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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L’OFFENSIVE RÉACTIONNAIRE. États-Unis et France. Un premier bilan. (2026)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Denise Helly, L’OFFENSIVE RÉACTIONNAIRE. États-Unis et France. Un premier bilan. Montréal: l'INRS. Chicoutimi: Les Classiques des sciences sociales, octobre 2026, 394 pp. [Autorisation formelle accordée le 13 août 2026 par Madame Denise HELLY de diffuser ce livre en libre accès à tous et cela gratuitement, en version numérique, dans Les Classiques des sciences sociales.]

[1]

L’offensive réactionnaire.
États-Unis et France. Un premier bilan.

Introduction

Depuis plus d’une décennie on assiste à une offensive publique contre un courant dit wokisme en France, cultural marxism au Royaume Uni ou woke et wokeism aux États-Unis. Par ces termes un corps de journalistes, d’universitaires et de responsables politiques veut disqualifier les contestations de discrimination selon la couleur, le sexe, l’origine ethnique, la religion ou le genre. Ils et elles voient en celles-ci des demandes illégitimes vu les protections légales existantes et les acquis obtenus ces dernières années, un refus de valeurs culturelles « majoritaires » et des menaces sur la démocratie et l’unité nationale, quand ce n’est pas un racisme antiblanc ou une posture anti-chrétienne. Les immigrant.es, lesdites diasporas, les minorités [1], musulmane, noires, hispanique, sexuelles (LGBTQIA+), les femmes non traditionnalistes, et leurs allié.es sont marqué.es comme les fauteurs de cette catastrophe culturelle et politique. En dix ans, grâce à l’effroi de ce corps de commentateurs.trices, le mot woke est devenu aussi décrié que les mots de socialisme et de marxisme durant la Guerre froide. Il a intégré le domaine de l’insulte politique et la qualification de minorité est un anathème.

Cette offensive ne peut être comptée au nombre des débats sur la différence culturelle aux États-Unis et en Europe depuis les années 1990. L’indifférence de ses protagonistes à la persistance des relégations selon la classe, la couleur, le sexe, la religion et le genre, et leur contribution à la désinformation sur ces sujets dépassent le débat sur le statut de la différence culturelle dans le libéralisme politique. L’offensive ne peut pas plus être comptée comme une des joutes entre instruit.es, journalistes, universitaires, politicien.es, en quête de votes, de poste, d’influence ou de revenu.

La similarité de vues entre ces esprits critiques, des élus, des groupes de pression et des médias de large audience les désigne plutôt comme des porte-parole d’une campagne d’agitation politique. Par leur dénigrement systématique de l’immigration et des minorités, leur imagerie de pays aux ressources limitées à réserver à des « nationaux », leur condamnation de résistances à toute relégation sociale (Occupy, #Me too, Black Lives Matter, Gilets Jaunes) et leur silence sur les effets du néo-libéralisme des années 1980-2020, ils et elles contribuent à la diffusion des thèmes xénophobes, racistes, homophobes, misogynes, anti-genre. Comme acteurs et actrices, secondaires mais entendu.es, ils et elles participent d’une bataille pour maintenir des hiérarchies existantes.

Cette bataille est tentée en Europe par une alliance entre droites conservatrices et extrême droite populiste et menée avec succès aux États-Unis par une alliance, complexe, entre traditionnalistes évangéliques, catholiques, ultralibéraux, néo cons non repentis, isolationnistes, populistes et titans d’un techno-capitalisme mondialisé rêvant d’une monarchie d’affairistes mâles (Miranda 2026). Autant de courants visant à capturer les leviers de l’État et à saper les bases de la démocratie libérale pour appliquer leur programme. Il s’agit au premier rang de réduire l’État de droit, soit le pouvoir des juges, des parlements, des oppositions et des contre-pouvoirs (médias, mondes universitaires et scientifiques), et d’éliminer des régulations du marché (lois anti-trust, prestations sociales, protection de l’environnement).

[2]

Les porte-parole de cette alliance anti-woke comme entrepreneurs idéologiques contribuent à cette œuvre de sape. Ils manipulent la colère d’électorats insatisfaits ou victimes des promesses inaccomplies du néo-libéralisme et de la mondialisation (Wolf, Martin. 2004 ; 2024 ; Gerstle 2022 ; Slobodian 2025) [2]. Ils et elles mobilisent ces électorats sensibles aux thèmes de valeurs culturelles et de danger migratoire vu leur résistance ou leur incompréhension des changements de mœurs et leur perte, réelle ou crainte, de statut économique et social [3]. Ils et elles invoquent une unité culturelle et politique perdue, des dangers pesant sur leur ordre familial, sexuel, racial et chrétien, et la perte de prestige et d’influence de leur pays et de l’Occident [4].

Dans le texte qui suit, nous nous attardons sur les thèses et des visées des courants anti-woke de droite, telles que portées par ces commentateurs et leurs soutiens politiques dans deux pays : aux États-Unis où ils ont gagné les leviers de l’État, et en France où, à la différence d’autres pays européens ils ont une forte visibilité au sein des présents gouvernements, médias et débats publics.

Dans la première partie, nous présentons des arguments et des figures rhétoriques usés des hérauts anti-woke pour étayer leur thèse principale, un ethno-nationalisme convoyant un refus de reconnaître la pluralité culturelle, religieuse, raciale, sexuelle de leur société et les demandes d’égalité des minorités.

Dans une seconde partie, nous exposons comment cette visée primordiale s’inscrit dans le projet d’extrêmes droites populistes et de droites autoritaires de créer des ennemis de l’intérieur, migrants du Sud, « étrangers » de race, de culture, de genre ou de religion et « élites libérales ». Nous n’oublions pas dans une troisième partie, les contributions des gauches historiques à cette vindicte anti-woke. Aux États-Unis et en France, des personnes se réclamant de valeurs de gauche participent à l’offensive anti-woke. Elles vilipendent ledit wokisme au nom de principes abstraits et d’utopies et ne constituent nullement un rempart au programme réactionnaire.

Nous insistons ensuite dans une quatrième partie, sur l’œuvre d’occultation principalement des anti-woke de droite, soit leur déni des inégalités de classe, de race, de sexe, de genre dans les milieux de travail et d’enseignement. Nous énumérons les mesures et propositions visant à réduire, sinon à annuler, des droits acquis par les minorités, ainsi que les attaques contre les interventions publiques et privées promouvant leur mobilité sociale (Affirmative Action ; Diversity, Equity, and Inclusion ; Action positive ; Charte de la Diversité).

Dans la cinquième partie, nous abordons le projet de transformation sociétale, implicite dans les discours anti-woke en France mais clairement énoncé aux États-Unis. Nous décrivons une facette de ce projet, la lutte pour la production de nouvelles élites et les attaques, qu’elle suppose, contre les milieux scolaires et universitaires et contre la liberté académique. Dans la sixième [3] partie, nous poursuivons la description par la présentation d’une autre forme de mise au pas de ces milieux, soit des entraves à la liberté d’expression de leurs membres. Nous examinons des cas de censure et de conflit sur les campus à propos de la cause palestinienne, d’une prétendue recrudescence d’actes antisémites ou d’une « cancel culture » dite débordante.

[4]


[1] Est minorité une population subissant un rapport inégal donné à voir par une discrimination directe, indirecte ou systémique.

[2] Promesse de prospérité, de paix et d’un État non interventionniste, défense armée de l’universalité des droits (égalité, libertés) générant l’idée de guerre des civilisations.

[3] La frustration et la crainte d’une perte de statut social ou d’influence existent dans des milieux non défavorisés comme les classes moyennes. La thèse de la frustration relative, « relative deprivation », en rend compte (Runciman 1966 ; Fassin 2017). 

[4] Aux États-Unis, le projet est clairement décrit : « réindustrialisation » par des surtaxes à l’importation pour attirer les investissements étrangers, croissance des énergies fossiles, usage extensif de l’intelligence artificielle dans la gestion étatique et le secteur privé (Husted 2025 ; Brynjolfsson et Raymond 2023, Choi et Schwarcz 2025 ; The Economist 2025c, e) et affirmation d’une suprématie blanche. Sur le succès du projet, Tooze (2024) ; Piketty (2025) ; The Economist (2025a).  



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 17 octobre 2026 7:36
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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