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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Claude Lagadec, “LA PENSÉE PAR COUPLE ET L'INCONSCIENT.” Un article publié dans la revue Interprétation, vol. 2, no 3, juillet-septembre 1968, pp. 21-29. [Autorisation accordée le 27 mars 2008 par Mme Hélène Lagadec, ayant-droit, de diffuser toutes les publications de son frère dans Les Classiques des sciences sociales.]

Claude Lagadec [1932-2000]

professeur de philosophie, Université de Montréal,
Université McGill et à l'UQÀM
 

La pensée par couple et l'inconscient”.

 

Un article publié dans la revue Interprétation, vol. 2, no 3, juillet-septembre 1968, pp. 21-29. 

 

Je voudrais établir ici un parallèle entre deux systèmes psychiques fort différents : le système inconscient, tel que décrit par Freud, et le système binaire appelé « la pensée par couple » décrit par Henri Wallon [1]. 

Il semble exister, selon Henri Wallon, une certaine étape de l'intelligence, au cours de laquelle on voit apparaître une structure élémentaire : le couple. Au cours de cette période, on constate l'existence d'une pensée relativement peu détachée des ensembles pratiques sensori-moteurs du passé immédiat, pensée que Piaget, pour sa part, désigne sous le terme de « pensée égocentrique », par opposition à la « pensée opératoire » ou pensée formelle qui lui succédera. 

Dans cette pensée, une chose est désignée par une autre chose, les deux éléments formant un couple qui semble complètement isolé et indépendant de toute autre chose qui pourrait être évoquée, et Wallon parle alors de ce couple comme d'une « molécule intellectuelle ». 

Donnons quelques exemples : On demande à l'enfant (les sujets interrogés ont entre cinq ans et huit ans et demi) de dire ce que c'est que la pluie : Il répond : La pluie c'est le vent, Donc la pluie et le vent sont la même chose ? Non. Qu'est-ce donc que la pluie ? La pluie c'est quand il fait tonnerre. Qu'est-ce que le vent ? C'est la pluie, Donc c'est la même chose que la pluie et le vent ? Non. Qu'est-ce qui n'est pas pareil ? C'est le vent. Qu'est-ce que le vent ? C'est du ciel. 

L'affirmation est bien dans la forme courante : « A est B », « la pluie c'est du vent », mais ceci ne signifie pas que A et B sont semblables : on peut donc dire 1) A est A : 2) B est B : 3) A est B : mais ceci ne signifie pas que B est A, ni que A et B soient la même chose. 

Autre exemple : Qu'est-ce que la flamme ? C'est la flamme. Qu'est-ce que la flamme ? C'est la fumée. La flamme et la fumée sont la même chose ? Oui. Regarde dehors (on voit une fumée). C'est la fumée. C'est de la flamme, ça ? C'est du ciel. C'est de la flamme ? Non. Donc, la flamme ce n'est pas la fumée ? Si. 

On trouve ainsi d'autres affirmations à l'effet que le vent c'est du froid : un sujet attribue le vent au mouvement des feuilles qui tombent, ce qui l'amène à dire, contrairement à son expérience, que le vent sur la mer est dû au mouvement des feuilles qui tombent. Un autre assimile nuages à pluie, pluie à eau, mais se refuse à ce que les nuages soient de l'eau, parce qu'il a précédemment assimilé les nuages à de la fumée, et qu'il y a entre l'eau et la fumée une incompatibilité qui devient celle des nuages et de l'eau. 

Tout se passe comme si, dans cette pensée par couple, l'attribution soit possible.

 

1)   Comme tautologie : A est A, la flamme est la flamme, ce qui est un premier dédoublement et une première identité. Mais Wallon signale que cette identité peut être indifféremment appliquée à deux apparitions successives d'un même objet ou à l'apparition simultanée de deux objets semblables.
 
2)   Comme attribution du type A est B, sans pour autant que l'inverse soit vrai, ce qui signifie que l'attribution est irréversible.
 
3)   Comme attribution liée aux termes qu'elle unit, et qui n'ont pas d'autres rapports que cette liaison : ainsi, on dira que la pluie peut mouiller, que l'eau peut mouiller, mais que la pluie n'est pas de l'eau. Ou encore, lors même que l'on constaterait une réversibilité apparente des termes, dans le couple : vache-génisse, cette réversibilité donnerait naissance a un nouveau couple : génisse-vache, mais non pas à la série : vache-génisse-vache-génisse. Le couple demeurerait encore une formation isolée.

 

Le caractère élémentaire et apparemment premier de cette pensée par couple entraîne, cela va de soi, une révision du privilège accordé, dans la pensée adulte, à l'intuition isolée. L'adulte en effet a l'impression que c'est l'intuition portant sur un seul objet qui est l'atome minimum de pensée, et que la proposition et le discours ne sont que des liaisons ultérieures d'intuitions suivant diverses règles. Les constatations de Wallon nous indiquent au contraire que l'élément minimum de pensée peut être binaire, ce qui est conforme à la doctrine de Kant, selon qui concevoir c'est juger, et donc opérer une synthèse dans une diversité. 

Au reste, Wallon peut se référer à de nombreuses instances du niveau sensori-moteur qui peuvent apparaître comme autant de prototypes de caractère originairement binaire de l'acte intellectuel : l'acte moteur est alternance, alternative, l'appareil moteur est souvent construit sur un plan d'antagonisme et de symétrie comme on le voit dans les groupements musculaires des extenseurs et des fléchisseurs : l'oscillation permanente de la conduite par tâtonnement et erreur, où l'on voit l'échec du tâtonnement immédiatement suivi du mouvement inverse, etc. 

Alors que la pensée opératoire ultérieure posera l'identité unie à la différence dans un même objet, la pensée par couple semble opérer par loi d'identité, ce qui fait que les objets ne sont pas encore pourvus de leur différence. La différence n'est pas à l'intérieur mais à l'extérieur du couple. Le ciel est bleu, le chandail est bleu, mais le bleu de l'un n'a rien à voir avec le bleu de l'autre : les existences sont imperméables entre elles, et ne sont pas pourvues de ces qualités, propriétés ou accidents qu'elles pourraient partager. Ainsi, le troisième terme, la qualité, qui ne peut être identifié comme un objet concret, puisqu'il n'est que la condition de possibilité du couple, n'est pas isolé en tant que tel : cet irréel n'existe pas encore. 

Au fond, la pensée par couple est concrète ou « réaliste » : le prédicat et le sujet sont deux existences concrètes dont l'extension est identique : elle n'admet pas la logique élémentaire de classification d'Aristote, et son caractère moléculaire lui vient directement de cette absence d'inégalité. 

Cette pensée par couple présente, par rapport à la pensée opératoire, certaines particularités que je voudrais maintenant mettre en rapport avec des particularités de l'inconscient tel que décrit dans la première topique de Freud. On comprendra qu'il ne s'agit ici que d'un simple parallèle.

 

1) Dans l'inconscient, nous dit Freud, il n'y a pas de contradiction, c'est-à-dire que des éléments contradictoires peuvent subsister côte-à-côte sans se détruire mutuellement. Alors que dans la pensée consciente, des contradictions sont incompatibles. On constate, selon Wallon, que la pensée par couple présente des contradictions, parce que le couple est par définition isole, et forme une liaison qui peut être évoquée mais non dissoute ou détruite. jusqu'à l'âge de 7-8 ans, l'enfant demeure insensible à la loi de la non-contradiction, et se contredit assez souvent, soit par oubli de ce qu'il vient de dire, soit pour d'autres raisons. On se rappellera l'insistance de Piaget sur le caractère « moral » de la règle de la non-contradiction, c'est-à-dire que le souci de cohérence que l'on s'impose dans le discours résulte d'un processus de socialisation. La non-contradiction n'est pas une structure ou une chose, c'est une règle que l'on s'impose : d'un point de vue psychologique, on ne pourrait pas dire que la structure de la pensée est non-contradictoire. C'est l'exercice social de la pensée, soit le fait que l'on a à la communiquer a autrui dont on veut être compris, qui finit par imposer la règle de la non-contradiction. Ce facteur de socialisation, se superposant aux facteurs biologiques, pourrait correspondre a ce que l'on a appelé « la demande » en langage freudien.

 

2) Dans l'inconscient, selon Freud, les contenus sont plus ou moins investis, mais on y constate une absence de doute ou de degré dans la certitude. Les liaisons ou investissements qui y prévalent ne manifestent donc pas ce que les logiciens appellent la modalité du jugement (ou les jugements de modalité), a savoir l'affirmation ou la négation d'une possibilité, d'une existence réelle ou d'une nécessité. De même la pensée par couple semble liée à une sorte d'automatisme du sens ou tout au moins de l'expression verbale, comme si la modalité du jugement avait comme condition d'apparition la rupture de l'irréductibilité des couples entre eux, la rupture de leur isolement.

 

3) L'inconscient, selon Freud, est caractérisé par l'absence d'influence du facteur temps sur les éléments. Le passage du temps n'altère ni ne modifie ces éléments, il permet au contraire 'l'addition les uns aux autres d'éléments qui, dans la pensée consciente, seraient incompatibles ou contradictoires. 

De même, la pensée par couple ne connaît pas le temps. Elle ne connaît pas le rapport de causalité qui suppose la distinction des rôles respectifs attribués à l'avant et à l'après. Elle ne sait pas si c'est la table qui est faite de bois à partir de l'arbre, ou si c'est l'arbre qui est fabriqué à partir de tables en bois. Dans la pensée par couple, dit Wallon, l'espace et le temps sont encore absents. Ce n'est pas dire qu'il y ait absence de perception subjective de la succession, mais bien que l'enfant ne sait pas isoler le rôle du temps donné par rapport à l'espace parcouru dans l'observation de deux mobiles animés de vitesses différentes. L'absence de la règle de la non-contradiction va d'ailleurs de pair avec cette absence de temps.

 

4) L'inconscient manifeste une totale sujétion au principe de plaisir, selon Freud. La pensée par couple, marque Wallon, constitue une structure d'une grande rigidité, où les termes ne peuvent être liés que deux à deux, de sorte que la pensée de l'enfant est très catégorique. « Elle semble souvent beaucoup moins fidèle à son objet qu'assujettie à reproduire terme à terme des liaisons très simples d'identité, d'appartenance, de contraste qui unissent les représentations de proche en proche ou à calquer ses formules les unes sur les autres ». C'est dire que l'objet n'exerce pratiquement aucun contrôle sur le déroulement des assertions successives. Assurément, la pensée opératoire est attentive aux règles de la logique, mais elle est également attentive aux résultats auxquels elle Parvient, de sorte que ces résultats exercent sur le discours un véritable contrôle qui n'est pas d'ordre logique mais existentiel : l'attention accordée à l'objet impose une limite au champ d'application concret des règles de la logique. Dans des textes où Freud a élaboré ce qu'il a appelé lui-même sa « psychologie génétique » (qui n'a évidemment rien à voir avec la psychologie au sens de Wallon-Piaget), on voit le principe de réalité s'opposer au libre exercice du principe de plaisir, lui imposer des détours, des ajournements et des contrôles en fonction des conditions présentes dans le monde extérieur. Le principe de plaisir, chez Freud, est aussi impitoyable et incomplet par lui-même, que la pensée par couple est rigide et provisoire, pour Wallon. 

Tels sont les principaux points de ces deux systèmes d'activité psychique qui manifestent une certaine ressemblance. Il reste cependant un point de comparaison possible, mais le parallélisme y parait beaucoup moins clair.

 

5) L'inconscient, dit Freud, relève d'un processus primaire, dans lequel l'énergie est libre (ou mobile) alors que la pensée consciente relève d'un processus secondaire où l'énergie est liée à des contenus. La pensée par couple, selon Wallon, est un stade pré-conceptuel et pré-relationnel de l'intelligence théorique. On voit tout de suite que ce dernier point de comparaison montre davantage les différences que les ressemblances entre les deux théories en cause. Car la pensée par couple est un objet d'observation, tout comme la pensée opératoire. Il est possible de montrer, par exemple, que la catégorie de causalité n'existe pas dans la structure binaire de la pensée par couple et qu'elle est construite par la suite. L'inconscient, au contraire, n'est jamais constaté, il est imagine tel a partir des lacunes diverses constatées dans le système conscient. La constatation est le fait d'un observateur, qui l'attribue a l'observé.

 

La description de Wallon est le fait d'un observateur qui décrit un stade I et un stade II, la pensée par couple et la pensée opératoire, et dans cette description l'intervention de la subjectivité de l'observateur peut être tenue pour provisoirement négligeable, quoique, par ailleurs, le compte-rendu de Wallon ne coïncide pas avec celui de jean Piaget, par exemple. Mais lorsque Freud dit que l'inconscient opère selon un processus primaire, ce primaire est un en-deçà du visible ou du manifeste. C'est pourquoi la doctrine de l'inconscient n'est qu'une hypothèse de travail, quel que soit, par ailleurs, le nombre d'investigations qui peuvent être entreprises grâce à elle, et l'extension des théorisations auxquelles ce concept a pu donner lieu. Pour que ce concept cesse d'être cette hypothèse de travail, il faudrait que l'on nous prouve que c'est la seule qui puisse rendre compte des phénomènes observés, et nous savons qu'il n'en est pas question, puisque Freud lui-même a proposé une deuxième topique. 

Ainsi, le concept d'inconscient est, ou bien un concept négatif, et dans ce sens il est adjectif et non substantif, et tout ce que l'on en sait c'est que ce qui s'y passe n'est pas conscient : ou bien c'est un X en général, un concept-couverture, sous lequel il est permis d'insérer 

1)   tout ce que la conscience de l'observateur attribue
2)   à la psyché de l'observé
3)   et qui ne relève pas de la conscience de l'observé. 

C'est pourquoi l'usage de ce concept n'est guère que limitatif. je veux dire qu'en imputant un élément à l'inconscient, la conscience de l'observateur ne désigne pas quelque chose qu'elle connaîtrait par ailleurs, elle ne fait au contraire que désigner l'envers de ce qui est manifeste : il serait de la nature de la conscience de poser que le manifeste est conditionné et expliqué par un latent qui le contredit. L'histoire de la philosophie présente de nombreux couples contradictoires de ce type : le couple substance-accident d'Aristote, le cogito fini-Dieu infini de Descartes, le noumène-phénomène de Kant. je ne dis pas que la pensée de Freud sur l'inconscient est contradictoire, mais bien que l'inconscient, en tant qu'instance psychique, est un certain X, dont les caractéristiques sont les suivantes : 1) sa présence est supposée par voie déductive, à partir de l'activité observable, et 2) il est constitué par une série de caractéristiques connues dans le système conscient, caractéristiques qui sont alors marquées d'un signe négatif. 

Le parallèle évoque plus haut entre la pensée par couple et le système inconscient ne permet pas de conclure à une quelconque causalité de l'un à l'autre terme, et le principe même de telles comparaisons appelle ici deux observations d'ordre méthodologique. En premier lieu, le matériel apporté par Henri Wallon ne peut être utilisé qu'avec certaines précautions, car il est possible que les oppositions dont il parle ne soient souvent que des artefacts résultant d'une méthode peut-être trop rudimentaire. Les procédés d'investigation mis au point par Piaget devaient se révéler scientifiquement plus valides. Cependant, il reste que les deux psychologues ne cherchent pas exactement la même chose, et il n'est pas évident que les recherches publiées par Piaget et son groupe excluent l'existence d'une telle chose que la pensée par couple. 

En second lieu, il me semble relativement peu intéressant de comprendre la théorie freudienne en utilisant exclusivement les concepts empruntés à la psychologie génétique, ou de procéder à l'inverse, et de réduire Wallon ou Piaget à Freud. La facilité avec laquelle une telle réduction Peut être effectuée ne supprime pas le parallélisme mentionné, elle le rend au contraire plus saisissant. Il est certain que le généticien peut appeler « Formes » ce que Freud appelle des « Instances », montrer que la « censure », « l'inconscient » ne sont que des niveaux successifs et transitoires d'un processus d'équilibration toujours en mouvement : la réduction inverse, de la psychologie génétique à la psychologie freudienne est au moins aussi aisée. Et cependant, les deux démarches, qui font disparaître le parallèle mentionné plus haut, demeurent étrangères l'une à l'autre : dans le premier cas, on ne nous a pas aidé à comprendre la maladie mentale, dans le deuxième on escamote les indiscutables faits mis au jour par le généticien. Ce qui demeure entier dans les deux cas, c'est le problème d'une théorie unifiée de la maturation, problème que l'on ressentira d'autant plus vivement que l'on remarquera davantage la tendance de la psychologie génétique de nos jours vers une formalisation toujours croissante, et l'orientation quasi-métaphysique d'une psychanalyse qui semble s'être repliée sur son propre devenir, comme si tout ce qui lui était à venir lui était advenu. 

Il serait pourtant intéressant de poser par hypothèse de travail que les deux modes d'approche sont différents autant par leur objet que par leur méthode propre, et qu'ils ne peuvent par conséquent être compris ensemble et sans reste par la voie courte d'une réduction unilatérale. On aurait alors la possibilité de construire un modèle, qui ne serait ni freudien ni génétique, et qui permettrait de servir à des expérimentations et à des mesures d'ordre empirique. Par exemple, on pourrait se demander, d'une part, si l'une des lois formulées à propos de l'inconscient s'applique également à la pensée par couple telle que décrite par Wallon : on dit que le système conscient prolonge le système inconscient, tout en lui demeurant assujetti. Est-ce que la pensée opératoire, qui prolonge la pensée par couple, demeure également au service de la structure binaire qui caractérise la pensée par couple ? 

D'autre part, et inversement, serait-il possible de concevoir que les deux systèmes soient interprétés comme deux étapes de la décentration progressive du sujet, la structure binaire inconscient-conscient se dédoublant, au niveau de la pensée consciente, dans la structure pensée par couple-pensée opératoire ?


[1]    Henri Wallon, Les origines de la pensée chez l'enfant, vol. 1, Les moyens intellectuels, Paris, PUF, 1945.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 28 mai 2008 15:27
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 



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