparente nous pensons avoir préféré une clarté réelle.
Il nous reste à remercier en terminant cette préface tous ceux qui nous ont aidé par leurs conseils, leurs remarques, leurs critiques et leurs objections, et parmi eux en tout premier lieu, M. Henri Gouhier qui a suivi pas à pas l’élaboration de cet ouvrage.
[1] Le jeune Lukács n’est étudié dans la première partie qu’en tant que penseur tragique et non pas comme théoricien d’une science de la philosophie et de la littérature.
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