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LES AUTRES MARXISMES RÉELS
4r partie : Pièges du marxisme étendu
“FEMMES ET ORGANISATION.”
Anne LEGARÉ
- « Le discours hérétique doit non seulement contribuer à briser l’adhésion au monde du sens commun comme en professant publiquement la rupture avec l’ordre ordinaire, mais aussi produire un nouveau sens commun et y faire entrer, investies de légitimité que confèrent la manifestation publique et la reconnaissance collective, les pratiques et les expériences tacites ou refoulées de tout un groupe. »
Je partirai ici pour élaborer ma réflexion du texte The women’s movement and organizing for socialism de l’Anglaise Sheila Robotham pour deux raisons. La première en est le thème même : une question toute légitime, celle de la contribution féministe au problème aigu de l’organisation de type socialiste. La seconde est l’ambiguïté de la première : les points possibles d’arrivée de cette contribution, alors que la problématique de l’organisation s’érige sur un sol de roc qu’on appelle communément « matérialisme ».
Sheila Robotham est une des théoriciennes du féminisme anglais les mieux connues. En 1979, elle publia son article dans un recueil de trois textes intitulé Beyond the Fragments : [234] Feminism and the Making of Socialism. [1] Ce petit livre eut un succès retentissant et il est bien connu de la gauche anglo-saxonne. Il me fut prêté par un collègue de la communauté anglophone canadienne qui s’en servait dans un de ses cours à l’université comme document de travail sur le marxisme.
Outre la qualité novatrice et aventureuse de sa réflexion, le texte de Robotham a pour intérêt principal de partir de l’expérience de mouvements féministes pour s’interroger sur les problèmes d’organisation. En cela, il est particulièrement attrayant puisqu’il est concerné par certain désenchantement militant. Cette saveur amère et la désaffectation qui l’exprime dans le mouvement ouvrier ont été analysées soit en tant qu’expression de la crise plus générale de représentativité des partis [2], crise du léninisme dans ses formes européocentristes [3], crise du marxisme [4] etc. De nombreuses féministes ont aussi expliqué le désintéressement des femmes à l’endroit des organisations socialistes par une sévère analyse du conservatisme mâle-chauvin qui y règne. Toutes ces réflexions posent en tentant de l’inverser le problème incontournable, certes, de l’organisation.
Est-il temps d’affirmer que les sociétés dans lesquelles les traditions démocratiques libérales sont profondément ancrées traversent une phase de mutation dans laquelle la forme-parti aboutit à un éclatement irréversible lié aux transformations mêmes de l’État ? Sur ce point, les avis sont partagés [5]. Pour ma part, je retiens que c’est là du moins une vraie question, [235] au sens où, si on l’exclut par le rappel de l’impérative nécessité du parti, on risque de voir réapparaître le perpétuel retour de tout ce qui l’accompagne de refoulé. Il me semble que la notion de double culture politique, introduite par Christine Buci-Glucksmann [6] permet d’approfondir un champ resté ouvert dans la théorie du politique.
Si, de toute manière, les marxistes s’entendent pour admettre l’élargissement d’une crise de la forme-parti, ils seront tentés de poser que la crise du parti léniniste s’en distingue puisque celui-ci n’est pas un parti comme les autres. Le centralisme démocratique est ici au cœur du problème. L’ambiguïté que ce principe d’organisation draine, dans l’apparente perfection de sa dialectique est bien exposée dans l’ouvrage critique de Dominique Colas sur le léninisme quand il cite Lénine :
- « Le qualificatif “démocratique” n’infléchit en rien le fonctionnement centralisé du parti. Démocratique veut dire que le centre dirigeant de l’appareil légal du parti, qui conserve bien sûr un appareil clandestin, est élu, si les conditions générales le permettent [7] »...
- « Le centralisme est une exigence constante, la démocratie dépend de la conjoncture. Le terme centralisme est répété avec insistance : il indique, en effet, la condition de fonctionnement sur un modèle militaire où la discipline, de fer évidemment, doit régner [8]. »
Le marxisme a enfilé les mailles de quelques principes « dialectiques » qui ont l’air d’aller de soi mais dont l’effet d’exclusion de la femme en révèle quand même la fragilité. Si l’on reconnaît que la femme a une âme et constitue aussi un sujet politique, on est forcé d’admettre que la série théorie-pratique [236] - organisation-parti ne s’est pas transformée au seul vocable de démocratie. La question du centralisme démocratique est donc de plein droit sise au cœur d’une interrogation féministe sur la théorie et la pratique du socialisme.
Mon propos ne peut être ni d’engager une étude des aléas historiques et théoriques du centralisme démocratique dans les États socialistes et dans les organisations ouvrières, ni de verser dans une apologie de l’anarchie, ni de proposer quelque formule que ce soit. Les hommes ont prouvé, par leur application à faire l’Histoire, que s’ils croyaient posséder quelques recettes, le plat n’en a pas moins été gâté. Quant aux femmes, si quelques-uns et quelques-unes ont été tentés de penser qu’elles n’avaient pas participé à l’Histoire, c’est qu’elles ont été plus modestes sur l’affirmation des moyens pour la transformer et plus prudentes quant aux certitudes sur les résultats [9]. L’idée d’une formule à proposer m’est donc intolérable.
L'organisation métaphorique
C’est dans cet esprit d’ailleurs que s’exprime la réflexion de Sheila Robotham. Ni recette, ni accusation, ni désabusement, ses intentions sont de toute évidence louables : là où le féminisme et le marxisme se frôlent comme les multiples vibrations d’un récepteur d’ondes s’entrecoupent, sous-tendues par la même tension, un désir de vie, de changement.
J’introduirai sa pensée en posant que sa lecture renvoie, d’une façon métaphorique, par le détour de sa conception de l’organisation, au rapport de la femme à son propre corps. Robotham veut extraire l’institué de la gaine étroite qui établit son principe et l’entraîne vers l’ouverture, la rondeur de l’accueil, la matrice. Cette lecture est celle que j’en fais, et [237] on s’explique sans mal que Robotham en soit restée à ce fantasme qui n’est que latent dans son exposé, tout accroché à sa balançoire : marxisme ou féminisme ? Il reste qu’elle me semble hantée par un projet aveugle : inscrire l’organisation dans une sorte de mythologie généreuse et nourricière.
- « The movement to women’s libération is part of the création of a society in which there are no forms of domination, this society cannot be separated from the process of its making [10]. »
Parole de femme pour qui ce qui sera engendré n’est pas dissociable de ce qui l’a mis au monde, dans la symbiose et la fusion des commencements. Sheila Robotham ne parle pas de l’organisation comme on s’y attendrait. La force de ses propos vient plus de la figure qui les traverse que de leur contenu littéral, somme toute maintenant assez usé.
S. Robotham part du commencement. Elle aborde l’organisation comme, dans l’écriture, la femme opère un retour au corps, lieu d’émergence, de création, lieu du neuf, lieu du futur, lieu de mutation. Ce texte trouve là le vif de sa contradiction. S’il porte sur un problème éminemment « masculin » [11], sur une pierre d’angle de la stratégie qui a peu été l’affaire des femmes..., il est traité d’une façon nouvelle, dans la mouvance du corps : c’est ce qui, sans être dit, parle à travers lui. L’organisation est, dans sa trame première, abordée par Sheila Robotham un peu comme le corps l’est, dans l’écriture par la femme Après des générations pendant lesquelles la femme avait pris l’habitude d’analyser à partir de ce que l’homme pensait (et, comme le dit Béatrice Didier, à « écrire ce que l’homme croyait qu’elle sentait [12] »), ce texte, il y a cinq ans déjà, brisait avec les modes de penser sur les stéréotypes du marxisme dans ses tranchées les plus respectables. Creusant à nouveau le parallèle entre cette manière de critiquer le marxisme et le rapport des femmes à l’écriture,
[238] je dirai que pour Robotham, l’organisation, comme l’écriture pour la femme « débouche sur cette étroite articulation texte/corps [13] ».
- « I want to begin to explore the challenge 1 think the women’s movement is making to the prevailing assumptions of how revolu- tionary socialists should organize. These involve how theory is conceived, how the political organization sees its relationship to other movements, how consciousness is assumed to change, how the scope of politics is defined, how individual socialists see themselves and their relationship to other people, now and in the past [14]. »
Voilà ce que se propose S. Robotham dans un texte qui reste grand ouvert [15] et auquel se conjugueront, tout au long des développements successifs de la littérature par ou sur la femme, depuis ces dernières années, d’autres questions qui toutes interpellent le marxisme dans ses plus coriaces certitudes. Je tenterai de fournir un condensé des principales questions soulevées par Robotham compatibles avec les limites de cet article. Ensuite, j’y ajouterai quelques évocations à d’autres thèmes actuels de la réflexion politique sur la femme, thèmes que réussissent de moins en moins à occulter les conceptions univoques du politique. Le principal socle auquel se bute cette démarche est la pierre philosophale matérialiste. On tentera plus loin, sinon de l’élucider, du moins d’en désigner quelques embûches.
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Le texte de S. Robotham se divise en deux parties : la première est le récit de son expérience militante dans la gauche anglaise, la deuxième tente de théoriser son expérience féministe de l’organisation. - Le texte rend donc d’abord de la [239] trajectoire militante de l’auteur depuis le moment où « elle s’est pensée socialiste », c’est-à-dire en 1962 (elle avait 25 ans) et passe par son intégration en 1964 aux jeunes socialistes du groupe trotskyste Hachney Labour Party. En 1966, elle joignit l’International Socialism Group qui est devenu le Socialist Workers Party [16]. Elle y restera jusqu’en 1970. C’est alors que s’amorcera pour elle un tournant.
- « The subsequent hardening of International Socialist from around 1972 which intensified in the mid "70"s propelled me (and some of them) into Personal dissent. It has finally forced me to start confronting the differences between the impulse of the new left and that tradition of revolutionary organizing of which I.S. was an idiosyncratic part - Leninism and Trotskysm [17]. »
Elle s’impliqua donc en 1970 dans le Women’s Liberation Movement où elle continua de confronter sa réflexion à celle de la nouvelle gauche anglaise de la fin des années soixante. Elle y insiste en particulier pour que les féministes développent un sens stratégique plus aigu qui serait une compréhension plus raffinée « of what feminist experience has taught us about how to organize and what aspects we feel are relevant for making socialism [18]. »
Dans la deuxième partie de son texte, elle aborde les questions suivantes : le rapport des femmes aux idées et à la théorie, leur difficile rattachement au passé, les effets de « l’iconographie », les obstacles à la démocratie.
Je la résume et parle d’abord en son nom [19]. Une des dimensions importantes de la subordination des femmes a été leur exclusion de la théorie autant de son élaboration que de son objet. Chantal Moufle cite la féministe Hartmann : « le [240] mariage du marxisme et du féminisme a été comme le mariage de l’homme et de la femme que décrit la loi civile anglaise : marxisme et féminisme ne font qu’un, et cet un, c’est le marxisme » [20]. Et C. Mouffe ajoute :
- « elle critique avec raison le fait que beaucoup de socialistes féministes pensent pouvoir appréhender la spécificité de l’oppression de la femme à l’aide de concepts du mode de production capitaliste, alors que ceux-ci sont “aveugles” au sexe. En effet, des concepts comme “armée industrielle de réserve”, “travailleur salarié” etc., se réfèrent à des “places vides” [21] ».
Le mouvement des femmes représente potentiellement un défi à l’endroit du contrôle hégémonique des hommes sur la culture, sur les idées et sur le pouvoir et a commencé à élaborer un nouveau rapport au langage qui constitue en lui-même le pouvoir d’imposer une explication du monde et d’indiquer comment le transformer. Quand le mouvement des femmes a commencé, l’idée s’y est vite répandue que la théorie du socialisme lui était extérieure parce que seuls les hommes travaillaient à sa formulation. Les femmes doivent innover et la créativité implique d’aller au-delà des idées véhiculées dans le mouvement socialiste sur l’organisation car ces théories ont été définies par les hommes et tendent à être reproduites par des cadres qui en forment d’autres à leur propre image.
Le féminisme appelle aussi à une interrogation systématique sur le passé. On doit se demander comment la division du travail a affecté l’implication réciproque des hommes et des femmes dans les organisations, de quelle manière les relations entre les sexes ont été liées à la prise de conscience de l’exploitation et de l’oppression. On doit savoir quels mouvements ouvriers ont attiré le plus de femmes ou les ont exclues et pourquoi ; comment les socialistes ont conçu leurs relations interpersonnelles dans la société en général, dans leur propre vie et dans leurs organisations. Il faut se demander encore si [241] les socialistes ont pensé que la libération des femmes signifiait qu’elles allaient devenir des hommes [22] ? Les socialistes ont-ils conçu le devenir dans une fusion des différences masculines et féminines ? Comment les femmes de classes sociales différentes ont-elles conçu leur libération ? Comment les hommes socialistes ont-ils considéré le travail domestique, le contrôle par la femme de sa fécondité, l’éducation des jeunes ? Quelles sont les différences entre les programmes politiques et la vie personnelle à l’intérieur des groupes et des mouvements socialistes ?
S’il y a eu de rudes et douloureux débats entre les féministes et les défenseurs de « l’orthodoxie » dans les groupes de gauche, c’est entre autres à propos du principe qui veut que la vérité sur l’Histoire ait été dévoilée : la science serait celle du prolétariat. Ce postulat ruine le regard rétrospectif critique d’une grande partie des groupes de gauche. Les questions que les féministes posent au marxisme sur le passé socialiste ne se satisfont pas de réponses inspirées d’une vision réductrice de la classe ouvrière.
Car encore, poursuit Robotham, beaucoup d’explications et de théorisations marxistes versent dans la manipulation.
Le pouvoir de définir, d’« iconographier » est aussi le pouvoir de figer. Les questions que les féministes adressent aux organisations socialistes ne portent pas seulement sur leurs programmes et c’est pour cette raison que trop souvent les féministes n’ont pas su répondre avec justesse à la question si agressive d’hommes de gauche « mais enfin, que voulez-vous [23] ? » C’est surtout sur leurs relations à l’organisation et sur l’extension de la définition du politique que les femmes veulent intervenir. La question que les féministes posent à [242] leur tour est « have the rest of us to file under like in the game of “oranges and lemons [24]” ».
« Because the leaders know best »
Notre époque a fait la démonstration que le centralisme démocratique n’est pas « neutre ». Les féministes savent que le centralisme démocratique s’appuie sur le savoir de quelques-uns. « Because the leaders know best. How else could they possibly be leaders » [25] !
Les féministes ont appris que si la manière de s’organiser n’est pas neutre, ses conséquences sont cohérentes. Accepter la « centralisation » et la « professionnalisation », c’est freiner la créativité et la confiance en soi. Dans la mesure où cette confiance en soi et la capacité d’initiative ont été éprouvées par les femmes comme des priorités, elles doivent aussi représenter des étapes dans la formation d’un mouvement ou d’une organisation socialiste. Le double combat contre l’oppression masculine et contre l’oppression à l’intérieur du capitalisme est devenu inséparable d’une lutte contre les modalités par lesquelles ces formes d’oppression sont intériorisées par les femmes. Anne-Marie de Vilaine dans la Mère intérieure exprime ainsi cette intériorisation :
- « Comment aurais-je pu comprendre et aimer la femme et la féminité, alors qu’elles m’étaient imposées, qu’elles avaient la tonalité de l’ennui du quotidien, de la relégation, de la futilité, de la vie “comme si” et non de la vraie vie !... Tous les poteaux indicateurs m’indiquaient le même chemin : celui du père. Autrement comment m’expliquer que le tonnerre tombait à mes pieds lorsque je mesurais la force de mon enracinement dans le maternel... et malgré tous mes efforts pour me distinguer, me séparer de toi et me relier aux hommes, à mon père, l’attachement viscéral, primitif qui me soudait non seulement à toi, mais à ton corps, à ton imaginaire et probablement à ton inconscient [26]. »
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C’est pourquoi les mouvements de femmes fonctionnent davantage à partir d’une démocratie de type « participatif ». Pour participer, il faut être disponible : chacun est responsable et chacun doit prendre également parti, cette forme d’organisation n’accorde aucune légitimité à la permanence des cadres ni des porte-parole. Les difficultés éprouvées par les mouvements féministes dans la recherche de diverses formes de démocratie leur ont appris que l’organisation doit être prête à faire des essais, à éliminer, à sélectionner les formes successives qu’elle adopte selon les expériences et à rejeter les conceptions pré-établies. Ceci signifie que le mouvement doit se représenter lui-même en perpétuelle mutation.
Le féminisme questionne donc la notion de professionnalisme militant, amené à s’autoreproduire. Si la politique est une affaire de professionnels, peu de femmes pourront y participer. La notion de leadership souffre du même constat que celle d’avant-garde.
C’est pourquoi les présentes lignes sont aussi le projet de leur propre destruction. Écrites, elles posent par le fait même la question de leur transformation. Elles rappellent la scission du sujet interpellé en même temps par de multiples rapports sociaux dont l’articulation dépend du processus hégémonique qu’il s’agit ici de définir. Dans ce cas-ci, la femme est interpellée doublement dans un processus théorique dont le sens serait de soulever ce qui y soutient son absence-même.
Sheila Robotham pose ceci :
- « The problem of feminists and men affected by feminism is that none of the various left traditions which have been critical of Leninism are concerned specifically with the significance of sex-gender relationships. So they have not worked through the implications of the need to transform these for a theory of organizing [27]. »
Écrit en 1979, le texte de Robotham, pris et épris dans son ensemble par la problématique essentialiste qui domine la gauche marxiste, semble ignorer la réflexion de sa compatriote [244] Gayle Rubin [28] parue en 1975. Rubin propose une définition du « système de sexe-genre » comme désignant « l’ensemble des arrangements par lesquels une société transforme la sexualité biologique dans un produit de l’activité humaine et à travers lesquels ces besoins sexuels transformés sont satisfaits [29] ». Chantal Mouffe fait remarquer à propos de cette définition « qu’un tel système ne peut exister indépendamment de ses manifestations concrètes dans des institutions et des pratiques à travers lesquelles il est constamment produit et reproduit [30]. Le système sexe-genre constitue donc un système symbolique qui est présent dans toutes les pratiques sociales où existe la pertinence de la distinction entre masculin et féminin ».
Il est clair que l’interrogation qui traversait le texte de Robotham en 1979 a depuis fait un pas, du côté des femmes, et a réussi à s’éloigner, grâce à d’autres démarches, des prémisses trop étroites qui la contraignaient.
Un certain recul
Afin de dégager la trame de fond qui inspire la réflexion de Robotham, je me heurterai ici à l’écueil de la définition la plus courante de la notion de « matérialisme ». Peu importe. Comme le démontre le débat Christine Delphy/Barrett et Mclntosch « Un féminisme matérialiste est possible » auquel fait référence Marie-Blanche Tahon dans son texte [31], la réflexion des féministes de gauche réussit mal à échapper à des dogmes dont les limites sont pourtant évidentes. Pourquoi par exemple vouloir à tout prix prouver l’aspect matérialiste du féminisme à partir d’une définition au demeurant essentialiste, étroite et empiriste ? De même, pourquoi vouloir à tout prix tant de bien à l’organisation ? Pourquoi vouloir tant de [245] bien au marxisme ? Quelle est la voix qui parle chez les féministes à travers leur si vibrant désir de réhabiliter féminisme et matérialisme ? Quelle est donc cette certitude (une autre) sur les limites qui découperaient la frontière entre matérialisme et idéalisme ? Quelle est donc cette conception du matérialisme qui conduit jusqu’à réduire le corps au biologique et à ainsi gommer ce qui ressort de sa différence ? Quelle est donc cette peur-là ? Écoutons ici Françoise Collin :
- « Le féminisme a voulu d’abord rendre leur corps aux femmes. On y a beaucoup parlé de corps. Le corps volé. Mais plus volés étaient encore les mots. Et il n’y a pas de corps sans mots ou alors nous retombons dans la vieille division voulue pour nous, et dans le côté de la division voulue pour nous : corps et langage, matière et forme, nature et culture [32]. »
Quelle est alors cette opération faite sur le corps qui le présente soit comme matériau biologique, soit comme support abstrait d’un rapport social ? Pourquoi le corps serait-il plus empirique ou plus abstrait ? Que serait la problématique du corps socialisée vue du corps individuel ? Ne serait-ce qu’un sujet sans projet (un autre) ? un support, un instrument, une structure, une pratique (!) ? Le corps ne serait-il pas le niveau le plus concret et donc un des plus riches du social condensant le plus haut niveau de singularités, corps/rapport qui opère par excellence non pas la division du public et du privé mais plutôt la synthèse de tous les mouvements de vie faisant appel aux marques du temps, de l’archaïque, de l’irréparable, corps - seul souvenir incarné qui nous reste de l’Histoire [33].
Quelle est donc alors cette vieille persistance des résidus d’une conception étroite et puritaine du corps, confondu avec la subjectivité damnée/enfermée dans l’étroite cloison de l’individualisme, péché mortel, petit-bourgeois, de surcroît ! Comme l’a dit Christine Buci-Gluksmann :
[246]
- « la politique marxiste a souvent fini par se déployer à l’intérieur de pratiques régnantes : économisme, étatisme ou phallocratie. Qu’on la réduise à une simple expression classiste des positions économiques de classes dans la seule production, qu’elle s’identifie à la superstructure d’État ou qu’elle reproduise ces dualismes mis au jour par le mouvement des femmes entre l’objectif et le subjectif, le public et le privé familial féminisé, l’économie politique et l’économie domestique... Auquel cas, elle finit par exclure les formes les plus profondes de la subjectivité structurées dans le mode de vie et la quotidienneté [34] ».
Quelle est donc cette persistance à mêler subjectivité et idéalisme ? Sentence commode pour condamner le corps-désir, comme s’il s’agissait d’un détour honteux à franchir. Le corps serait-il lui aussi à jeter à la poubelle de l’Histoire ? Combien de péchés d’idéalisme sommes-nous donc enclins à commettre sans relâche... Mais mieux vaut pour certains pécher par idéalisme et tenir la femme/corps à distance et dans la théorie.
- « Les catégories selon lesquelles un groupe se pense et selon lesquelles il se représente sa propre réalité contribuent à la réalité de ce groupe [35]. »
Ainsi, le lieu par excellence de la subjectivité, le corps et ses projets, étant exclus des catégories du matérialisme historique, d’un seul trait s’évacue tout ce qui en ressort, relégué à la plus « basse » subjectivité. Du même coup, se trouvent du côté de l’idéalisme repentant l’amour, la sexualité, le désir, la mère métaphorique. Cette dichotomie, en plus d’être absurde, est commode. Rien n’apparaît plus élémentaire que la subversion matérialiste de la place qu’occuperait la femme dans la dialectique des sexes (repenser la différence) si le corps y était introduit comme synthèse des plus complexes déterminations. Or, comme le dit bien Bourdieu :
[247]
- « paradoxalement, la théorie marxiste, qui a exercé un effet de théorie sans équivalent dans l’Histoire, n’accorde aucune place à l’effet de théorie dans sa théorie de l’Histoire, et de la classe [36] ».
L’effet de théorie ici c’est que le matérialisme a rendu tabou (hors-théorie) tout ce qui traite du corps et du même coup de la femme lorsque l’on passe dans un au-delà de ses conditions juridico-économiques.
La conception même du matérialisme ici évoquée est idéaliste par excès d’essence dans la mesure où le matérialisme y est comme le dit Adorno du concept hégélien,
- « l’expression de l’En-soi de la chose... C’est du nominalisme total... cette violence... est fondée sur une conception qui ne veut rien savoir de l’objet par quoi ce que l’esprit subjectif lui a imposé pourrait être démenti. Une telle conception refuse violemment l’expérience qui veut faire parler la chose elle-même [37] ».
Ainsi en est-il pour le marxisme des malédictions et des jouissances qui émergent du corps de la femme.
Comme je l’ai soulevé plus haut, l’interrogation de Sheila Robotham séduit par le seul fait que son rapport à l’organisation est posé comme dans la continuation métaphorique du rapport de la femme à son corps [38].
Robotham tente de renverser la problématique de l’organisation/institution associée à la Loi, au Père et inscrit ses remarques dans une représentation de celle-ci comme « bonne mère », source de vie, de convivialité, de création, d’engendrement. C’est là aussi son piège. Mon objection est double. Elle porte sur les illusions qu’entraîne la pensée de Robotham sur la métaphore implicite de l’organisation/mère et, d’un [248] côté sur la censure qui est faite par une certaine démarche marxiste à tout ce qui est relié au corps, réduction faite, au biologique.
Et pourtant... Robotham et toutes les volontés féministes de réhabiliter l’organisation dessinent effectivement le pourtour de leur propre piège. En effet, l’organisation ne peut et ne doit qu’être porteuse de sa propre destruction du fait de la Règle nécessaire qu’elle instaure. Inévitable comme la mort, l’organisation est incompatible avec son projet de vie. Elle finit tôt ou tard par se porter atteinte à elle-même. Aucune féministe, par sa conscience intime de l’ontogenèse ne saurait en être dupe. C’est une contradiction qu’il faut porter et le problème de sa résolution ne peut céder au piège de son simple renversement.
[1] Islington Community Press, London, 1979, 100 p. ; on peut se le procurer en s’adressant au 80 Highbury Hill, London, N5, Angleterre.
[2] Voir, par exemple, les analyses de Nicos Poulantzas dans « La crise des partis », le Monde diplomatique, septembre 1979 et dans Repères, « Parcours : vers un eurocommunisme problématique », Paris, Maspero, 1980.
[3] Cette crise est bien traduite par l’ambiguïté avec laquelle le Parti communiste italien décidait le 11 mars 1983, lors de son 16e congrès, que « le centralisme démocratique n’est plus un « principe » mais une « méthode », le Monde, 12 mars 1983, p. 4.
[4] Parmi les plus récents textes sur le sujet, voir en particulier dans la Gauche, le pouvoir, le socialisme, les textes de Rossana Rossanda, Étienne Balibar, Manuel Azcarate et Caria Pasquinelli, Paris, PUF, 1983.
[5] L’article d’Étienne Balibar cité précédemment fait le partage des positions sur ce qu’il préfère appeler « la crise de la “forme-parti” désormais ouverte dans le mouvement ouvrier », p. 110.
[6] Dans le Défi social-démocrate, Paris, Maspero, 1981, en particulier le chapitre « Une histoire autre ou les impasses du mouvement ouvrier », pp. 77 à 112.
[7] Œuvres complètes de Lénine, tome 10, pp. 20-22 et 166, cité par D. Colas, dans le Léninisme, Paris, PUF, 1982, pp. 134-135 et souligné par moi.
[8] Op. cit., p. 214 ; quant à la nécessité de ce centralisme de pierre, on peut aussi imaginer ce qu’il induit de phallocentrisme dans les organisations terroristes, par exemple. Qu’il y ait eu des femmes révolutionnaires montre que dans les situations exceptionnelles tous les corps sont mis à contribution. Ceci est étranger à ce que la femme - sujet révolutionnaire s’inscrive, elle, dans ce processus comme dans une transgression de sa propre histoire demeurant celle d’une singularité muette.
[9] Marie-Antoinette Macchiocchi a décrit la place des femmes dans le processus historique ainsi : « les femmes sont toujours à l’endroit le plus aigu/sensible du tissu sociopolitique et dévoilent mieux que d’autres (on parle vulgairement d’intuition féminine) le front sur lequel la société est engagée/battue/victorieuse. Les rendez-vous idéologiques et politiques ont lieu là ou sont les femmes, du côté des femmes » dans Éléments pour une analyse du fascisme, Paris, coll. 10/18, 1976, p. 146. - Il est pertinent de voir que c’est aussi une femme (Rosa Luxemburg) qui a produit une des plus riches réflexions dans le marxisme sur le danger de substituer le parti à la classe ouvrière.
[10] Robotham, S., op. cit., p. 25.
[11] « Écoute ma sœur : il n’y a que le corps. Le corps seul nous mène jusqu’aux autres, et les mots », Nouvelles Lettres portugaises. Paris, Seuil, 1974.
[12] L’Écriture-femme, Paris, PUF, 1981, p. 35.
[13] Selon Irma Garcia dans Promenade femmilière, - recherche sur l’écriture féminine. Paris, Ed. des Femmes, 1981, tome 2, p. 205.
[14] Robotham, S., op. cit.. p. 25.
[15] Je le dis au sens fort comme Luce Irigaray dit que dans la pensée « l’ouvert demeure impensé... La métaphysique ne s’écrit ni sur/dans l’eau, ni sur/dans l’air, ni sur/dans le feu... Révéler que l’air est au fondement sans fond de la métaphysique revient à l’abîmer de part en part » dans l’Oubli de l'air, Paris, Minuit, 1983, pp. 9-10-13.
[16] Voici ce qu’elle en dit : « For roughly a decade from the mid 1960’s, I.S. represented in Britain the main organisational hope that the Leninist and Trotskyst traditions could be renewed by a generation which had not been scarred by the horrors of Stalinism and the extreme isolation of the minority Trotskyst opposition » (p. 18).
[18] Ibid., p. 22 ; c’est moi qui souligne.
[19] La plupart de mes formulations paraphrasent des extraits de son texte sommairement traduit.
[20] Chantal Mouffe, « Quelle théorie faut-il aux socialistes féministes ? un coup d’œil sur le débat anglo-saxon », texte ronéotypé, p. 2 paru dans L'Orsaminore, Roma, ottobre 1981.
[22] Ce thème rejoint aussi une des questions de Luce Irigaray : « une femme qui fait de la science est-elle un homme à part entière ? Une aberration génétique ? Un monstre ? Un humain bisexué ? Une femme soumise, insoumise ? Ou ? ? » dans « Le sujet de la science est-il sexué ? », Les Temps Modernes, n° 436, novembre 1982, p. 963.
[23] Cette remarque de Robotham me fait penser à une des dernières répliques de Denise Boucher dans sa pièce Les fées ont soif formulée à peu près ainsi : à la question posée aux femmes « mais quel monde voulez-vous donc ? » Réponse : « Eh bien, essayez de l’imaginer... »
[26] Paris, Mercure de France, 1982, pp. 8 et 29.
[27] Robotham, S., op. cit., p. 48 ; c’est moi qui souligne.
[28] Rubin, Gayle, « The traffic of women » dans Rayna Reiter (Éd.), Towards an Anthropology of Women (dans C. Mouffe, op. cit., p. 4).
[29] Cité par Chantal Mouffe, op. cit., texte ronéotypé, p. 4.
[30] Ainsi on peut se demander pourquoi « l’organisation » de gauche en serait, comme par essence, épargnée grâce à une théorie des relations de « sexe-genre » qui lui viendrait de l’extérieur, que ce soit des féministes ou de n’importe quelle nouvelle réflexion théorique sur l’organisation.
[31] Tahon, M. B., « Femmes en classe », infra.
[32] Collin, Françoise, « Les bords » dans Jouir, Les Cahiers du GRIF mars 1983, pp. 136-137.
[33] Spinoza sur le désir : « Le Désir considéré absolument est l’essence même de l’homme en tant qu’on le conçoit comme déterminé à faire quelque chose », cité par A. Negri dans l'Anomalie sauvage, Paris, PUF, 1983, p. 262.
[34] La Gauche, le pouvoir, le socialisme, op. cit., p. 299.
[35] Bourdieu, P., Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1982, p. 158.
[37] Theodor W. Adorno, Trois études sur Hegel, Paris, Payot 1979, pp. 123-124.
[38] On se trouve presque dans ce que Negri appelle à propos de Spinoza « une morale de la générosité, parfaitement matérialiste qui n’est rien d’autre qu’une première constitution du corps en pulsion vertueuse, prise dans une détermination sociale », Negri, op. cit., p. 262. - Quant à moi, il m’est difficile de comprendre ce qu’on peut appeler une « morale matérialiste » : cette classification m apparaît proprement confuse ; ici, elle apparaît de trop.
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