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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Simon Langlois, “Présentation.” In ouvrage sous la direction de Simon Langlois, Identité et cultures nationales. L’Amérique française en mutation, pp. ix-xix. Québec: Les Presses de l’Université Laval, 1995, 377 pp. Collection: “Culture nationale d’Amérique.”

[ix]

Simon Langlois

Sociologue, professeur émérite, département de sociologie, Université Laval

Présentation.”

In ouvrage sous la direction de Simon Langlois, Identité et cultures nationales. L’Amérique française en mutation, pp. ix-xix. Québec : Les Presses de l’Université Laval, 1995, 377 pp. Collection : “Culture nationale d’Amérique.”

L'Amérique française est un terrain privilégié pour entreprendre une étude comparée de la construction de l'identité nationale dans toute sa complexité. On y trouve un éventail assez complet de toutes les variantes de la question nationale, depuis l'émergence d'un État-nation, les difficiles relations entre une majorité nationale et une minorité nationale, les relations entre majorités nationales et minorités ethniques diversifiées. Par ailleurs, presque tous les cas de figure possible s'y trouvent : affirmation nationale, intégration, redéfinition de l'identité, survivance, assimilation.

La Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d'expression française en Amérique du Nord de ('Université Laval s'est donné comme mandat d'analyser toutes ces facettes de l'affirmation du fait français. Déjà, plusieurs ouvrages rassemblent les travaux accomplis au fil des ans depuis sa création en 1989. Le livre publié en 1993 sous la direction de Gérard Bouchard, avec la collaboration de Serge Courville, La construction d'une culture. Le Québec et l'Amérique française, s'est principalement attaché à l'étude du Québec. Le présent ouvrage — qui en est en quelque sorte la suite logique — portera essentiellement sur les communautés nationales situées en dehors du Québec : l'Acadie, la communauté franco-ontarienne et la communauté franco-américaine. Comment s'est construite et comment a évolué l'identité nationale dans ces communautés ? Tel est l'objet de cet ouvrage collectif.

[x]

CONSTRUCTION DE LA RÉFÉRENCE IDENTITAIRE

La construction de l'identité nationale prend appui sur un certain nombre de procédés. Nous en avons retenu quatre [1]. Tout d'abord, les discours idéologiques explicitent et redéfinissent périodiquement les contours de la nation. Les élites jouent ici un rôle privilégié en proposant des modèles qui fondent l'action, rôle qui retiendra une attention particulière dans cet ouvrage. Le second procédé est l'élaboration d'une mémoire historique. Le passé se renouvelle incessamment à mesure qu'il s'éloigne dans le temps, soutenait Raymond Aron dans ses Mémoires. Il est certain que nous pensons l'histoire au présent, et surtout en fonction du présent, d'où le rôle de première importance que joue l'historiographie dans la construction de la référence nationale. La littérature, pour sa part, met en scène et dramatise la vie sociale, contribuant tant à révéler l'identité nationale qu'à exprimer une parcelle de notre commune humanité. La langue, enfin, est aussi un facteur de référence collective, facteur qui est probablement devenu au fil des ans l'une des plus importantes marques distinctives de l'identité francophone en Amérique du Nord.

Dans le chapitre introductif, Simon Langlois s'attarde à dégager comment les nations contemporaines sont en ce moment en tension entre les forces qui leur ont donné naissance et celles qui les poussent à se transformer : tensions d'un côté entre les symboliques communes élaborées par les historiens, les littéraires ou les idéologues et, de l'autre, les forces du marché, l'ouverture vers l'extérieur ou les migrations de population. Cette introduction cherche à dégager quelques aspects du cadre d'ensemble dans lequel se situe la question de l'identité nationale française en contexte nord-américain.

La première partie de l'ouvrage comprend deux chapitres portant sur le Canada français afin de fixer les idées sur deux moments importants de son développement : l'affirmation de l'utopie nationale [xi] dans la seconde moitié du XIXe siècle et l'éclatement ou la déchirure qui l'ont marqué, principalement durant la période qui va de l'après-guerre jusqu'aux années soixante. Suivront trois parties sur l'Acadie, la communauté franco-ontarienne et la communauté franco-américaine, qui constituent le cœur de cet ouvrage. Les collaborateurs et collaboratrices analyseront comment les quatre procédés de construction d'une identité nationale identifiés plus haut ont amené ces communautés nationales à se redéfinir au fil des ans. L'ouvrage propose enfin, dans une dernière partie, deux contributions sur le Québec. Dans les lignes qui suivent, nous rappellerons l'essentiel de ces analyses.

LE CANADA FRANÇAIS,
DE L'UTOPIE NATIONALE À L'ÉCLATEMENT


Gérard Bouchard montre comment les élites - plus spécifiquement, les lettrés - de la deuxième moitié du XIXe siècle ont construit une représentation rassembleuse de la collectivité canadienne-française et comment elles ont élaboré un véritable discours national qui masquait les contradictions internes de leur société à une époque de grande insécurité. « Les lettrés se sont construit une culture populaire à leur goût, usant de tous les raccourcis, déformations et sélections utiles ». Ils y sont parvenus en postulant une même filiation entre culture populaire et culture savante, façon habile de combler le hiatus qui les séparait : la culture populaire s'en trouvait rehaussée, de leur point de vue, et la culture savante, enracinée. « Le procédé s'est avéré efficace ; il a permis de réduire cette altérité gênante que représentait la culture du peuple et de restaurer à la fois l'unité de la culture nationale et sa double continuité avec la culture française. Au lieu d'une divergence : deux courants jaillis d'une même source », résume Bouchard. Cette définition — cette véritable utopie, pour reprendre l'expression de Bouchard — a été construite à partir de références à dominante culturelle. « Il en a résulté une sorte de paradigme de l'homogénéité qui a longtemps inspiré les sciences sociales au Québec ». Bouchard soutient que se met en place durant ces années une représentation de la nation canadienne-française qui allait en quelque sorte dominer jusqu'à l'aube de la Révolution tranquille. Ce constat, qui surprendra sans [xii] doute certains lecteurs, mériterait d'être examiné de plus près dans des travaux ultérieurs.

Fernand Harvey analyse l'éclatement de cette entité nationale dont Bouchard a esquissé le développement dans le discours des lettrés du siècle dernier. Il retrace les grands moments de l'histoire — qui reste encore largement à écrire, soutient-il — de la déchirure du Canada français. L'originalité de sa contribution est non seulement de fixer les balises et les repères historiques de l'éclatement du Canada français, mais surtout — dans la perspective du présent ouvrage, centrée sur les questions d'identité — de suggérer que des contradictions traversent l'identité québécoise contemporaine, de même que l'identité des nouvelles communautés francophones minoritaires. Celles-ci ne sont pas homogènes, pas plus qu'elles ne l'étaient à l'époque où les lettrés ont élaboré leur utopie nationale au XIXe siècle.

L'ACADIE

L'Acadie est sans doute un cas exemplaire qui illustre le rôle privilégié des idéologies, de l'histoire, de la littérature et de la langue dans la construction de l'identité nationale.

J. Yvon Thériault montre d'abord comment s'est constituée l'idéologie nationale acadienne. La première Convention nationale a jeté les bases de l'élaboration d'un discours identitaire proprement acadien. La réceptivité du discours a été facilitée par la construction du chemin de fer qui a relié entre elles les communautés acadiennes, mais elle a été favorisée par « l'état de quasi-abandon dans lequel l'évêque de Québec avait laissé la population francophone catholique des Provinces maritimes tout au long du XIXe siècle ». Si les premiers efforts de l'Etat provincial pour mettre en place les bases de la société civile ont, selon l'auteur, contribué à l'élaboration d'une identité acadienne, la prise en charge étatique de l'éducation, de la santé et des services sociaux menace aussi les fondements traditionnels de cette dernière. Après une analyse qui propose une vision nouvelle de la naissance et du déploiement de l'idéologie nationale acadienne, l'auteur avance l'idée que celle-ci est en crise, [xiii] car l'Acadie « n'a pas encore trouvé une voie médiatrice entre une impossible mutation en nation-contrat et une indésirable ethnicisation ». Cette conclusion ne manquera pas sans doute de soulever des interrogations. Nous pouvons ici même en proposer une première : entre la nation-contrat et l'ethnie, n'y a-t-il pas aussi la nation démocratique, lieu où s'élabore une culture commune partagée ? Nation et démocratie ne s'opposent pas ; ne faudrait-il pas plutôt opposer le nationalisme non démocratique et le nationalisme démocratique, pour reprendre une idée d'Alain Finkielkraut ?

Jean Daigle montre comment les historiens ont d'abord restauré, puis construit, la mémoire collective du peuple acadien. L'identité acadienne a « acquis une connotation tragique » - presque mythique même, pourrions-nous ajouter - dans la foulée des premiers travaux dominés par le pathétisme. Un problème reste non résolu : celui de l'importance du retour des Acadiens exilés de force lors de la Déportation, pour reprendre l'expression employée dans les manuels d'histoire d'antan. J. Yvon Thériault soutient que le retour fut minime et négligeable alors que Jean Daigle lui accorde une certaine importance. Sans doute, l'analyse empirique de la question n'a-t-elle pas encore été menée de façon à apporter une réponse sans équivoque à ce problème. Dans l'historiographie acadienne contemporaine, le dogmatisme de la survivance, après avoir dominé durant la première moitié du XXe siècle, a cédé la place à l'étude plus minutieuse de l'acadianité. « D'une thématique défensive orientée vers le maintien des valeurs ancestrales, on passe à une position offensive axée sur la territorialité qui s'appuie sur les phénomènes d'urbanisation et de scolarisation ». On notera la différence de ton, dans la conclusion, entre le pessimisme de Thériault, qui parle de la crise de l'identité acadienne, et l'optimisme tranquille de Jean Daigle, qui préfère décrire l'Acadie comme « un peuple vivant en synchronisme avec le monde ambiant et développant des stratégies d'action où la notion de peuple minoritaire a fait place à l'idée de majorité ». Les débats entre historiographes ne sont donc pas terminés, en Acadie encore moins qu'ailleurs.

Lise Ouellet dégage les contours de l'affirmation de l'identité acadienne dans le roman contemporain, recherche identitaire qui fait appel tant au travail de la mémoire qu'à l'affirmation du sujet. [xiv] La mémoire occupe une place centrale dans les romans, mais le passé y est aussi remis en question : ainsi, le thème de la mer réapparaît avec force et les codes traditionnels sont reformulés, que ce soit la place de la femme, les rapports entre les sexes ou la définition d'un nouveau référent acadien. La tension transparaît entre les écrivains analysés et la société acadienne. L'œuvre de France Daigle est ici révélatrice : la quête d'identité du sujet féminin conduit à une réflexion sur la personnalité du peuple acadien. Antonine Maillet a-t-elle, de son côté, transmis une image mythique — made in Quebec — de l'Acadie ? Ouellet insiste, dans sa réponse à cette question, sur l'image nouvelle de la femme qui ressort de l'œuvre. « Or, dans la mesure où le travail mémoriel effectué par Antonine Maillet privilégie la rébellion du personnage féminin, il semble que l'écriture chez cette auteure constitue également une façon détournée d'objectiver les mutations de la société acadienne traditionnelle et d'exprimer les revendications des contestataires [...] »

La langue française est l'un des pivots importants autour duquel gravite l'identité acadienne. Le rapport à la langue est caractérisé par l'ambivalence et l'ambiguïté, observe Annette Boudreau, « ce qui est le propre des sociétés diglossiques dont fait partie l'Acadie ». Il en résulte une sorte de dédoublement de la pensée. « Ce dédoublement de la pensée n'est probablement pas étranger au phénomène de « l'identité bilingue » adoptée par de plus en plus de jeunes ; plusieurs se disent « bilingues » et ne veulent absolument pas avoir à choisir entre une identité française ou une identité anglaise : ils participent des deux et en sont fiers ». Le rapport à la langue change en milieu universitaire. Le bilinguisme continue d'être valorisé, soit, mais le français occupe une place centrale dans la construction de l'identité des Acadiens scolarisés. L'auteure avance que la scolarisation permettra peut-être de contrer la diglossie et l'assimilation, car l'Acadie est en train de prendre « en charge sa destinée pour se réapproprier son passé, sa langue, sa culture ».

LA COMMUNAUTÉ FRANCO-ONTARIENNE

Le cas franco-ontarien est assez différent de celui de l'Acadie. La communauté franco-ontarienne ne contrôle aucun levier économique [xv] d'importance et elle n'a pas de projet politique cohérent, ni de territoire propre comme référent. Jean Lapointe esquisse le développement de cette communauté qui se définit maintenant à la fois par son appartenance à l'Ontario - plutôt qu'au Canada français - et par son bilinguisme considéré comme une caractéristique positive et un avantage malgré les dangers d'assimilation qu'il implique. Cette identité propre est de création récente et l'auteur note un élargissement des frontières de la communauté aux immigrants francophones.

Les Franco-Ontariens, observe François Paré, peuvent de moins en moins se définir en fonction de la dualité canadienne. Il en est résulté une division entre les élites. Ainsi, l'élite francophone de Toronto a-t-elle adopté le multiculturalisme, s'opposant de ce fait à l'élite traditionnelle franco-ontaroise encore attachée à la vision culturelle du Canada français. Marginaux sur le plan de la culture, les Franco-Ontariens ont privilégié l'oral à l'écrit. Leur situation collective a encore été peu définie par les discours idéologiques et le discours identitaire révélé par la littérature franco-ontarienne repose même, soutient Paré, sur le déni de l'avenir collectif.

Il y a une grande continuité dans les trois analyses qui portent sur l'Ontario français. À travers la littérature, Jules Tessier observe la disparition de l'univers francophone homogène en Ontario. Considéré d'abord comme une menace, le voisinage de l'anglais est de moins en moins perçu comme un facteur négatif et le bilinguisme s'impose comme une composante de l'identité dans cette communauté. « La langue n'est plus perçue comme une valeur en soi, mais bien comme faisant partie d'un ensemble de données culturelles, où elle figure en bonne place, mais sans trace de mysticisme ni de militantisme », écrit Tessier.

La communauté franco-ontarienne semble avoir abandonné, à toutes fins utiles, le projet de construire une identité française, du moins si l'on se fie à sa littérature, aux idéologies ou aux discours qu'elle tient sur elle-même, ce qui la différencie de l'Acadie ou du Québec.

[xvi]

LA COMMUNAUTÉ FRANCO-AMÉRICAINE

Quelque temps considérée comme une extension naturelle du Canada français, la communauté franco-américaine a connu une mutation radicale, des années 1930 à nos jours. En fait, les quatre chapitres qui lui sont consacrés analysent, parfois avec une pointe de nostalgie, mais dans chaque cas avec le même réalisme, l'histoire d'une disparition.

Yves Roby étudie la construction progressive d'une nouvelle identité, soit le passage de Canadiens français vivant aux États-Unis à Franco-Américains. Les forces centrifuges décrites par l'auteur ont eu raison du rêve des pionniers des Petits Canadas : les élites des deuxième et troisième générations ont renoncé à leur identité nationale traditionnelle - étrangère à leur réalité quotidienne - pour en adopter une autre, mais sans pour autant renoncer à leurs racines.

Le chapitre rédigé par Sylvie Beaudreau et Yves Frenette va dans le même sens que l'analyse de Roby. À partir de 1930, l'historiographie abandonne progressivement la seule référence au Canada français et elle insiste davantage sur le rôle de la France et des Français en Amérique. L'historiographie franco-américaine accorde maintenant plus d'attention à l'étude de la misère des conditions de vie du peuple au moment de l'immigration aux États-Unis, et surtout elle cherche à s'approprier l'histoire et la culture françaises dans la définition de l'identité franco-américaine, comme l'illustre l'ouvrage de Josaphat Benoît sur l'histoire de cette communauté. « L'âme franco-américaine est donc le produit des cultures française, canadienne-française et américaine, mais il ne fait aucun doute que, chez Benoît, l'origine française domine la trilogie des influences », soulignent les deux auteurs. Cette attention accrue accordée à la France s'explique en fait par la mutation profonde que connaît la communauté, moins préoccupée d'affirmation nationale et plus attirée par la recherche de ses origines, comme c'est le cas de tant d'autres groupes aux États-Unis dont les membres sont en fait devenus des Américains à part entière. « La généalogie remplacera donc l'histoire pour les hommes et les femmes qui sentiront le besoin de se plonger dans le passé pour vivre leur présent et bâtir leur avenir », concluent Beaudreau et Frenette.

[xvii]

Le diagnostic posé par J.-André Senécal à partir d'une analyse de la littérature confirme celui posé par Beaudreau et Prenette. La Franco-Américanie est révolue et elle se meurt. Seule survit une conscience ethnique, le souvenir de l'origine française qui s'exprime en anglais. « La Franco-Américanie a vécu le temps de quatre générations et elle n'a jamais cherché à se construire une identité nationale propre, distincte de l'aventure québécoise ».

Jack Kérouac est un personnage central dans la littérature franco-américaine et une figure incontournable qui personnifie, en quelque sorte, l'identité des Franco-Américains. Senécal évoque le drame de Kérouac qui cherche son appartenance et ne parvient pas à la trouver « ni dans son identité étasunienne, ni dans son passé cannuck ni dans ses antécédents français ». La trajectoire de Kérouac nie en quelque sorte toute construction nationale, avance Senécal.

Catherine Wells analyse deux romans de Kérouac — Visions de Gérard et Visions de Cody — dans lesquels se révèle l'hybride culturel qu'est cet auteur. Reprenant le schéma du colonisé de Memmi, Wells soutient que les deux choix qui s'offrent à ce dernier - s'assimiler ou s'affirmer - sont vécus comme impossibles par Kérouac. « Jack ne peut pas s'américaniser parce que son sang canadien-français le refuse. Il ne peut pas rester français parce que son côté américain fait de lui un voyageur, un libertin, un drogué ».

Le destin personnel de Kérouac a été tragique - on le sait - mais ses compatriotes ont plutôt choisi l'une des deux voies possibles évoquées par Memmi : l'assimilation. Le texte de Gérard J. Brault — qui s'apparente davantage au témoignage qu'à l'analyse sociologique historique — est là-dessus, lui aussi, sans équivoque possible. L'installation des Canadiens français sur ce territoire impliquait en quelque sorte leur disparition, en tant que groupement organisé, à plus ou moins long terme. « Ils n'avaient pas immigré du Québec pour échapper à des persécutions [...] Ils étaient venus pour améliorer leur situation pécuniaire et pour réclamer leur part de l'abondance américaine ». La langue française est en voie de disparition chez les Franco-Américains, conclut-il. Reste, non plus le souvenir de ce qui a été jadis chez les élites une véritable utopie nationale, mais plutôt le souvenir d'une origine ethnique, une parmi tant d'autres dans les États-Unis d'Amérique.

[xviii]

LE QUÉBEC

Cet ouvrage porte essentiellement sur ce que fut le Canada français et sur les mutations de l'identité nationale en Acadie et dans les communautés ontaroise et franco-américaine. Nous avons cependant tenu à faire aussi référence au Québec — qui reste en quelque sorte le centre de la présence française en Amérique du Nord — en proposant deux analyses, l'une sur la langue et l'autre sur le statut politique du Québec.

Annie Brisset analyse le processus d'appropriation culturelle d'œuvres théâtrales étrangères. Le théâtre pose, en effet, un problème particulier à la traduction, puisque par définition ce genre littéraire s'exprime par la parole. « La traduction confronte un sujet à l'œuvre étrangère porteuse d'une autre identité ». Il n'est pas indifférent de traduire Shakespeare en français de France ou en français du Québec, car le théâtre a une résonance immédiate avec le discours public et les représentations symboliques de la société. Brisset analyse la réappropriation culturelle des œuvres durant les années 1970 au Québec. L'adoption de la langue vernaculaire a permis aux dramaturges d'accéder à une position institutionnelle dominante, tout en légitimant une différence dans laquelle l'identité québécoise s'est reconnue. « On ne traduit pas l'autre, on se traduit dans l'autre par identification spéculaire, en ne laissant passer que les représentations symboliques des textes étrangers qui s'apparentent aux constructions de l'identité collective dans le discours de la société réceptrice », avance Brisset.

Le dernier chapitre, rédigé par Guy Laforest, pose, sous la forme de l'essai, la question toujours d'actualité de l'avenir politique du Québec. Pour lui, l'heure est venue, après les échecs successifs de l'Accord du lac Meech et de l'entente de Charlottetown rejetée par référendum, de tenir un grand débat sur l'identité et le pluralisme au Québec. Les années d'effervescence constitutionnelle auront la valeur d'une expérience de formation, soutient l'auteur, notamment pour jeter les bases sur lesquelles construire une nouvelle identité collective, qui devra reconnaître le caractère multinational de la société québécoise. « Nous sommes à la recherche d'une identité commune qui ne se réclamerait ni de l'exclusivisme [xix] national, ni du rêve de citoyenneté indifférenciée du jacobinisme libéral », avance Laforest.

La dernière partie de cet ouvrage propose une bibliographie commentée sur la construction de l'identité nationale dans les communautés de langue française. Il s'agit là d'un instrument de travail, réalisé par Jean Lamarre, qui s'avérera fort utile à tous ceux et celles qui veulent poursuivre plus avant leurs recherches ou leurs réflexions sur ce qu'il convient maintenant de nommer les identités francophones en Amérique du Nord.



[1] Le choix de ces procédés - les idéologies, l'historiographie, la littérature et la langue - a été effectué initialement par Fernand Dumont qui les a, par ailleurs, définis et explicités dans son œuvre théorique et dans ses travaux sur le Québec.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 9 avril 2026 7:21
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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