RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La délinquance cachée à l’adolescence. (1979)
Définition et mesure de la délinquance cachée.


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Marcel Fréchette et Marc LeBlanc, La délinquance cachée à l’adolescence. Montréal : Université de Montréal, Groupe de recherche sur l’inadaptation juvénile, septembre 1979, 239 pp. Collection: “Inadaptation juvénile”, no 1. [M. Marc Leblanc, criminologue - professeur titulaire retraité, Faculté des arts et des sciences - École de psychoéducation, nous a accordé le 23 mai 2005 son autorisation de diffuser électroniquement toutes ses publications.]

Définition et mesure de la délinquance cachée.

[8]

La délinquance cachée à l'adolescence

Définition et mesure
de la délinquance cachée :
remarques préliminaires

[9]

De quelle délinquance s’agit-il ?

Que le concept de délinquance juvénile soit passablement élastique, recouvrant tout autant des conduites marginales incertaines que des actes criminels graves, la plupart des observateurs en conviennent facilement.

La diversité des types de comportements regroupés sous le terme délinquance s'allonge sur un continuum allant des activités jugées par les adultes comme impropres à un mineur jusqu'aux délits que le code criminel définit avec précision, en passant par les comportements prohibés par les lois et règlements ayant été édictés spécialement pour les juvéniles. La délinquance se présente comme une notion "tout usage" ou terme omnibus.

Mal caractérisé dans l'esprit des gens, mal précisé dans les formulations administratives et légales, mal explicité dans les définitions criminologiques elles-mêmes, ce terme demeure chargé de toute l'ambigüité qui marque une réalité diffuse et complexe où de multiples manifestations se chevauchent, où des niveaux de gravité très distincts s'opposent et où s'entrecroisent toutes sortes de déclencheurs sociaux et personnels disparates. Il importe donc de bien déterminer ici l'objet de la démarche et de préciser quelle délinquance est visée.

La délinquance désigne, pour nous, les comportements qui sont spécifiés, dans des réglementations écrites par les adultes d'une société comme à proscrire pour les mineurs.

Une première précision, qui est implicite dans cette définition, rend équivalents les termes délinquance et délinquance des mineurs. L'analyse des limites de cette définition se poursuivra à travers l'approfondissement de quatre distinctions qui apparaissent essentielles : celle qui oppose la délinquance et la déviance, celle qui différencie entre la délinquance cachée et la délinquance apparente, celle qui distingue entre le comportement, le rôle et le syndrome délinquant et finalement celle qui sépare la délinquance générale de la délinquance spécifique.

[10]

Délinquance et déviance

Discuter de la distinction entre délinquance et déviance, c'est aborder le débat toujours présent dans les manuels sur la délinquance (Robinson, 1936 ; Cavan, 1962, 1969 ; Gibbons, 1976 ; Reed et Baali, 1972 ; Empey, 1978), celui entre les tenants d'une définition légale ou non-légale de la délinquance.

Les tenants d'une définition non-légale de la délinquance affirment que l’on doit se rapporter soit aux normes de conduites et à leurs violations (Sellin, 1938), soit à des conduites en conflit avec les meilleurs intérêts de la communauté (Robinson, 1972), soit à des comportements qui dévient suffisamment des usages sociaux normaux (Cavan, 1969). La délinquance est alors équivalente à la déviance, telle que définie par Cohen (1955) et acceptée par tous les manuels de sociologie générale (par exemple, Rocher, 1968) ; c'est-à-dire une violation de normes institutionnalisées, partagées et reconnues comme légitimes à l'intérieur d'un système social.

Parler de déviance, c'est déjà adopter une définition non-légale et c'est vouloir donner à la criminologie le mandat d'étudier l'ensemble des conduites inappropriées. Mandat qui rend insoluble le problème de l’opérationnalisation, de la sélection des comportements à étudier parce qu'il ne délimite pas un champ particulier. Le contenu de ce mandat sème le doute sur l'utilité pratique d'une définition non-légale car les données du chercheur n'auront plus aucune correspondance avec celles issues du système de justice pour mineurs.

La définition que nous proposons est plus limitative, c'est une définition légale qui part de la réglementation écrite. Dans cette perspective, la délinquance constitue une catégorie de déviance. Les avantages d'une définition légale ne sont pas minces. Ce type de définition rend plus facile l'opérationnalisation en précisant le champ des actes à considérer : ceux qui sont inscrits dans des réglementations formelles. Elle rend comparable les données issues du système de justice pour mineurs et les données [11] de recherche. En fait, une définition légale réduit la confusion produite par une définition extensive, englobante et vague.

Délinquance cachée et délinquance apparente

Dire que notre définition de la délinquance est une définition légale n'est pas suffisant pour la bien spécifier. Il faut aussi la caractériser à partir de la dimension cachée-apparente ou en d'autres termes, non-officielle-officielle.

La majorité des recherches et des écrits théoriques utilisent, comme définition de La délinquance, la délinquance apparente ou officielle. Citons quelques exemples :

  • nous appelons crime tout acte puni (Durkheim, 1895) ;

  • l'ensemble des infractions commises, dénoncées, poursuivies et punies (Tappan, 1949) ;

  • l'ensemble des infractions pour lesquelles les adolescents sont arrêtés par la police (Children's Bureau, 1966).

Ces définitions se rapportent à la délinquance qui résulte de l'application de la loi et de l'administration de la justice, celle qui est apparente dans une société, celle qui est rendue officielle par une sanction. Etudier le phénomène de la délinquance à partir de la délinquance apparente présente certains problèmes.

En effet, malgré le fait que la délinquance apparente soit un phénomène circonscrit, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'un phénomène variable dans l'espace et le temps/ Chacun sait que d'un pays à l'autre les lois varient, mais surtout que leur application change dans l'espace et le temps et qu'elle dépend encore plus des caractéristiques des définisseurs. Cette démonstration a été entreprise par Goldman (1963) et depuis les travaux se sont multipliés à un rythme effarant (voir pour le Québec : LeBlanc, 1971, 1977a ; et un résumé des écrits : Moyer et al., 1975).

[12]

Nous choisissons donc la délinquance non-officielle plutôt que la délinquance officielle ainsi nous nous concentrons sur la délinquance cachée plutôt qu'apparente ; celle-là a l'avantage d'un haut niveau d'invariabilité, ce que démontre la stabilité de la loi canadienne des jeunes délinquants qui existe depuis plus de quarante ans. Cette invariabilité assure une base solide à la démarche scientifique qui repose avant tout sur les comparaisons. Elle offre aussi l'avantage d'une centration sur le contenu des lois et réglementations plutôt que sur les résultats empiriques de l'application de la loi.

Comportement, rôle et syndrome délinquant

Parler de délinquance cachée n'assure pas suffisamment de précision à la notion de délinquance, c'est pourquoi la définition proposée débute avec le terme comportement. Etudier la délinquance sur le plan comportemental correspond à la tendance la plus générale et la plus appropriée.

Les définitions les plus souvent citées sont les suivantes :

  • un comportement qui viole des normes fondamentales d'une société et qui, s'il était rapporté aux agents de la régulation sociale, serait jugé par eux comme délinquant (Cloward et Ohlin, 1960) ;

  • des actes, dont la détection par les agents de la régulation sociale, sont considérés comme pouvant résulter en une punition pour la personne qui les commet (Hirschi, 1969).

Ces définitions, tout comme la nôtre, adoptent un point de vue strictement comportemental et suivent ainsi la suggestion de Cohen(1959) pour construire une sociologie de la délinquance : nous devons toujours avoir comme point de référence le comportement délinquant et non les sortes de gens : délinquants, non-délinquants. Comme le notaient récemment Erickson et Jensen (1977), depuis le milieu des années soixante on est passé de l'étude des bandes et des délinquants à l'analyse des comportements, des actes délinquants.

[13]

Nous adoptons dans notre définition l’accent comportemental, par ailleurs nous rejetons toute référence trompeuse aux résultats de l'application de la loi et de l'administration de la justice, comme le font les définitions ci-dessus.

Une définition comportementale permet de se différencier clairement des autres types de définitions : la délinquance comme statut, rôle et la délinquance comme syndrome. Ainsi, il ne s'agit pas de faire une référence abstraite au rôle délinquant, ce que font les théories sur la sous-culture délinquante depuis Cohen (1955). Il ne s'agit pas de décrire et d'expliquer pourquoi on adopte un tel rôle social mais bien d'aller plus en profondeur et de commencer par dégager les activités, les actes qui pourraient constituer un tel rôle. Parce que nous mettons en doute le postulat de cette définition, à l'effet que les actes délinquants sont des épiphénomènes en regard du rôle délinquant, parce que nous pensons que le type idéal du rôle délinquant ne rend plus compte de la réalité, nous adoptons une définition comportementale. Définition qui nous rapproche de l'existentiel, de la phénoménologie de la délinquance.

La définition de la délinquance comme un syndrome est généralement employée dans les études empiriques de nature étiologique, ceci depuis les travaux des Gluecks (1950). Comme les définitions mettant l'accent sur le rôle délinquant, définitions plus fréquentes dans les théories que dans les recherches empiriques, on met ici l'accent sur la personne plutôt que sur le comportement. Mais le syndrome délinquant contient habituellement, en plus du comportement, des caractéristiques psychologiques et/ou sociales de la personne. Ce type de définition est aussi vulnérable que le premier et, en plus, il sert souvent de justification à l'étiquetage. Ainsi la délinquance est une maladie, il y a des délinquants et des non-délinquants qui se caractérisent par un syndrome, dont un élément, parmi d'autres, est d'avoir commis des actes délinquants.

[14]

Délinquance générale et délinquance spécifique

Une dernière distinction apparaît essentielle pour bien délimiter la notion de délinquance que nous utilisons : c'est celle qui oppose la délinquance générale et la délinquance spécifique.

En ce qui concerne la première, cachée ou apparente, elle est répandue à un point tel que, selon nos travaux antérieurs (voir LeBlanc 1977 a), 92.8% des jeunes montréalais de 12 à 18 ans reconnaissent être passés à l'acte au moins une fois au cours de la dernière année, ce qui concorde avec plusieurs investigations menées dans d'autres pays, les pourcentages d'adolescents impliqués variant de 70% à 95% (LeBlanc, 1977a) ceci s'est maintenu à un niveau remarquablement constant, avec une moyenne de plus de 90%, à travers les années 1967 à 1975 chez les adolescents de la région de Montréal (LeBlanc, 1977 b). De toute évidence, cette délinquance n'est pas judiciarisée et ne pourrait ni ne devrait l'être, même si les actes sont loin d'être toujours bénins ; la tolérance judiciaire à l'endroit de cette activité, qui est déjà un fait même si elle n'est pas toujours intentionnelle, apparaît nécessaire, d'autant plus qu'il ressort clairement que ces comportements ont très peu de chances d'être persistants et diminuent substantiellement dès que l'âge augmente.

Quant à la seconde, la délinquance spécifique, il s'agit d'une activité nettement plus systématique, plus structurée, plus "finalisée" en quelque sorte que la première. En plus de se signifier chez l'individu comme un mode récurrent de conduite, voire même comme un patron stable de réaction, elle représente chez les cas typiques une façon d'être et de s'affirmer qui se consolide à travers le temps. Les actes qui la traduisent ont de bonnes chances d'êtres graves ou d'augmenter rapidement en gravité et la situation en vient à dégénérer en conflit ouvert avec les instances sociales. Dans cette ligne de pensée, LeBlanc (1977 c), Biron et LeBlanc (1976), disposant de données sur des grands nombres, montrent que la délinquance cachée grave se transforme plus souvent en délinquance apparente que la délinquance moins sérieuse qu'ils appellent statutaire. Celle-ci [15] regroupe des actes que la société prohibe pour les jeunes par des moyens autres que le code criminel. Le plus important, toutefois, en ce qui a trait à cette délinquance spécifique, est son caractère de continuité ou de persistance, ce qui la rend éminemment "judiciarisable" ; elle est d'ailleurs celle qui plus que tout autre doit être identifiée et sanctionnée, puisqu'elle est sans doute la seule qui véhicule une dangerosité sociale véritable, la seule qui puisse représenter un cul de sac de l'adaptation et la seule qui ait de fortes chances de déboucher, au-delà de l'adolescence, sur une criminalité d'adulte.

Dans notre démarche, une attention particulière sera portée à cette délinquance spécifique convaincus que nous sommes qu'elle est la plus susceptible de fournir une base suffisamment consistante, homogène et stable pour que soit possible une véritable analyse scientifique, qui implique entre autres choses l'identification de relations de cause à effet ou d'influence, la mise à jour de formes constantes, le dégagement de facteurs valables d'explication, etc. Avec la délinquance générale, de tels objectifs peuvent difficilement être rencontrés, par suite de son caractère neutre (elle est trop universelle, a-t-il été montré plus haut) et de son caractère fortement aléatoire (peut-il y avoir science du fortuit ?).

Donc, parmi les principales distinctions qui viennent d’être faites au sujet de la notion de délinquance, à savoir l'opposition entre délinquance et déviance, la distinction entre rôle, comportement et syndrome, la différenciation entre délinquance cachée et délinquance apparente et la séparation de la délinquance générale et spécifique, un choix s'impose grâce auquel peut être qualifiée de façon précise la délinquance qui nous intéresse et fixée la portée en même temps que les limites de l'investigation. De la sorte est définie rigoureusement ce que nous entendons par délinquance.

[16]

Dans la présente démarche, la délinquance est une conduite juvénile ou de façon plus précise une conduite exécutée par un mineur aux yeux de la loi, dérogatoire, puisqu'elle va à l'encontre d'une prescription normative écrite, une priorité stricte étant de plus accordée aux violations "criminelles" par opposition aux violations "statutaires", incriminable, de niveau au moins judiciaire, dont le caractère illégal peut être consacré en quelque sorte par une comparution devant un tribunal et qui est passible, en vertu surtout de la loi fédérale portant sur les jeunes délinquants, d'une décision de portée somme toute pénale (même si ce terme est évité avec les juvéniles), et ayant dès lors un caractère marqué de spécificité, puisque, tout en n'englobant qu'un nombre limité d'actes (étendue restreinte), le calibrage de ceux-ci, en termes de dangerosité sociale, est sinon acquis, du moins théoriquement réalisable, et présente un haut degré de stabilité.

Comment mesure-t-on
la délinquance cachée ?


Une fois bien identifié le type de délinquance qui nous intéresse, le deuxième problème qui se pose est celui du choix d'une technique capable de cerner efficacement cette réalité, c'est-à-dire de nous donner une représentation aussi fidèle que possible de l'ensemble des actes délinquants commis par les sujets de nos échantillons.

La difficulté est souvent grande, étant donné la réticence, ne serait-ce que par réflexe d'auto-protection, de bon nombre de ces adolescents à faire des révélations sur les actes répréhensibles qu'ils ont pu commettre. C'est pourtant le défi que, face à chacun, une telle démarche impose. Pour relever ce défi, les avantages et les inconvénients de l'entrevue et du questionnaire auto-administré ont été revus.

[17]

La délinquance révélée et la délinquance racontée

Nous avons privilégie deux modes d'approche, soit la révélation par le sujet de sa délinquance à travers un questionnaire auto-administré avec l'échantillon des adolescents et la narration en entrevue par chaque sujet de sa propre délinquance avec l'échantillon du tribunal.

L'adolescent de milieu libre étant invité à compléter un questionnaire d'environ 200 questions où étaient insérés au hasard les 39 actes délinquants choisis et pour chaque énoncé il devait indiquer laquelle des catégories s'appliquait à son comportement de la dernière année (jamais, une ou deux fois, plusieurs fois et très souvent) [1]. On trouvera la liste des énoncés en annexe au rapport (Appendice A). Le produit de cette investigation a été appelé la "délinquance révélée". Il contient un matériel qui nous permet de parler de l'ampleur de la délinquance, de sa nature, de sa gravité et de sa diversité.

Les pupilles du tribunal étaient invités à "raconter" les délits qu'ils avaient commis et, pour les soutenir dans cette rétrospective, nous faisions appel à un schéma d'entrevue semi-structuré (voir Appendice B), de telle sorte que l'interviewé, confronté à une série standardisée de questions, devait décrire de façon aussi exacte et aussi élaborée que possible la nature des délits commis, leur fréquence, les circonstances dans lesquelles ils s'étaient produits, leurs conséquences judiciaires, etc.

C'est la totalité de la délinquance qu'il s'agissait d'inventorier, à partir des actes délictueux les plus récents jusqu'aux plus anciens en reconstituant l'ordre chronologique de la façon la plus fidèle possible. De la sorte, il a été possible de rejoindre et les faits connus et enregistrés par les instances officielles (police, tribunal, centres d'accueil..) et les actes ignorés de celles-ci (d'ailleurs pour favoriser la cueillette, le caractère confidentiel des informations transmises était toujours, dès le début de l'entrevue, garanti au sujet).

[18]

Le produit de cette investigation a été appelé la "délinquance racontée". Il contient assez souvent un matériel abondant, puisqu’à un relevé des délits qui se veut aussi complet que possible s’ajoute, pour chacun de ceux-ci, une étude du modus operandi, de la préparation, de la motivation, de la participation des complices, des réactions pendant et après le passage à l'acte, etc.

La délinquance révélée et la délinquance racontée constituent donc le matériel qui nous permettra de décrire la délinquance cachée. Il importe aussi de souligner que les informations ainsi recueillies sont strictement "comportementales", c'est-à-dire référant uniquement à la substance et aux modalités de l'agir délinquant. Ce niveau de mesure se doit de demeurer pur en quelque sorte, ou non-contaminé par des composantes d'un autre ordre, psychologique, culturel, social ou autre, et essentiellement représentatif de ce qui peut être désigné le "fait délictueux". C'est grâce au maintien d'une telle "spécificité" que des confrontations ultérieures avec d'autres mesures, prises alors comme variables dépendantes, pourront être effectuées.

Avantages et désavantages

En ce qui concerne la valeur intrinsèque des approches visant à mesurer la délinquance cachée, les sociologues qui s'intéressent aux questions de fidélité et de validité des instruments de mesure de la délinquance commise en discutent depuis plusieurs années. A partir des travaux de Porterfield (1946, 1949) et de ceux de Nye et Short (1957), l'évaluation de la délinquance basée par l'aveu spontané (confession, autoportraits, etc.) a d'ailleurs été une technique beaucoup pratiquée, capable d'atteindre, prétendait-on, un degré d'exactitude supérieur à celui permis par les relevés officiels ; plusieurs variantes de cette technique existent, que Nettler (1974) classe en six catégories à partir du questionnaire anonyme jusqu'à l'entrevue personnalisée.

[19]

Même si le pour et le contre sont encore débattus, les auteurs s’entendent sur un certain nombre de points, entre autres sur le fait que l'entrevue, surtout l’entrevue en profondeur, dépasse largement en précision et surtout en étendue les relevés officiels, dont la faiblesse ne fait de doute pour personne, et se révèle supérieure même au questionnaire objectif, si détaillé soit-il, pour la qualité du contenu, pour son extension et pour sa pertinence ; évidemment, le questionnaire écrit possède l'avantage d'être économique, d'être constant, d'être directement quantifiable et comparable, de pouvoir être gradué...

Eu égard aux difficultés qui surgissent lorsqu'il s'agit de cerner le comportement délinquant, le bilan critique le plus complet est sans doute celui effectué par Nettler (1974) qui, reprenant les principales recherches sur le sujet, en arrive à conclure que l'espoir d'obtenir une meilleure mesure de la délinquance par le moyen de l'auto-confession, soit par entrevue, soit par questionnaire, n'a pas été pleinement réalisé et que le fait d'interroger les gens sur leur comportement n'est souvent qu'un moyen boiteux d'appréhender ce dernier. L'auteur note cependant que cette mesure, compte tenu du fait que l'observation directe est évidemment impossible, permet l'appréciation la meilleure possible de la délinquance réelle.

En fait, elle constitue très certainement, de par sa souplesse et de par sa capacité d'approfondissement, une source privilégiée d'informations sur l'ensemble des actes délinquants qui ont été commis. Toutefois une question demeure : pourquoi utiliser le questionnaire et l'entrevue pour appréhender la délinquance cachée ? Nous avons opté pour une stratégie qui nous permette d'une part le survol et la comparaison et d'autre part l'approfondissement... Le questionnaire de délinquance révélée permet la comparaison entre nos deux échantillons et aussi cette quantification économique qui est la source de toute bonne démarche épidémiologique. L'entrevue, où l'adolescent raconte sa délinquance, assure pour sa part plus de précision dans la description, dans l'inventaire de toutes les dimensions de l'activité délinquante.

[20]

Les avantages et les inconvénients de l’entrevue et du questionnaire auto-administré, pour la cueillette d'informations sur la délinquance cachée, sont aussi nombreux pour l'un comme pour l'autre. Toutefois, la pratique la plus courante est celle de l'utilisation du questionnaire auto-administré (Hardt et Bodine, 1965 en relèvent 12 sur 20 études répertoriées, Gibson, 1968 9 sur 15 ; et LeBlanc et al., 1972 34 sur 40). Nous utilisons le questionnaire auto-administré avec l'échantillon général d'adolescents parce qu'il est plus approprié dans un contexte scolaire de cueillette de données et plus économique en terme de coûts. L'entrevue que nous employons avec l'échantillon de pupilles du tribunal permet une description plus détaillée du comportement (Gold, 1970) ; par ailleurs, elle est soumise à des biais importants dus à l'interviewer (Belson et Beeson, 1968). Le questionnaire peut être source d'erreurs de lecture (Erickson et Empey, 1963 ; Gibson, 1968) mais celles-ci seraient minimes et contrôlables (Dentier et Monroe, 1961). Un dernier argument avancé en faveur du questionnaire auto-administré est la relative facilité avec laquelle le chercheur peut assurer l'anonymat au répondant (Nye et Short, 1957) alors que l'entrevue peut conduire à de l'embarras, de la nervosité, de la non-déclaration,.... (Belson et Beeson, 1968).

Certes, les inconvénients et les limites de l'approche par entrevue sont réels. Nettler (1974) les résume très bien en les appelant "les sources de non-fidélité et de non-validité..." et en citant pour chacune les principales recherches qui évaluent leur influence. Ce sont, dans l'ordre, d'abord le mode de formulation des questions, le choix des termes, l'intonation, etc., qui suscitent une compréhension différente d'un sujet à un autre, ensuite les défaillances de la mémoire ou l'oubli, surtout lorsqu'il s'agit de souvenirs déplaisants ou chargés émotivement (beaucoup d'émotivité négative est inhérente à toute narration d'actes délinquants : culpabilité, honte, méfiance ou l'inverse, ressentiment, exhibitionnisme agressif, esprit de provocation, etc.), aussi les biais de l'interviewer, toute situation d'entrevue mettant en présence deux personnes d'âge, de sexe, de classe sociale, de culture, de système de communication, etc., [21] souvent différents, et finalement le fait patent que les gens ne disent pas toujours la vérité et ce, pour une infinité de raisons, que ce soit à cause de l'image qu'ils veulent présenter, à cause de la "désirabilité sociale", à cause d'une intention délibérée de tromper, par insouciance ou négligence, etc.

D'autres difficultés, tout aussi critiques même si elles sont plus subtiles et moins souvent évoquées, viennent s'ajouter à celles-ci et prennent un poids particulier lorsque des sujets délinquants sont en cause. C'est ainsi que, compte tenu du fait que toute entrevue se déroule dans le cadre d'une relation interpersonnelle dont l'impulsion et l'orientation émanent constamment du chercheur et sont en quelque sorte imposées au sujet, les attentes et les désirs du premier opèrent sûrement sur la communication du second, pouvant produire à l'extrême ce qui est appelé une "idéalisation des comportements racontés", c'est-à-dire un sur-renforcement des réponses soit positives, soit négatives selon l’effet qu'elles produisent sur l'interviewer... Dans un autre ordre d'idées, toute référence à l'activité délinquante d'un sujet fait appel à une définition stéréotypée, souvent apprise préalablement dans le milieu dont il est issu et ayant donc une origine culturelle, de ce qui est délinquant : c'est ainsi que nous avons pris conscience que chez plusieurs de nos garçons les termes "délit", "délinquance" ou même "actes illégaux" étaient irrésistiblement associés à du vol, ce qui les poussait à limiter d'autant le compte-rendu de l'activité illicite qu'ils avaient perpétrée. S'interroger sur la qualité des données obtenues par questionnaire ou entrevue revient à aborder trois questions fondamentales : la vraisemblance, la fidélité et la validité des données.

Parler de vraisemblance, c'est être concerné par la crédibilité des répondants ; c'est évaluer dans quelle mesure les réponses sont honnêtes et franches. Plusieurs auteurs discutent longuement ce problème, dont Stinchcombe (1964) et Hirschi (1969) ; pour ces auteurs il est peu probable que les répondants essaient systématiquement de bien paraître ou de mal paraître et cette prétention s'avère exacte selon les résultats de Clark [22] et Tifft (1966), avec le détecteur de mensonge, qui établissent à 93% le taux global de véracité.

Sur le plan de la fidélité des mesures de délinquance cachée, de leur capacité de mesurer quelque chose de façon constante et précise, plusieurs travaux ont démontré leur qualité : on rapporte des coefficients élevés de cohérence interne (Elmhorn, 1965) et de consistance dans le temps (Clark et Wenninger, 1962 ; Dentier et Monroe, 1961 ; Whitehead et Smart, 1972).

Si l’on peut faire confiance aux questionnaires de délinquance cachée quant à leur vraisemblance et à leur fidélité, qu’en est-il de la validité des résultats ? Les travaux inventoriés (voir LeBlanc et al., 1972 et Hindelang et al., 1978) révèlent, en utilisant les procédures des groupes connus, des autres tests validés ou des critères externes, que les résultats sont valides et permettent de bien saisir le phénomène de la délinquance cachée.

Malgré tout et même si les démarches empiriques qui démontrent la sûreté des données obtenues par aveu spontané n'abondent pas, les avantages de ces techniques sont tels qu’elles s’imposent comme un outil indispensable. Et les pages qui vont suivre utiliseront à tour de rôle l’une ou l'autre façon de mesurer la délinquance cachée. Il est, par ailleurs, essentiel de se rappeler que la délinquance révélée se rapporte au questionnaire auto-administré et ces données sont disponibles pour l'échantillon général d’adolescents et pour les pupilles du tribunal alors que la délinquance racontée se rapporte à l’entrevue et ces données n’ont été recueillies qu'auprès de l’échantillon de garçons sous la juridiction du tribunal de la jeunesse.



[1] Il convient de consulter Fréchette et LeBlanc (1978) pour plus de détails sur la période de réponses, les catégories possibles de réponses, le choix des comportements délinquants et le questionnaire lui-même.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 7 mai 2024 7:28
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref