Francine LALONDE
“Gunnar Myrdal et la social-démocratie.”
Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Gilles Dostaler, Diane Éthier et Laurent Lepage, Gunnar Myrdal et son oeuvre, pp. 129-141. Montréal: Les Presses de l'Université de Montréal ; Paris: Économica, 1990, 230 pp. Collection: Politique économique Les grands penseurs.

- Liberté, égalité, fraternité
- L'égalité, un projet constant
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- Les forces du marché jouent dans le sens de l'inégalité
Seul l'État peut intervenir
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- La démocratie et l'État-providence
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- L'État organisationnel
L'inflation menaçante
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- Vers le Monde-providence
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- « L'État-providence est nationaliste »
Un nouvel internationalisme
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- Conclusion
- Bibliographie
- Note sur l’auteur
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On chercherait en vain l'expression social-démocratie dans Théorie économique et pays sous-développés (1959), Planifier pour développer (1963b), Une économie internationale (1958a), Procès de la croissance (1978d). Pourtant ces oeuvres, comme toutes celles de Gunnar Myrdal, sont entièrement habitées par l'idéal social-démocrate. Qu'est-ce au fond que cet idéal sinon celui de l'égalité (égalité des chances des individus et des collectivités) dans la liberté et la fraternité de la démocratie dont l'oeuvre de Myrdal nous semble être la recherche lucide et passionnée ?
Liberté, égalité, fraternité

À plusieurs reprises, Myrdal exprime par ces trois mots l'idéal largement partagé, hérité du siècle des Lumières, mais plongeant ses racines dans la nuit des temps. Il s'émerveille et s'étonne à la fois du fait que toutes les grandes religions, les grandes philosophies, aient postulé l'égalité entre les êtres humains et que ce grand projet n'ait pas perdu de sa force au fil du déroulement d'une histoire qui l'a contredit si douloureusement.
- C'est un problème sociologique qui garde une grande part de mystère que de savoir pourquoi et comment a pu se créer cette vision lumineuse et idéaliste de la dignité de l'individu et de son droit fondamental à l'égalité des chances et comment elle a conservé sa force à travers des siècles d'inégalités et d'oppressions criantes. (Myrdal, 1959, 130)
[130]
Si Myrdal sait mesurer les progrès accomplis dans l'intégration économique [1] des pays démocratiques développés pendant la longue période de croissance d'après guerre, il demeure sensible à la pauvreté, celle des Noirs américains, celle aussi des nouveaux pauvres de l'époque. Mais l'internationaliste qu'il est se scandalise des écarts croissants entre les pays pauvres et les pays riches et entre citoyens pauvres et riches dans les pays qu'il préfère appeler sous-développés parce qu'il sait que leur développement et leur démocratisation sont loin « être assurés dans le contexte international prévalent.
La doctrine de l'égalité a été un puissant moteur d'intégration sociale « l'expression d'un idéal de vie et, en tant que telle, un élément de la réalité sociale [...] C'est un fait politique important [...]. Elle n'a cessé tout au long des temps, de travailler dans une même direction : celle d'un accroissement de l'égalité des chances économiques » (1959, 132). Mais les obstacles auxquels elle se butait et se bute encore sont énormes, et de natures diverses. Myrdal a cherché à les comprendre avec la rigueur, la lucidité et l'engagement qui le caractérisent.
Il y a chez Myrdal la passion de l'égalité. Il ne la cache pas pudiquement, mais au contraire il l'affiche, en appelant tous les intellectuels à en faire autant à l'égard de leurs valeurs ou « valuations » (expression qu'il préfère à « valeurs » qu'il juge trop ambiguë) (1978d, 43). Convaincu qu'« il n'y a pas moyen d'étudier la réalité sociale autrement que du point de vue des idéaux humains » (1958a, 475), il en déduit l'absolue nécessité de les dire afin d'assurer la rigueur scientifique.
Il ne cesse de débusquer la théorie économique qui tout en reposant sur le postulat d'égalité entre les hommes, solidement établi au siècle des Lumières, en est venue, en passant par John Stuart Mill, Ricardo, Malthus, « à éviter autant que possible de poser les problèmes sous une forme telle que la doctrine de l'égalité pût servir de prémisse à des interventions politiques pratiques » (1959, 135). Et il continue en reprenant les éléments de la critique qu'il a faite comme jeune économiste et qu'on retrouve dans toutes les oeuvres que j'ai citées : « L'on sait que, depuis John Stuart Mill, l'un des principaux stratagèmes employés pour réussir cette évasion a consisté à tirer une ligne très nette entre la sphère de production, y compris l'échange, et la sphère de distribution » (1959, 136 ; 1978d, 20) Il s'emploie ensuite à expliquer pourquoi l'économie en tant que science a éludé la majorité des problèmes de répartition des revenus et de la richesse, pour conclure, après avoir stigmatisé la vision statique du choix qui se poserait entre répartition plus égale ou niveau de production plus faible :
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- Mais c'est là un point de vue absolument statique. Si nous cherchons à tirer la leçon de ce qui s'est effectivement passé dans les pays riches qui ont, pendant la dernière moitié du siècle, accompli de grands progrès sur la voie d'une égalisation des chances, nous aboutissons, au contraire, à une théorie dynamique : à savoir qu'une meilleure égalisation des chances a été nécessaire pour stimuler et soutenir le progrès économique, aussi bien que pour assurer la validité des postulats de la démocratie sociale. (1959, 142)
D'abord fondée sur l'égalité, la théorie économique fournit donc finalement les bases aux riches pour défendre leur intérêt à croire en des différences innées entre les riches et les pauvres, pour désinciter les autres à poursuivre concrètement l'idéal d'égalisation puisqu'il faudrait choisir entre la hausse de productivité et la redistribution et ainsi appauvrir finalement tout le monde. C'est la déformation conservatrice et non scientifique de la théorie économique. Myrdal l'explique par ce qu'il appelle les prédilections conservatrices ; l'harmonie des intérêts, le laissez-faire, la doctrine du libre échange, le concept de l'équilibre.
Devenu économiste institutionnel, une sorte d'ingénieur social, déviant de surcroît, Myrdal va s'employer à comprendre la dynamique de la pauvreté, dans un pays, entre les pays, et à indiquer la voie, dynamique aussi, du développement et de l'égalité.
L'égalité, un projet constant

Rapidement après l'élection du gouvernement social-démocrate suédois en 1932, de jeunes économistes proposèrent un train de réformes sociales égalitaires. Gunnar et Alva Myrdal écrivirent en 1934 un livre sur la politique démographique et la famille. Une commission royale démographique s'ensuivit qui donna lieu à des réformes sociales portant sur le bien-être des enfants et de la famille. Dans Against The Stream (1973a), Myrdal en dit ceci :
- Une thèse essentielle sous-jacente à cette nouvelle phase de mon travail était que des réformes égalitaires bien programmées seraient préventives, prophylactiques et ainsi productives. Le fait qu'en Suède quarante ans de réforme sociale, en accélération constante, n'aient pas arrêté la croissance et le progrès économique, en dépit des avertissements permanents des économistes plus âgés, mais qu'ils se soient soldés par un succès éclatant, même en termes économiques, fournit maintenant rétrospectivement la preuve concrète que nous avions raison, même si d'autres forces ont aussi participé à cette évolution. (1978d, 19)
[132]
Ce test d'ingénierie sociale confirme son analyse et contribuera sans doute à lui donner l'assurance nécessaire pour proposer des réformes audacieuses, lui qui regrette si souvent le manque d'imagination des économistes dans les propositions sociales qu'ils avancent.
C'est cette même question de l'égalité qui l'amène étudier aux États-Unis « la société américaine du point de vue du groupe le plus défavorisé » (1978d, 20) et ensuite, dans le monde, « la grande majorité des masses frappées par la pauvreté dans les pays sous-développés » (1978d, 20).
Que ce soit dans les pays sous-développés ou développés ou entre les pays, « le problème de l'égalité atteindra une importance politique suprême » (1978d, 23) prévoit Myrdal, qui ajoute que le problème des taudis des quartiers noirs ne sera pas réglé par la croissance.
- Les forces du marché
jouent dans le sens de l'inégalité
Pourquoi un pauvre est-il pauvre ? Un pauvre est moins instruit, s'alimente mal, est moins en santé, a moins d'énergie, travaille à bas salaire, ne garde pas ses emplois, se décourage, est pauvre. En résumé, un pauvre est pauvre parce qu'il est pauvre ; parce qu'un enchaînement de causes dont l'effet est cumulatif l'empêche de s'en sortir. Myrdal nomme causation circulaire cumulative cet enchaînement dont il a esquissé le modèle théorique. C'est, si l'on veut, le cercle vicieux de la pauvreté et le cercle vertueux de la richesse. Ne lit-on pas dans la Bible qu'on ne prête qu'aux riches ?
La causation circulaire cumulative permet aussi &expliquer l'appauvrissement de régions et de pays. Dans une région ou un pays pauvre, les gens les plus jeunes et les plus doués et instruits ont tendance à partir ; les épargnes seront investies où les rendements sont meilleurs ; les autres services vont alors avoir tendance aussi, pour des raisons devenues économiques ou technocratiques, à disparaître ; le fonctionnement du commerce favorise aussi les pays riches.
- La libération et l'élargissement des marchés conférera, souvent, de tels avantages dans la compétition aux industries des centres d'expansion déjà établis, travaillant d'ordinaire dans des conditions de hausse des bénéfices, que même les entreprises artisanales et les industries plus anciennes seront touchées dans les autres régions. [2] (1959, 41)
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- « L'idée principale sur laquelle je voudrais attirer l'attention est que, normalement le jeu des forces du marché tend à amener un accroissement, plutôt qu'un décroissement des inégalités entre régions » (1959, 38), et il ajoute ailleurs, « d'autant plus fortement qu'il existe déjà de grandes inégalités » (1978d, 131).
- Seul l'État peut intervenir
Les forces du marché laissées à elles-mêmes produisent le développement inégal d'une région à l'autre et la taxation progressive n'est pas suffisante pour opérer la redistribution. Quand une usine importante quitte une région, seul l'État peut intervenir avant qu'il ne soit trop tard et que commence l'enchaînement des causes d'appauvrissement. Seul l'État peut intervenir pour provoquer l'enchaînement cumulatif du développement dans les régions pauvres (1959, 45). Myrdal ajoute que des études sérieuses devront être faites dans chaque cas pour savoir quelles actions sont les plus susceptibles d'avoir le plus fort effet d'entraînement. Il sait que les improvisations coûtent cher mais que l'inaction coûte plus cher encore, surtout dans les régions et les pays pauvres.
Dans les pays sous-développés, Myrdal conteste la certitude acquise que des mesures sociales égalitaires soient trop coûteuses. Il ne voit pas, au contraire, comment le développement pourrait survenir sans elles. Il s'en prend encore une fois à la théorie économique traditionnelle qui distingue les problèmes de la production de ceux de la répartition. Dans ces pays les États doivent encore se débattre « pour se consolider en tant qu'États et nations, capables de suivre des politiques planifiées » (1978d, 94). De plus, les voies du développement suivies par les pays aujourd'hui développés sont, pour eux, bouchées : pas d'accès facile à un capital bon marché, perspectives d'exportations faibles, progrès scientifique et technologique à l'effet cumulatif défavorable. L'intervention planificatrice de l'État dans ces conditions ne peut avoir qu'un effet réduit puisqu'elle ne peut jouer que sur son propre pays alors que son économie est très dépendante des conditions du marché et des politiques des pays développés.
Que dire alors des rapports entre les pays développés et sous-développés ? À partir du constat que les politiques commerciales des pays développés sont largement discriminatoires, que l'aide internationale est fortement surévaluée et qu'au surplus celle-ci a permis d'entretenir des administrations corrompues, Myrdal insiste sur la nécessité pour les pays développés de modifier leurs politiques en fournissant « les moyens de promouvoir les exportations des pays sous-développés. La structure entière des économies et du commerce international de ces pays est devenue si faussée et déséquilibrée par suite du jeu incontrôlé des forces du marché pendant des générations et appuyé par les [134] politiques étroitement égoïstes des pays développés que rien ne pourrait vraiment être moins efficace » (1978d, 132). Les pays développés doivent aussi accroître leur aide aux pays sous-développés en sortant de l'ornière qui consiste à vouloir en faire une aide qui sert aussi leur intérêt. En fait, Myrdal conclut à« la nécessité d'établir des conditions morales et politiques pour l'aide, si nous voulons l'accroître substantiellement » (1978d, 139).
La démocratie et l'État-providence

Myrdal ne pouvait pas chercher à comprendre la dynamique du développement sans étudier l'élaboration de l'État-providence. Depuis ses tout premiers écrits, il est fortement intéressé par les rapports entre la politique et l'économie (1953a). Dans le Procès de la croissance, il se dit persuadé que les États-providence sont là pour rester parce que la démocratisation libère un courant irrépressible vers l'égalisation des conditions.
- Il était facile de prévoir que, dans la mesure où des couches de plus en plus larges de la population recevaient toutes la part de pouvoir politique qui leur revenait et devenaient de plus en plus conscientes de la possession de ce pouvoir et des possibilités de l'utiliser dans leur propre intérêt, elles exigeraient de l'État une intervention redistributive sur une grande échelle. Aristote avait déjà prévu ce développement. (1963b, 45)
Les gouvernements se sont trouvés ainsi forcés d'agir pour limiter les forces du marché, de façon non coordonnée, surtout à l'occasion des crises économiques répétées. C'est ainsi, dit Myrdal, que la planification, c'est-à-dire la coordination des interventions de l’État, s'est imposée, que l'État-providence est né. Ce n'est donc pas au nom de la planification que s'est installée l'intervention de l'État. Ce sont les interventions de l'État qui ont entraîné la planification.
Bien sûr, compte tenu des facteurs historiques, les tendances à l'intégration sociale sont plus ou moins fortes selon les pays. Certains, comme les pays nordiques, se sont dotés d'un ensemble de mesures égalitaires qu'ils ont voulues planifiées. Leur niveau de taxation est élevé. Mais partout, même aux États-Unis, et malgré les dénégations des politiciens, les prélèvements fiscaux dépassent largement ce qui semblait possible au début du siècle.
Ainsi, la réalité économique s'est constamment éloignée de l'idéalisation libérale du marché parfait. Certains marchés se sont vu dominés par un ou quelques acheteurs. Dans tous les cas, tous ceux qui ont quelque chose à vendre, ou un salaire à percevoir, ou des profits à gagner s'associent avec leurs semblables pour influencer les conditions du marché dans lequel ils opèrent.
[135]
- Le développement contraint l'État à intervenir sur une grande échelle. Les mesures d'intervention s'avèrent nécessaires à seule fin d'empêcher la désorganisation réelle de la société qui résulterait de l'organisation des marchés individuels si ce développement n'était ni contrôlé, ni coordonné. Et elles sont nécessaires, aussi, pour empêcher ceux qui ont acquis un pouvoir de négociation plus puissant d'exploiter les autres. (1963b, 41)
L'État devient donc le protecteur des plus démunis même si Myrdal est fort conscient que « assez souvent les pauvres reçoivent plutôt l'apparence d'un avantage qu'un avantage réel » (1963b, 47), quand on considère la fiscalité et les nombreuses portes de sortie dont disposent les plus riches.
- L'État organisationnel
Ainsi, une puissante infrastructure d'organisations collectives s'est développée, l'État étant souvent amené à renforcer le pouvoir de négociation des groupes les plus faibles. Graduellement, l'État est intervenu pour accroître la demande d'emploi dans les périodes de chômage. Il a continué à jouer le rôle de coordination qu'il est le seul à pouvoir jouer. Mais il a dû finalement s'affirmer comme « l'arbitre final » et « changer les conditions de négociations collectives entre les organisations et les contrôler pour rendre les résultats conformes à la volonté générale » (1963b, 56).
Dans cet État-providence avancé, à tous les paliers, des catégories locales et professionnelles participent, ont de l'influence et de l'initiative, aussi bien au niveau de l'administration que de la législation. Les démocraties s'enrichissent de l'implication active de nombreux citoyens pour lesquels les élections deviennent alors plus importantes, parce qu'elles se traduisent en choix plus réels et concrets. Mais que se passe-t-il si les citoyens ne veulent pas de cette participation aux organisations prévues pour leurs divers intérêts ?
- Si la participation populaire faiblit, les organisations deviennent tout simplement la base d'un vaste complexe d'oligarchies de fonctionnaires et d'officiers, qui fonctionnent au-dessous du niveau de l'État et qui ne sont pas soumis au contrôle de leurs membres. (1963b, 57)
Ils peuvent agir au mieux de leurs connaissances pour l'intérêt des membres ou sombrer dans les collusions pour leur intérêt personnel et dans la corruption. L'État doit alors contrôler pour autant que la politique ne soit pas l'objet du même désintérêt, ce qui est fréquent. Comme ceux qui ont de forts intérêts s'en occupent, l'État finit par les servir mieux.
[136] Myrdal est fort préoccupé par cette éventualité d'un État organisationnel dont la démocratie devient formelle, mais il ne s'en décourage pas :
- Ce danger de perdre la participation active particulièrement des couches les plus populaires, est compris par toutes les organisations et tous les partis politiques. L'État-providence doit continuer à surveiller sans cesse l'édification et la conservation de son fondement humain : la participation démocratique du peuple. (1963b, 59)
Il décrit même quels moyens peuvent être utilisés pour éviter d'en venir
- Dans les pays où l'on a cherché à résoudre le plus sérieusement ce problème et qui, dans l'ensemble, ont rencontré le plus de succès à la suite des efforts entrepris pour conserver et élargir une participation populaire active, les organisations et les partis politiques poursuivent sans arrêt une campagne éducative très diversifiée. Ils se ménagent des moyens de recherche, ils ont des organisations spécialisées pour les jeunes gens et les femmes, ils dirigent des maisons d'édition, ils publient des journaux et des périodiques, ils impriment des brochures et des livres, ils montent leurs propres écoles d'apprentissage et organisent des groupes d'études et des cercles de discussions, etc. Ils entretiennent avec leurs membres une correspondance abondante et sont parfois prêts à faire des sacrifices considérables dans le domaine de l'efficacité de la direction en soumettant les décisions importantes au référendum de leurs membres. (1963b, 59)
- L'inflation menaçante
Planifier pour développer fait état des craintes que Myrdal entretient à l'égard de l'inflation qui « entraînerait des résultats indésirables pour la répartition des revenus réels et des fortunes, et pour l'orientation de l'investissement et de la production » dans l'État-providence avancé. En fait, il admet que ces États ont tendance à sombrer dans l'inflation. Or celle-ci menace directement leur développement et leur fonctionnement démocratique.
Nous avons vu que la réussite même de l'État organisationnel peut entraîner l'assoupissement des citoyens. Les nombreuses négociations entre les seuls producteurs peuvent, elles, entraîner l'inflation. Seuls les consommateurs pourraient créer un contrepoids. Il faut constater cependant que les intérêts catégoriels des nombreux groupes qui veulent accroître leurs revenus, industriels, commerçants, cultivateurs, professionnels, travailleurs manuels ou employés de bureau, l'emportent largement sur leurs intérêts communs mais diffus de consommateurs. Et Myrdal estime que les femmes qui [137] effectuent la majeure partie des dépenses ne sont pas au rendez-vous de la négociation. Il est donc plus facile aux producteurs de se négocier entre eux des augmentations de leurs revenus que d'augmenter le produit national réel, dit Myrdal en citant le ministre suédois des Finances (1963b, 112).
Il avertit à l'avance que les mesures financières et monétaires ne sont pas une solution. Il ne faudrait pas trop se fier non plus aux négociations à l'échelle nationale entre « les principaux groupes titulaires de revenus et de profits ». Même si ces négociations sous la direction de l'État constituent un grand progrès en Suède, il faudrait que les organisations de consommateurs soient beaucoup plus fortes. Il conclut donc : « Nous sommes loin d'avoir résolu le problème du maintien de la stabilité des prix avec le plein emploi. » (1963b, 112)
Que propose-t-il ? Plus d'éducation, plus de démocratie
- [...] en intensifiant encore plus la participation active des gens aux décisions à tous les niveaux, en renforçant davantage la conscience qu'ils devraient tous avoir de l'intérêt commun à ce que le niveau des prix n'échappe pas à leur contrôle et en créant, par là-même, le fondement de la compréhension et de la solidarité nécessaires à la planification nationale et à la coordination de tous les marchés pour qu'un équilibre stable puisse être maintenu entre l'offre et la demande globales, sans contraction de l'activité économique. (1963b, 112)
En somme, selon Myrdal, la doctrine de l'égalité a favorisé l'avènement de la démocratie qui permet et entraîne l'État-providence, planificateur et redistributeur. Celui-ci, à certaines conditions, se transforme en État organisationnel de participation où les producteurs réunis en groupes d'intérêt négocient les prix et les salaires, reléguant le libre marché au domaine des idées ; l'État intervient avec des mesures égalitaires pour défendre les intérêts des plus démunis et planifier l'intérêt général, les élections permettant d'effectuer en toute conscience les grands choix sociaux. L'État démocratique avancé comporte des écueils (l'assoupissement des citoyens consécutif au succès même de l'intervention étatique, et l'inflation), mais il n'y a rien là à ses yeux que plus de démocratie, plus d'éducation, plus de participation et plus d'égalité ne permettent de surmonter.
Vers le Monde-providence

Paradoxalement, c'est pendant cette période d'intégration sociale active dans les pays démocratiques de l'Ouest que la désintégration internationale a été [138] poussée à son comble ; c'est pendant une période de progrès économique et social spectaculaire dans quelques États-nations démocratiques qu'une nouvelle pauvreté s'est installée dans les pays sous-développés.
- « L'État-providence est nationaliste »
Cet État-providence, avancé ou modéré, est nationaliste (1963b, 147). Myrdal a voulu en faire l'histoire.
- La succession des crises internationales n'aurait cependant pas pu avoir des conséquences aussi durables et aussi lointaines dans la formation progressive de politiques nationales à caractère autarcique, s'il ne s'était pas produit une rencontre historiquement dramatique entre cette évolution internationale et le développement interne de tous les pays riches du monde occidental. (1963b, 140)
Cet État national a été le lieu de l'organisation des forces sociales et politiques en vue de l'égalisation des chances par la démocratie. Toutes occupées qu'elles étaient à lutter, dans un pays, contre les effets désintégrateurs des crises économiques successives, elles ont pu laisser pour compte les pays sous-développés.
- L'aisance généralement plus grande qui suit le progrès économique et l'atténuation des inégalités à l'intérieur des nations ont constitué également une base plus solide pour la démocratie politique qui est devenue la forme toujours plus efficace de gouvernement des pays riches. Le mécanisme politique démocratique a été utilisé pour amener le système économique à fonctionner en accord avec les idéaux de liberté et d'égalité des chances pour tous que l'Ouest a hérité du passé. » (1963b, 143)
Fallait-il alors combattre l'État-providence national ? Myrdal rappelle le courage de certains internationalistes de la vieille école qui ont fait remarquer le lien entre la désintégration internationale accrue, et les politiques nationales. Mais ces économistes ont aussi alimenté, dans les États nationaux, ceux qui s'opposaient à l'égalisation économique. Ils ont ainsi alimenté l'opposition à l'internationalisme chez les forces sociales et populaires, laissant croire qu'il faut choisir entre les acquis nationaux et l'aide aux pays pauvres en vertu de la même vieille vision statique que Myrdal a si souvent pourfendue.
[139]
- Un nouvel internationalisme
Myrdal est certain que cet État-providence national est là pour rester. Or, celui-ci implique une économie très organisée dans laquelle les forces économiques, sociales et surtout politiques sont à l'oeuvre. « Mais en tant que structure, elle est supportée par le peuple. Elle ne peut pas, par conséquent, être démantelée. » (1963b, 152) Si Myrdal voit les signes du maintien de l'État-providence, il n'est pas prêt à abandonner les idéaux internationalistes.
- Mais la vieille école des internationalistes avait raison d'insister sur le fait que l'intégration internationale ne peut être réalisée qu'en faisant disparaître ces barrières entre les pays, qui sont les conséquences des politiques économiques nationales, et qu'en les remplaçant par un système international plus souple. (1963b, 156)
Il en conclut donc que « pratiquement, le seul moyen de progresser vers l'objectif de l'intégration internationale consiste à internationaliser les structures existantes de ces politiques » (1963b, 156). Quand il ajoute : « Nos objectifs doivent consister à harmoniser, à coordonner et à unifier internationalement les structures nationales de politique économique » (1963b, 157), ne définit-il pas la planification économique internationale ? Sans illusion, il sait que sans progrès économique, cette recherche serait vouée à l'échec. Mais comme pour le développement national, les politiques de développement des gouvernements ne sont pas non plus indifférentes : « Si on donnait à l'intégration internationale l'occasion de démarrer, elle stimulerait elle-même l'expansion économique, comme l'intégration nationale l'a fait dans chacun des États-providence. » (1963b, 160) Voilà son point d'appui à l'encontre de la vieille école internationalise
- [...] il faut plaider la cause de l'intégration internationale en des termes positifs, c'est-à-dire ceux qui consistent à poursuivre dans la communauté mondiale élargie les objectifs de l'État-providence national, ce qui ne signifie rien d'autre que la réalisation de nos vieux idéaux de liberté, égalité, fraternité, et non en des termes négatifs qui consistent à vouloir démanteler les politiques par lesquelles, partout dans le monde occidental, les individus ont essayé de réaliser les idéaux à l'intérieur de leur communauté nationale » (1963b, 160).
Dans un élan, Myrdal conclut ainsi :
- L'évidence, la voici : Dès lors que l’État-providence national a vu le jour et s'est profondément ancré dans le coeur des gens qui disposent dans les démocraties du monde occidental du pouvoir politique, il n'y a aucune [140] alternative à la désintégration internationale si ce n'est de commencer à procéder, grâce à la coopération internationale et à un compromis mutuel, à la construction d'un État-providence mondial. (1963b, 161)
Conclusion

Lire Gunnar Myrdal c'est retourner aux sources d'une représentation de l'ordre social désirable qu'au début de la décennie, presque tous ont cru devoir abandonner et que certains ont pensé pouvoir remplacer par celle que sous-tend le néo-libéralisme ou le néo-conservatisme.
Que ce soit pour sa grande culture qui nous ramène aux racines de la pensée moderne, que ce soit pour sa rigueur qui débusque les biais provoqués dans la doctrine de l'égalité par la brume des « prédilections conservatrices » [3] (1959, 157), que ce soit pour son engagement à comprendre la dynamique du développement et du sous-développement et son acharnement patient à proposer des mesures politiques assez imaginatives pour être à la hauteur des objectifs recherchés, que ce soit pour sa foi - il refuse le qualificatif d'optimiste - dans la nature humaine et sa capacité d'adhésion à des idéaux lumineux, la lecture de Myrdal, en cette fin des années 1980 où les problèmes sociaux sont en voie de réoccuper le devant de la scène politique, est essentielle.
[141]
Bibliographie

MYRDAL, G. (1953a), The Political Element in the Development of Economic Theory, traduit de l'allemand par P. Streeten, Londres, Routledge & Kegan Paul.
MYRDAL, G. (1958a), Une économie internationale, Paris, Presses universitaires de France.
MYRDAL, G. (1959), Théorie économique et pays sous-développés, traduit de l'anglais par J. Chazelle, Paris, Présence africaine.
MYRDAL, G. (1963b), Planifier pour développer : de l'État-providence au monde-providence, traduit de l'anglais par R. Baretje, Paris, Éditions ouvrières.
MYRDAL, G. (1978d), Procès de la croissance : à contre-courant, traduit de l'américain par Tradecom, Paris, Presses universitaires de France.
Note sur les auteurs

Francine LALONDE, chargée de cours à l'Université du Québec à Chicoutimi et à l'Université du Québec à Montréal. Ancienne vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux et ex-ministre déléguée à la condition féminine du Gouvernement du Québec.
[1] « L'intégration économique est la réalisation du vieil idéal occidental de l'égalité des chances. » (1958a, 13)
[2] La suppression des barrières tarifaires vers l'Italie du Sud a été très bien étudiée nous dit Myrdal : « L'unification de l’Italie fut, en fait, pour une grande part une conquête et une annexion. » (1959, 41)
[3] Les antidotes à la doctrine de l'égalité sont d'après Myrdal « l'harmonie des intérêts », le « laissez-faire », « la doctrine du libre échange » et « le concept de l'équilibre ». Il conclut sur le concept de l'équilibre en disant : « La notion d'équilibre stable, même si elle n'est plus reconnue de façon conséquente comme doctrine, a donc survécu sous forme d'un préjugé scientifique déterminant nos approches théoriques. Elle se compose et se nourrit de toutes les autres prédilections majeures de la théorie économique mentionnées ci-dessus, l'idée d'harmonie des intérêts, la tendance anti-étatique et anti-organisationnelle et la présomption du libre-échange. » (1959, 167)
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