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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Analyse linguistique du vocabulaire politique de la guerre d’Algérie d’après six quotidiens parisiens. (1969)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de la thèse de 3e cycle de Denise Maldidier, Analyse linguistique du vocabulaire politique de la guerre d’Algérie d’après six quotidiens parisiens. Thèse de IIIe cycle dirigée par le Professeur Jean Dubois à l’Université Paris X-Nanterre en 1969, 279 pages manuscrites. Une édition numérique réalisée par Madame Françoise DUFOUR, docteure en sciences du langage et chercheure indépendante en analyse du discours. [Thèse de IIIe cycle publiée, en version numérique, en texte intégral et en accès libre et gratuit à tous, dans Les Classiques des sciences sociales, avec l’autorisation de la famille et de Mesdames Régine Robin, Francine Mazière et M. Jacques Guilhaumou accordée le 9 mai 2014.]

[1]

Analyse linguistique du vocabulaire politique
de la guerre d’Algérie d’après six quotidiens parisiens

Introduction


Données extra-linguistiques [1]

Guerre d’Algérie et socio-linguistique [2]
Les documents [4]
Données historiques [9]

Hypothèses et méthode [27]

Choix des synchronies [44]


DONNÉES
EXTRA-LINGUISTIQUES

[2]

GUERRE D’ALGÉRIE
ET SOCIO-LINGUISTIQUE


L’idée d’étudier le vocabulaire politique de la guerre d’Algérie peut rencontrer au départ les objections de l’historien. S’il est convenu désormais d’appeler « guerre d’Algérie » les événements qui se déroulent entre le 1er novembre 1954 et le 18 mars 1962 et aboutissent à la proclamation de l’indépendance de l’Algérie, le souvenir de cette époque est encore marqué de passion, ses effets n’ont pas fini de se faire sentir, elle est trop proche de nous en un mot pour relever de l’histoire. Le reproche qu’on pourrait ainsi nous adresser serait sérieux si nous nous proposions de confronter la réalité objective des faits avec la subjectivité de ceux qui les ont vécus, saisie à travers l’analyse de ce qu’ils ont dit. Cette visée historique nous est étrangère.

Sans préjuger des conclusions auxquelles pourront dans l’avenir arriver les historiens sur les causes et les aspects de ce conflit, nous avons vu dans la guerre d’Algérie une crise qui engendre les tensions les plus grandes à l’intérieur de la communauté française. « Affaire intérieure » pour les uns, « problème », « question », « drame » ou « tragédie » pour les autres, « guerre », « guerre coloniale », « guerre sans [3] visage » pour certains : la diversité dans la manière de nommer les événements vécus est révélatrice de ces tensions. L’Insurrection de novembre 1954 mettait brutalement en cause le lien existant entre l’Algérie et la France. Par là même elle atteignait l’image de l’Algérie forgée au cours de cent trente ans de présence française, et corrélativement, une certaine image de la France. Au-delà des intérêts et des privilèges que menaçait la lutte menée par les Algériens au nom de la nation algérienne, c’est donc la France elle-même qui se trouvait mise en question. Voilà pourquoi la guerre d’Algérie fut beaucoup plus qu’un épisode de la vie politique française. Elle entraîna la faillite de la IVe République et l’avènement du régime gaulliste. Elle provoqua simultanément dans l’opinion publique des sursauts passéistes et des prises de conscience douloureuses ; elle consacra parmi les Français des clivages politiques et éthiques à la fois. La crise fit surgir et porta à leur paroxysme les conflits qui étaient latents. Elle agit à la manière d’un révélateur des distorsions idéologiques à l’intérieur de la communauté.

Ainsi appréhendée globalement, la guerre d’Algérie nous a semblé un lieu privilégié pour une étude socio-linguistique et nous avons décidé de la prendre à la fois comme cadre et comme objet de notre analyse. Est-il possible de trouver dans le comportement linguistique des groupes sociaux le reflet des tensions nées de la guerre ? Comment se manifestent dans le langage les clivages que nous avons évoqués ? C’est à ces questions que notre travail doit essayer de répondre.

[4]

LES DOCUMENTS

S’il est vrai qu’il existe une relation étroite entre presse et société, le comportement linguistique de la communauté française pendant la guerre d’Algérie peut être saisi à travers les énoncés de la presse française. Dans la perspective où nous nous plaçons, nous avons voulu choisir un éventail assez large de journaux représentatifs des divers groupes socio-politiques français.

Nous avons cherché à obtenir une certaine homogénéité en retenant exclusivement des quotidiens parisiens. Nous éliminons par là les disparités qui peuvent tenir au niveau d’élaboration stylistique (différence entre un hebdomadaire et un quotidien par exemple) ou à des traits régionaux. Tous les quotidiens choisis, à l’exception du Monde, paraissent le matin : la nature des articles pris en considération – articles de commentaire politique – nous a semblé rendre négligeables les effets de cette différence.

Dans la mesure où l’époque étudiée est proche de nous et où la plupart des journaux qui paraissent entre 1954 et 1962 existent encore, l’intervention d’éléments subjectifs dans le choix et le classement socio-politique des quotidiens est inévitable. Les six quotidiens que nous [5] avons retenus nous ont paru représentatifs des principaux groupes socio-politiques de la communauté française. Ce sont L’Aurore (AU), Le Figaro (FIG), Le Parisien Libéré (PL), Le Monde (LM), Le Populaire (POP) et L’Humanité (H).

Les données sociologiques dont on peut disposer sur les lecteurs de ces quotidiens confirment cette appréciation. Le tableau ci-dessous reproduit les résultats d’une enquête réalisée en 1957-1958 auprès des lecteurs de nos journaux (exception faite du Populaire) avec le concours de l’I.N.S.E.E. Il donne le pourcentage des lecteurs répartis 1) par catégorie socio-professionnelle 2) par niveau d’instruction.

1)

AU

FIG

PL

LM

H

Agriculteurs exploitants

1

5

2

2

1

Salariés agricoles

0

1

1

0

4

Petits patrons

17

8

9

8

5

Patrons, cadres supérieurs

14

39

3

50

5

Cadres moyens, employés

29

28

23

27

22

Ouvriers

20

7

49

3

53

Divers

9

6

9

4

6

2)

Niveau primaire

53

25

75

9

77

Primaire supérieur

16

14

8

16

6

Technique

12

13

11

9

10

Secondaire

13

24

4

26

4

Supérieur

5

24

1

30

3


[6]

Les renseignements fournis par ce tableau permettent de classer Le Monde comme un journal qui s’adresse essentiellement aux classes aisées d’un niveau d’instruction élevé. Ils montrent avec netteté le clivage sociologique existant entre L’Aurore, journal à dominante petite-bourgeoise, dans un ensemble peu homogène (les petits patrons, artisans, petits commerçants sont nombreux, mais il y a aussi des ouvriers et des cadres supérieurs), et Le Figaro qui s’adresse à une clientèle plus aisée et d’un niveau d’instruction généralement plus élevé (48 % ont une instruction secondaire ou supérieure). L’enquête confirme le caractère populaire du Parisien Libéré et de L’Humanité, avec un pourcentage plus grand de lecteurs petits patrons pour le premier, de lecteurs ouvriers et salariés agricoles pour le second.

Toutes ces données sont essentielles, s’il est vrai que le journal implique une tension entre lui et ses lecteurs, qu’il est réalisation d’un équilibre entre ce qu’il veut dire et ce qu’il peut dire. On doit cependant tenir compte d’autres éléments pour caractériser les quotidiens choisis. La distinction entre « journaux d’opinion » et « journaux d’information » est essentielle : elle renvoie à la façon dont chaque quotidien conçoit sa fonction, à sa définition sociale, c’est-à-dire à l’image qu’il donne de lui-même. Parmi les six quotidiens choisis, [7] deux sont des journaux de parti : Le Populaire est l’organe du Parti socialiste (SFIO), L’Humanité celui du Parti Communiste Français. Ils engagent donc par définition une opinion, celle des socialistes, celle des communistes. L’Aurore et Le Figaro ne sont liés explicitement à aucun parti politique. Bien qu’aucun indice formel ne permette de classer le premier dans la catégorie des « journaux d’opinion », l’étude systématique de son contenu révèle indiscutablement une orientation politico-idéologique. Le second, plus subtilement, proclame sa liberté à l’égard du pouvoir en reprenant à son compte la célèbre phrase de Figaro : « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ». Le Monde et Le Parisien Libéré, dans des sphères différentes, sont des « quotidiens d’information ». Par sa référence explicite à l’objectivité, par sa structure qui réserve aux « Tribunes Libres » les articles engagés, Le Monde se présente comme un journal qui rapporte des faits ou des idées sans prendre parti : ses commentaires sont destinés à éclairer ou prolonger l’information. Le Parisien Libéré est, lui, un journal de la grande presse d’information ; son tirage important le rapproche des grands journaux du soir [1]. Information, gros titres, photos occupent l’essentiel du journal ; le commentaire y a peu de place.

[8]

Nous avons conscience qu’une caractérisation plus complète des quotidiens nécessiterait des recherches sur les classes ou les fractions de classes qui les soutiennent et sur les « groupes de pression » qui sont derrière chacun d’eux : composition des conseils d’adminis­tration, mode de financement, nature des intérêts et des influences qui s’exercent sur le journal, etc. Il ne nous a pas été possible d’effectuer ces recherches. Nous ne pouvons que souligner cette lacune dans la présentation des quotidiens choisis.

[9]

DONNÉES HISTORIQUES

Les documents ci-dessous n’ont d’autre objet que de fournir des points de repère. Il nous a semblé nécessaire de rappeler la situation politique de l’Algérie à la veille de l’Insurrection du 1er novembre 1954 ; ce rappel a été assorti d’une chronologie sommaire qui brosse à grands traits :

1) l’histoire politico-juridique des relations entre la France et l’Algérie depuis la conquête de 1830 ;

2) l’histoire des résistances algériennes et la formation du nationalisme algérien.

Pour faciliter la lecture de notre travail, nous avons proposé d’autre part une chronologie de la guerre d’Algérie. Les renseignements fournis par les livres qu’il est possible de consulter actuellement sur cette période n’ont pas encore été passés au crible de la critique des historiens. Ils mériteraient de longues vérifications dans lesquelles nous n’avons pas pu nous engager. La chronologie que nous présentons n’est certainement pas exempte de défauts. Nous avons relevé sur trois colonnes :

1) les événements qui, hors d’Algérie ou de France, peuvent avoir un retentissement sur le conflit algérien ;

2) les événements qui se produisent en Algérie même ;

3) les événements ou les décisions qui, en France, ont un rapport direct avec la guerre d’Algérie.

[10]

Histoire politique et juridique de l’Algérie française

Les résistances algériennes

14 juin 1830. Débarquement français dans la baie de Sidi-Ferruch.

5 juillet 1830. Prise d’Alger. Déposition du Dey. L’autorité gouvernementale française remplace la tutelle de la souveraineté turque sur tout le territoire de la Régence.

1831. Création de la « Direction des Affaires d’Alger » à Paris.

1830-1847. La conquête française se heurte à la résistance des tribus indigènes, notamment à celle de l’Émir Abd El-Kader qui se soumet seulement en 1847.

22 juillet 1834. Première expression juridique des prétentions françaises sur le territoire de l’Algérie, une Ordonnance institue un Gouvernement Général des « possessions françaises en Afrique du Nord ».

21 août 1839. En accordant à l’Algérie une certaine autonomie financière, une Ordonnance lui confère les attributs caractéristiques d’une unité administrative particulière.

IIe République et début de l’Empire. Tendance à l’assimilation centralisatrice.

9 décembre 1848. La tendance à aligner les structures algériennes sur celles de la métropole se manifeste par la division des territoires civils en trois départements.

27 octobre 1858. Suppression du Gouvernement Général : création d’un Ministère de l’Algérie et des Colonies.

Fin de l’Empire. Le « Royaume arabe ».

10 décembre 1860. Rétablissement du Gouvernement Général.

6 février 1863. Lettre de Napoléon III : « L’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe ».

Mai 1865. Au cours d’un voyage d’enquête, Napoléon III demande aux colons de traiter les Arabes « comme des compatriotes ».

14 juillet 1865. Aux termes d’un sénatus-consulte, les musulmans sont français, mais gardent leur statut personnel musulman. Ils peuvent, sur leur demande, se faire « naturaliser », c’est-à-dire obtenir les droits du citoyen. La même possibilité est offerte aux israélites.

1865-1875. 371 musulmans seulement sont naturalisés.

24 octobre 1870. Par le Décret Crémieux, le Gouvernement de la Défense Nationale proclame citoyens français les israélites d’Algérie.

Mars-septembre 1871. Insurrection menée en Kabylie par Mohammed El-Moqrani.

[11]

IIIe République : l’Algérie des colons. Au gré des intérêts exclusifs des colons, la politique française oscille entre assimilation et décentralisation.

26 août 1881. « Système des rattachements » : les affaires algériennes sont réglées dans les ministères parisiens ; les pouvoirs du Gouverneur sont annihilés.

Fin 1881. Division des territoires civils en 196 communes de plein exercice, « l’exploitation de l’indigène à ciel ouvert » (J. Ferry) et 77 communes mixtes.

1892. La commission d’enquête du Sénat présidée par Jules Ferry se prononce contre les excès de l’assimilation.

31 décembre 1896. Un décret abolit le système des rattachements ; l’autorité du Gouvernement Général est renforcée.

23 août 1893. Le retour à la décentralisation est marqué par la création des Délégations financières.

19 décembre 1900. Définie comme un « ensemble de départements juxtaposés », l’Algérie se voit conférer la personnalité civile et un budget spécial.

1912. Début de la revendication politique algérienne. Les « jeunes algériens », élite citadine francisée, revendiquent l’extension des droits des musulmans.

4 février 1919. Pour récompenser le « loyalisme » des musulmans pendant la 1re guerre mondiale, une loi accorde une représentation à un plus grand nombre de musulmans pour toutes les Assemblées de l’Algérie.

Après la guerre, certains « jeunes algériens » déçus par le caractère dérisoire des réformes se regroupent autour de l’Émir Khaled, un des premiers à revendiquer l’indépendance.

Les intellectuels qui entourent Ferhat Abbas et Ben Djelloul souhaitent seulement la « transformation de la colonie en province ».

1926. Fondation à Paris de « L’Étoile Nord-Africaine » dirigée par Messali Hadj, d’orientation nationaliste.

[12]

9 novembre 1927. Les Français d’Algérie obtiennent le rappel du Gouverneur Viollette qui veut accorder à l’élite indigène le droit de vote.

1927. Le rappel de « Viollette l’Arabe » marque la fin de la revendication d’égalité. L’idée de la « nation algérienne » mise en avant par certains va se trouver au centre du combat.

1931. Dans son livre L’Algérie vivra-t-elle ?, Viollette affirme que, si l’Algérie reste le fief exclusif des colons, dans vingt ans elle sera perdue pour la France.

1931. Constitution autour du Cheikh Ben Badis du mouvement des « Ulémas d’Algérie ». L’esprit de ce mouvement est résumé par la devise inscrite en tête de L’Histoire de l’Algérie de Tewfik El Madani (1931) : « L’Islam est notre religion, l’Algérie est notre patrie, l’arabe est notre langue ».

Février 1934. Au cours des manifestations qui, à Alger, font écho aux manifestations de Paris, première apparition du drapeau vert à croissant rouge.

1936. Création du Parti Communiste Algérien qui remplace la Fédération Algérienne du PCF.

1936. Malgré les progrès de l’idée nationale, des bourgeois intellectuels restent partisans de l’égalité des droits. F. Abbas déclare : « J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé les vivants et les morts, j’ai visité les cimetières, personne ne m’a parlé de la patrie algérienne ».

Mai 1936. Victoire du Front Populaire aux élections. L’ancien gouverneur Viollette entre dans le cabinet du Ministre des Problèmes Méditerranéens.

17 juin 1936. Le Congrès Musulman Algérien qui réunit toutes les tendances de l’opposition algérienne adopte une charte qui préconise des réformes sans mettre en cause le rattachement de l’Algérie à la France. Seuls, les messalistes, partisans de l’indépendance, ont voté contre.

1937. Le Gouvernement Blum s’en tient au projet Viollette de 1927. Mais il y renonce sous la pression conjuguée des colons et de la droite française. C’est la dernière chance de la politique d’assimilation.

1937. Ben Djelloul tire la conclusion : « Les musulmans algériens se réserveront le droit de revendiquer autre chose ».

Mai-août 1937. Dissolution de l’Étoile Nord-Africaine ; Messali Hadj, qui vient de créer le Parti Populaire Algérien, est arrêté.

[13]

Février-mai 1943. Gagné à l’idée de la nation algérienne, F. Abbas rédige le « Manifeste du Peuple Algérien » précisé par le « Projet de Réformes ». Il constitue le premier programme complet en faveur d’un « État algérien autonome » et définit une conception fédérale des rapports avec la France.

Mai 1943. Le Gouverneur Général Catroux nommé par le Comité Français de Libération Nationale repousse le projet de F. Abbas.

12 décembre 1943. Discours du Gal De Gaulle à Constantine : il annonce l’attribution de la citoyenneté française à des dizaines de milliers de musulmans : c’est avec du retard la réalisation du projet Viollette.

Fin 1943. F. Abbas, d’accord avec les chefs nationalistes, repousse cette politique d’assimilation.

7 mars 1944. Une ordonnance donne à certains musulmans la possibilité de devenir « citoyens français à titre personnel », tout en conservant leur statut de droit privé. Elle est complétée par l’Ordonnance du 7 mai qui abolit la distinction entre citoyens et non-citoyens d’une même nationalité. En principe musulmans et Français d’Algérie ont les mêmes droits de citoyens, tout en gardant des statuts personnels différents.

Mars 1944. F. Abbas tente de rassembler en un front unique les Ulémas et le P.P.A. clandestin de M. Hadj. C’est l’Association des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML). Mais ses thèses fédéralistes sont mises en minorité par la revendication de l’indépendance de M. Hadj.

Mai 1945. L’agitation nationaliste aboutit, après la déportation de M. Hadj, aux sanglants événements du Constantinois.

17 août 1945. Pour la première fois, des musulmans participent à une élection politique. Mais la division du corps électoral en deux collèges établit une discrimination à l’égard des musulmans.

1946. F. Abbas fonde l’Union Démocratique du Manifeste Algérien (UDMA) qui préconise une République Algérienne autonome, mais associée dans l’Union Française. À l’Assemblée Nationale, il déclare : « C’est votre dernière chance, nous sommes le dernier barrage ».

[14]

13 octobre 1946. La Constitution réserve le problème du Statut de l’Algérie.

1947. Rentré de déportation, Messali Hadj crée un nouveau parti : le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD).

20 septembre 1947. Promulgation du Statut de l’Algérie.

Lors de la discussion à l’Assemblée, les projets de F. Abbas n’ont même pas été examinés.

Octobre 1947. La victoire du MTLD aux élections municipales dit clairement l’hostilité musulmane au « statut octroyé ».


[15]

SITUATION POLITIQUE DE L’ALGÉRIE
À LA VEILLE DE L’INSURRECTION
DU 1er NOVEMBRE 1954


Lorsqu’éclate l’Insurrection de novembre 1954, l’Algérie est soumise au régime juridique et politique défini par le Statut de 1947.

Aux termes de l’article I du Statut, « l’Algérie constitue un groupe de départements dotés de la personnalité civile, de l’autonomie financière et d’une organisation particulière. L’égalité effective est proclamée entre tous les citoyens français » [2]. L’équilibre est donc maintenu entre le principe d’assimilation (l’Algérie, partie de la France) et le principe de décentralisation (l’Algérie, unité administrative particulière de plusieurs départements). Le pouvoir exécutif reste confié à un Gouverneur Général, le pouvoir législatif à l’Assemblée Nationale française. Le Statut innove en instituant une Assemblée Algérienne qui remplace les Délégations Financières avec des attributions légèrement accrues. Mais cette Assemblée est privée dès l’origine de toute représentativité par le maintien des deux collèges électoraux et le principe de la représentativité « paritaire » : 60 députés du 1er collège représentent [16] 464 000 citoyens français (auxquels s’ajoutent 58 000 musulmans titrés, notables etc. admis dans ce collège) ; les 60 députés du 2e collège représentent, eux, 1 300 000 électeurs musulmans. Cette disproportion est encore plus frappante au regard de la répartition démographique en Algérie : environ 1 million d’Européens pour 8 millions de musulmans.

L’application du Statut ne fait que confirmer sa véritable nature « d’instrument au service des intérêts de la minorité européenne ». Dès les élections d’avril 1948 à l’Assemblée Algérienne, l’intervention de l’administration dans les opérations électorales donne une majorité écrasante aux partisans de l’Algérie française. Les gouverneurs Naegelen, puis Léonard, pour la « défense de la souveraineté française », élèvent la falsification électorale « à la hauteur d’une institution »[3]. Cette Assemblée ainsi truquée n’accomplit aucune des tâches que le Statut lui assignait : suppression des communes mixtes, organisation de l’enseignement en langue arabe. Elle se borne à l’expédition du budget. Toutes les voies légales vers des réformes profondes sont fermées. « Il n’y a plus d’autre solution que les mitraillettes », déclare F. Abbas en 1953.

Cependant, l’audience des nationalistes ne cesse de grandir. Tandis que les jeunes bourgeois francophiles se tournent avec sympathie vers l’UDMA, le parti le plus [17] radical, le MTLD de Messali Hadj étend son influence sur les masses prolétariennes des villes et jusqu’aux fellahs eux-mêmes.

Mais en marge des partis nationalistes, dès 1947, l’OS (Organisation Spéciale) a été créée par des militants convaincus que seul, le passage à l’insurrection armée peut battre en brèche la domination française. Les cadres de l’OS parmi lesquels Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf, Boussouf, préparent cette insurrection. Traquée et démantelée en 1950, l’Organisation se reconstitue avec l’aide de l’Égypte. La révolution nassérienne de juillet 1952 favorise les projets des chefs de l’OS, cependant que les événements de Tunisie et du Maroc apportent un encouragement à leur lutte. En Algérie, le MTLD, privé de son chef assigné à résidence en France, perd de son influence et est paralysé par des divisions internes : celles-ci aboutissent en juillet 1954 à l’éclatement entre partisans de Messali Hadj et partisans du Comité Central (centralistes). Les chefs de l’OS constitués en Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action (CRUA) décident alors de précipiter l’insurrection. Le soulèvement est fixé au 1er novembre 1954.

[18]

CHRONOLOGIE DE LA GUERRE D’ALGÉRIE

Dans le monde

En Algérie

En France

1954

1954

1954

7 mai. Chute de Dien-Bien-Phu.

20 juillet. Signature des Accords de Genève.

Juillet-août. Éclatement du MTLD entre messalistes et centralistes

Le CRUA décide et prépare l’insurrection.

31 juillet. Promesse de l’autonomie interne à la Tunisie.

26 août. Création au Maroc d’un Conseil d’étude des réformes.

5 septembre. Ouverture des négociations en Tunisie.

Octobre. Voyage de F. Mitterrand, Ministre de l’Intérieur en Algérie : il prélude en principe à des réformes.

1er novembre. Le Gouvernement décide l’envoi de trois bataillons de parachutistes pour le rétablissement de l’ordre.

1er novembre. Insurrection algérienne. Vague d’attentats sur le territoire de l’Algérie ; le massif de l’Aurès est le centre du soulèvement.

Du Caire, la « Voix des Arabes » annonce la constitution du FLN qui engage la lutte révolutionnaire pour « l’indépendance nationale par la restauration de l’État algérien ».

5 novembre. L’existence de l’Armée de Libération Nationale (ALN) est révélée.

5 novembre. Dissolution du MTLD : les centralistes rejoignent le FLN ; les messalistes forment le Mouvement national algérien (MNA).

12 novembre. Premier débat au Parlement : Mendès France, Président du Conseil et F. Mitterrand dénoncent la « rébellion » et affirment : « L’Algérie, c’est la France ».

10-12 décembre. Débat sur la politique du Gouvernement en Afrique du Nord.

Fin de l’année 1954. Opérations militaires contre les groupes de l’ALN dans l’Aurès et l’Est de l’Algérie.

[19]

1955

1955

1955

26 janvier. Rappel du Gouverneur Léonard. Mendès France désigne J. Soustelle pour lui succéder.

5 février. Le Gouvernement Mendès France est renversé sur sa politique en Afrique du Nord.

23 février. Investiture d’E. Faure.

Avril. Conférence de Bandoeng des pays d’Afrique et d’Asie.

5 avril. Vote de la loi sur l’état d’urgence en Algérie.

Mai. Soustelle confie au Général Parlange la coordination des mesures civiles et militaires : début de « l’action psychologique », création des SAS (Sections administratives spécialisées). Le Plan Soustelle « d’intégration loyale » (réformes politiques, économiques et sociales) reprend en la poussant dans ses dernières conséquences la vieille politique de l’assimilation.

19 mai. Rappel des disponibles ; plus de 100 000 hommes sont engagés en Algérie.

Mai. Dissolution du PCA

Juin. Convention franco-tunisienne.

14 juillet. Incidents de Marrakech

20 août. Déclenchement par les « rebelles » d’une série d’actions dans le Nord-Constantinois. C’est une nouvelle étape de l’Insurrection par l’étendue des opérations et l’entrée en lignes d’unités de l’ALN en uniformes.

30 septembre. L’ONU inscrit l’affaire algérienne.

26 septembre. Le « groupe des 61 », élus musulmans du 2e collège à l’Assemblée Algérienne, refuse de participer à la discussion des projets intégrationnistes de Soustelle en se référant à « l’idée nationale algérienne ».

11 septembre. Manifestation de rappelés à la gare de Lyon.

15 septembre. Le journaliste R. Barrat, auteur d’un article intitulé « un journaliste français chez les hors-la-loi algériens » est arrêté pour « non-dénonciation de chefs de bande ».

Automne. 200 000 soldats français participent à la « pacification » du Nord-Constantinois.

29 novembre. Chute du Gouvernement E. Faure et dissolution du Parlement.

Décembre. Campagne électorale : le Front républicain et les communistes font campagne sur le thème de la paix en Algérie.

29 décembre. Une photo publiée par l’Express représentant un « rebelle » algérien exécuté par un gendarme révèle au grand public le caractère de la guerre.

[20]

1956

1956

1956

2 janvier. Victoire de la gauche aux élections. Préparation d’un Gouvernement de Front Républicain excluant les Communistes.

30 janvier. Désignation du Gal Catroux comme Ministre-Résidant en Algérie.

31 janvier. Déclaration d’investiture de G. Mollet : il évoque la « personnalité algérienne » et l’existence de « liens indissolubles » entre la France et l’Algérie. C’est l’abandon de la politique d’intégration.

6 février. À Alger, G. Mollet cède à la pression des Français d’Algérie : il obtient la démission du Gal Catroux et met l’accent sur les liens qui unissent la France à l’Algérie.

9 février. Lacoste Ministre-Résidant en Algérie. Il inaugure la période de « pacification ».

24 février. Création de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA) avec laquelle le FLN entretient des liens étroits.

1er mars. Indépendance du Maroc

Mars. « Pacification » : quadrillage du territoire par l’armée française forte de 400 000 hommes. Le FLN étend son activité de guérilla à l’Oranie et aux villes et « contrôle » des portions non négligeables du territoire.

12 mars. G. Mollet obtient les pleins pouvoirs pour la poursuite de sa politique en Algérie. Celle-ci se résume dans le « triptyque » :

- cessez-le-feu inconditionnel

- élections libres

- négociations tenant compte de la « personnalité de l’Algérie ».

La « pacification » passe au premier plan.

20 mars. Indépendance de la Tunisie

12 avril. Dissolution de l’Assemblée Algérienne dont le rôle est de plus en plus dérisoire.

22 avril. Après celui des Ulémas et du PCA, le ralliement de l’ancien leader modéré F. Abbas est un succès politique pour le FLN.

Juin. Les Anglais évacuent le canal de Suez.

Juillet. Nationalisation du canal de Suez

20 août. Le Congrès clandestin de la Soumman procède à l’organisation du FLN : la direction politique revient au Conseil National de la Résistance Algérienne (CNRA) et à un Comité de Coordination et d’Exécution (CCE) de 5 membres. Il établit un programme politique et définit le but de la lutte : une République algérienne unitaire, sociale et démocratique. Les conditions politiques d’un cessez-le-feu sont la reconnaissance de l’indépendance et de la souveraineté algérienne.

1-5 septembre. G. Mollet fait procéder à des contacts avec le FLN à Rome et à Belgrade.

22 octobre. Massacre de Meknès

22 octobre. Coup de force : capture de Ben Bella et de 4 autres membres dirigeants du FLN. L’avion marocain où ils avaient pris place est détourné, sur l’ordre de M. Lejeune et atterrit à Alger.

Novembre. Échec de l’expédition franco-britannique de Suez qui voulait entre autres choses empêcher l’aide de l’Égypte aux nationalistes algériens.

5 décembre. Dissolution des Conseils Généraux d’Algérie et des communes de plein exercice.

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1957

1957

1957

7 janvier. Le Général Massu est chargé de « maintenir l’ordre » à Alger où le FLN a recours au terrorisme.

9 janvier. La « déclaration d’intention sur l’Algérie » de G. Mollet marque un premier pas vers l’abandon du triptyque.

Janvier-septembre. Bataille d’Alger. Les « paras » de Massu s’efforcent de démanteler l’organisation terroriste. Dans le même temps, combats dans le bled contre les unités de l’ALN ; les populations sont « regroupées » pour permettre l’isolement des combattants.

16 janvier. Les « ultras » soupçonnant le Gouvernement de préparer l’abandon de l’Algérie passent à l’action : attentat au bazooka contre le Général Salan.

15 avril. Pour protester contre « les méthodes de la pacification », le Gal de la Bollardière demande à être relevé de son commandement.

20 mai. Le massacre de Melouza, douar messaliste, par les commandos du FLN rejette dans le camp français le dissident Bellounis.

21 mai. Chute du gouvernement G. Mollet.

En France la campagne contre les tortures et les excès de la « pacification » se développe.

11 juin. Arrestation et « disparition » de Maurice Audin.

12 juin. Le nouveau Président du Conseil Bourgès-Maunoury annonce la préparation d’une Loi-Cadre pour l’Algérie.

15 juillet. Djamila Bouhired est condamnée à mort.

25 juillet. Proclamation de la République tunisienne.

13 septembre. Quelques jours avant la session de l’ONU, présentation de la Loi-Cadre : l’Algérie, « partie intégrante de la France » est morcelée en territoires autonomes et pourvue d’institutions fédératives aux compétences limitées.

20 septembre. Inscription de l’affaire algérienne à l’ONU.

27 septembre. Le FLN fait connaître son refus catégorique du projet de loi-cadre « prétention ridicule au démembrement de l’Algérie ».

Septembre. Le CNRA convoqué au Caire porte à 9 le nombre des membres du CEE où entre F. Abbas. Le CEE réside désormais à Tunis.

30 septembre. Rejet de la Loi-Cadre. Démission du Gouvernement Bourgès-Maunoury.

30 novembre. La Loi-Cadre amendée par des dispositions favorables à la minorité européenne est finalement adoptée.

Fin 1957. Le FLN délègue M’hammed Yazid pour diriger son « bureau » après des Nations Unies.

13 décembre. Publication du Rapport de Synthèse de la Commission de Sauvegarde des Droits et des Libertés individuels dans Le Monde.

[22]

1958

1958

1958

1er février. Proclamation de la République Arabe Unie.

8 février. Bombardement de Sakhiet-Sidi-Youseef en représailles des raids de l’ALN

Février. Le Gvt tunisien obtient les « bons offices » des USA et de la Gde Bretagne.

25 février. F. Gaillard reçoit M.M. Murphy et Beeley venus apporter les « bons offices » des Américains et des Anglais : un règlement international du problème algérien est entrevu.

Avril. Les Européens d’Algérie craignant la formation d’un « gouvernement d’abandon » forment un Comité de Vigilance.

15 avril. Débat sur les « bons offices ». La chute du Gouvernement Gaillard marque l’ouverture d’une longue crise.

26 avril. Première manifestation de rue à Alger pour exprimer la « volonté de l’Algérie de rester française ».

27-30 avril. Conférence Maghrébine de Tanger : le communiqué final évoque la constitution d’un gouvernement algérien.

9 mai. Exécution de trois prisonniers français par le FLN

9 mai. Désignation de Pflimlin

13 mai. Coup de force à Alger : occupation du Gouvernement Général. Formation d’un Comité de Salut Public dont Massu prend la tête. Il réclame la formation à Paris d’un « gouvernement de Salut Public » pour la sauvegarde de l’Algérie française.

13 mai. Pflimlin investi par 274 voix contre 129 tard dans la nuit après l’annonce des événements d’Alger.

14 mai. Le Général Salan prend en main les destinées de « l’Algérie française ».

15 mai. Salan fait acclamer le nom du Général De Gaulle ; celui-ci rompt le silence : « je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République ».

Mai. Déclaration arabo-soviétique condamnant la politique algérienne à l’occasion d’un voyage de Nasser en URSS.

16 mai. Début des manifestations de « fraternisation ». Journées de manifestations et de fièvre. Des CSP se constituent dans toute l’Algérie.

19 mai. Conférence de presse de De Gaulle. Débrayages pour « briser le complot fasciste ».

27 mai. Salan nomme le Colonel Thomazo « gouverneur de Corse » où se constitue un CSP.

27 mai. De Gaulle déclare : « j’ai entamé le processus régulier nécessaire à l’établissement d’un gouvernement républicain ».

28 mai. Manifestation massive à Paris pour la Défense de la République.

29 mai. La guerre continue. Le FLN dénonce « l’opération fraternisation » des « ultra-colonialistes » et prévoit une lutte plus implacable. (El Moujahid)

29 mai. Après la démission de Pflimlin, Président Coty fait appel à De Gaulle.

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2 juin. Message de De Gaulle au Roi du Maroc et au Président Bourguiba.

1er juin. Investiture de De Gaulle.

2 juin. Renouvellement des Pouvoirs Spéciaux.

4 juin. Discours de De Gaulle au Forum d’Alger « je vous ai compris… ». Il lance un appel à la réconciliation.

6 juin. À Mostaganem De Gaulle prononce le slogan intégrationniste « l’Algérie française ».

7 juin. Réunion du CEE au Caire. Le FLN prend position contre la politique algérienne de De Gaulle qui « ferme la porte à toute possibilité de solution négociée sur la base de l’indépendance de l’Algérie ».

7 juin. Nomination de Salan comme Délégué Général civil et militaire. Les CSP sont réduits à une activité de propagande.

Fin juin. Conférence Maghrébine à Tunis : condamnation de la politique de De Gaulle.

Septembre. Le FLN lance le mot d’ordre de boycott du référendum constitutionnel.

19 septembre. Constitution du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) présidé par F. Abbas.

26 septembre. En présence de l’armée, le référendum obtient 96 % de oui en Algérie.

Fin septembre. Reconnaissance du GPRA par la Chine, la Corée du Nord et les pays islamiques.

28 septembre. 80% de oui au référendum constitutionnel

Septembre. Le FLN organise des actes de sabotage en métropole.

3 octobre. Discours de De Gaulle à Constantine : plan de développement économique et social.

13 octobre. Interview de F. Abbas dans le journal allemand « Der Tag » : le FLN se déclare prêt à la négociation et ne pose pas en préalable le droit à l’indépendance.

23 octobre. Conférence de presse. De Gaulle offre la « paix des braves », mais la mention du drapeau blanc implique l’idée d’une capitulation.

27 octobre. Réponse négative du GPRA à l’offre de la « paix des braves ».

30 novembre. Élections en Algérie pour la première fois au collège unique : 71 députés « Algérie française » sont élus.

12 décembre. Salan relevé de ses fonctions. Delouvrier, délégué général. Challe, Commandant en chef de l’armée.

13 décembre. Une résolution du groupe afro-asiatique à l’ONU sur le droit du peuple algérien à l’indépendance est battue de peu.

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1959

1959

1959

7 mars. Transfert de Ben Bella à l’Île d’Aix

28 mars. Mort d’Amirouche

Mars. Première « tournée des popotes ».

16 septembre. Conférence de presse du Général De Gaulle. Il proclame le recours à « l’autodétermination ». Il écarte la « sécession » et la « francisation » pour donner sa préférence à « l’association ».

28 septembre. Réponse du GPRA qui demande des garanties d’application de l’autodétermination en réaffirmant l’unité nationale et l’intégrité du territoire.

20 novembre. Le GPRA confie à Ben Bella alors prisonnier à l’Île d’Aix la tâche d’entreprendre des négociations.

14 décembre. Échec de la motion algérienne à l’ONU

Décembre-janvier. Réunion du CNRA à Tripoli

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1960

1960

1960

18 janvier. Rappel de Massu à la suite d’une interview à un journal allemand.

19 janvier. Le GPRA confirme sa prise en considération de l’autodétermination.

24 janvier. À Alger, la semaine des « barricades » s’achève par la reddition des émeutiers et la fuite de leur chef Ortiz.

5 février. Soustelle quitte le gouvernement.

10 février. Réorganisation de la justice militaire. Suppression des « services psychologiques ».

24 février. Découverte du « Réseau Jeanson ».

3-5 mars. Nouvelle « tournée des popotes » : le problème algérien ne sera réglé qu’après la victoire des armes françaises. De Gaulle parle de « l’Algérie algérienne liée à la France ».

30 mars. Le Général Crépin remplace Challe.

14 juin. Allocution radiodiffusée de De Gaulle : offre de négociation aux « dirigeants de l’insurrection ».

25-29 juin. Échec des pourparlers de Melun

30 juin. Déclaration commune des syndicats (CGT, CFDT, FEN, UNEF) sur la nécessité de négociations entre le gouvernement français et le GPRA.

5 septembre. Conférence de presse. De Gaulle précise sa pensée sur la structure de l’Algérie algérienne.

6 septembre. Manifeste des 121 sur le « Droit à l’insoumission ».

14 septembre. Salan prend position contre la politique algérienne de De Gaulle.

27 septembre. Reconnaissance du GPRA par l’URSS

Octobre. La Chine s’engage à prêter assistance au GPRA.

27 octobre. Manifestation pour la paix à Paris.

31 octobre. F. Abbas condamne le principe de « l’Algérie algérienne » et refuse un référendum sous le contrôle de l’armée.

4 novembre. Conférence de presse. De Gaulle fait allusion à la « République algérienne » qui existera un jour.

16 novembre. Annonce d’un référendum sur l’organisation des pouvoirs publics et le principe de l’autodétermination.

9-13 décembre. En Algérie, De Gaulle est hué par les Européens. Premières manifestations musulmanes pour l’Algérie indépendante. Apparition du drapeau algérien.

19 décembre. Adoption à l’ONU d’une motion sur le droit du peuple algérien à l’indépendance et à l’autodétermination.

1961

1961

1961

8 janvier. 60 % de oui au référendum

8 janvier. Référendum : 75 % de oui.

13 janvier. Le GPRA se déclare prêt à engager des négociations.

25 janvier. Assassinat de Me Popie.

20 février. Conversations en Suisse sur les conditions des négociations avec le GPRA

1er mars. La déclaration de Joxe sur l’intention du Gouvernement de discuter aussi avec la MNA retarde l’ouverture des négociations.

31 mars. Assassinat de C. Blanc, maire d’Évian.

11 avril. Conférence de presse. L’Algérie sera un « État souverain au dedans et au dehors ». De Gaulle envisage la sécession de l’Algérie et le regroupement des Européens.

21-25 avril. Putsch des Généraux Salan, Challe, Zeller, Jouhaud. Débuts de l’OAS

[26]

8 mai. De Gaulle annonce la poursuite de la répression ; de la politique d’autodétermination

20 mai. Ouverture de la 1re Conférence d’Évian : la négociation bute sur le problème du Sahara et sur le statut des Européens.

31 mai. Assassinat du Commissaire Gavoury par l’OAS.

13 juin. Suspension de la Conférence

7 juillet. Manifestations algériennes au cours d’une journée nationale contre la partition.

20-28 juillet. Reprise des négociations à Lugrin. La Conférence est ajournée sine die.

5 août. Première émission pirate de l’OAS.

27 août. Le CNRA réuni à Tripoli remanie le GPRA : F. Abbas est remplacé par Ben Khedda. Il refuse toute forme d’association et d’atteinte au « Sahara algérien ».

5 septembre. Dans sa Conférence de presse, De Gaulle parle « d’un dégagement n’excluant pas une coopération ». Il admet qu’une Algérie indépendante et associée aura vocation pour revendiquer le Sahara.

8 septembre. Attentat contre De Gaulle sur la route de Colombey.

20 septembre. Assassinat du Commissaire Goldenberg. Développement de l’OAS : l’armée lutte contre deux fronts.

2 octobre. Dans une allocution, De Gaulle laisse prévoir « l’institution d’un État algérien souverain et indépendant par la voie de l’autodétermination ».

17 octobre. Manifestations algériennes à Paris

1er novembre. Journée pour l’indépendance organisée par le FLN.

29 décembre. On annonce le retour à Paris de deux divisions.

1962

1962

1962

8 février. Au métro Charonne, une manifestation pour la paix fait neuf victimes.

10 février. Rencontre aux Rousses des ministres français et de membres du GPRA.

20-27 février. Réunion du CNRA à Tripoli. L’OAS par le massacre des Algériens tente de provoquer la riposte du FLN.

7-18 mars. Les négociations d’Évian aboutissent à la signature d’accords instituant la souveraineté de l’État algérien sur les 15 départements et le Sahara.

8 avril. Référendum : 90,7 % de oui.

1er juillet. Référendum d’autodétermination : l’Algérie devient indépendante. Exode des Français d’Algérie.

5 juillet. Célébration de l’indépendance.


[27]

HYPOTHÈSES
ET MÉTHODES



[28]

LE CORPUS

On se propose d’étudier le comportement linguistique des groupes socio-politiques de la communauté française à travers des énoncés produits par six quotidiens entre novembre 1954 et mars 1962 à propos de la guerre d’Algérie. On a déjà, par le choix des quotidiens et de l’époque, opéré un premier tri dans l’universel du discours de la guerre d’Algérie. Cependant les énoncés ainsi retenus renvoient à sept ans et demi de conflit et, au-delà de l’unité apparente de leur thème, à la diversité des aspects de la guerre d’Algérie. Ils forment une masse qui n’est homogène ni dans le temps, ni dans l’espace.

La première démarche consiste à délimiter dans cette masse un ensemble homogène d’énoncés, autrement dit à définir dans l’espace et dans le temps l’objet de notre étude. Ainsi comprise, la constitution du corpus est contemporaine de la détermination des objectifs de la recherche. Arbitraire au regard de l’histoire, le double découpage auquel on procède ne se justifie que parce qu’il fonde et délimite l’objet de l’analyse linguistique.

Choix d’un contenu, choix d’une chronologie sont dépendants l’un de l’autre. Mais il apparaît que le choix prioritaire est celui du contenu : c’est à partir de lui [29] qu’on peut établir la chronologie, c’est-à-dire déterminer sur l’axe du temps un certain nombre de coupes horizontales. L’examen des quotidiens suggère une dichotomie fondamentale entre deux aspects de la guerre d’Algérie renvoyant à des types d’article généralement différents. L’aspect événementiel comprend la relation des opérations de guerre, « ratissages », embuscades, « nettoyages », tortures, regroupement etc. Il apparaît dans les dépêches de correspondants, les reportages, les communiqués. L’aspect politique se manifeste dans les éditoriaux, les comptes-rendus des discours officiels, les articles de synthèse ou de commentaire, les déclarations des groupes et des personnalités. Il renvoie lui-même à un contenu divers englobant la définition du « problème » et de ses « solutions », ses incidences sur la vie politique française, les échos qu’il fait naître dans l’opinion publique internationale.

La constitution de notre corpus repose sur une double décision : d’une part nous écartons le côté événementiel pour ne retenir que l’aspect politique de la guerre d’Algérie, de l’autre nous définissons celui-ci comme le problème de la relation entre l’Algérie et la France. Ce choix repose sur une observation qui a orienté tout notre travail. Manifestation de la crise du rapport entre l’Algérie et la France, la guerre d’Algérie se situe tout entière entre la formule des dirigeants français aux premiers jours de l’Insurrection : « l’Algérie c’est [30] la France » et la formule de l’indépendance contenue dans les Accords d’Évian qui mettent un point final au conflit. On peut admettre, nous semble-t-il, que l’ensemble des formules officielles définissant entre 1954 et 1962 la relation entre l’Algérie et la France constituent les repères d’une histoire politique de la guerre d’Algérie. En même temps ces propositions dessinent en quelque sorte la courbe linguistique de la guerre. Ainsi notre choix a un triple aspect : il est choix d’un contenu défini comme le problème de la relation entre l’Algérie et la France ; il intéresse la linguistique puisqu’il renvoie aux propositions qui expriment cette relation ; il engage l’établissement d’une chronologie fondée sur les discours officiels – événements politiques et linguistiques à la fois – qui jalonnent l’histoire de la guerre d’Algérie.

Le corpus est constitué sur cette base. Organisé autour des discours-événements, il comprend les énoncés des quotidiens qui rendent compte du discours officiel et le commentent. Ces énoncés, homogènes par leur sujet, sont pris exclusivement dans les comptes-rendus et les articles proprement politiques des quotidiens. De la dimension diachronique du travail, ce corpus tient la particularité d’être formé de plusieurs sous-ensembles correspondant aux moments historiques donnés par la chronologie. Chacun de ces sous-ensembles constitue une synchronie comprenant la période où le discours officiel est perçu [31] comme un événement qui mérite le commentaire. Sa durée est d’un mois en moyenne. D’une manière générale, on a essayé d’éviter les interférences entre la synchronie et la diachronie. Dans ces deux cas on a vérifié le caractère négligeable de l’incidence de la diachronie par l’analyse linguistique elle-même (Synchronie II et III). Homogènes du point de vue de la situation de communication, les énoncés de chaque sous-partie du corpus sont de deux types : énoncé rapporté, énoncé sur énoncé. On a tenu pour négligeables les différences stylistiques qui ressortissent à la forme même des articles et, malgré leur caractère spécifique, on a retenu les éditoriaux pour établir un équilibre entre les quotidiens dont certains, hormis l’éditorial, ignorent l’article de commentaire politique.

Le Corpus a été reproduit synchronie par synchronie. Les références porteront seulement le numéro de la synchronie, le nom du quotidien et la date de l’article.

LE POSTULAT INITIAL

Nous avons défini deux ensembles : l’un, qui en tant que tel relève de la sociologie, est constitué par six quotidiens représentatifs des groupes socio-politiques de la communauté française ; l’autre relève de la linguistique et comprend les énoncés produits par ces quotidiens dans des situations historiques précises. Par le fait même de [32] les définir et de les constituer, nous postulons une relation entre ces deux ensembles, en d’autres termes, une correspondance entre un comportement verbal et un comportement non verbal. Ainsi formulé ce postulat n’a rien que de très banal, il correspond à une intuition largement répandue. La possibilité de déceler dans le discours d’un locuteur des mots qui « classent à droite ou à gauche » est généralement admise. Elle se fonde sur l’idée que le vocabulaire se différencie selon les groupes sociaux et l’idéologie, consciente ou non, qui gouverne leur appréhension du monde.

Si le linguiste admet une corrélation socio-linguistique, il ne peut se désintéresser de la manière dont il établira cette correspondance. Sa validité dépendra des hypothèses et de la méthode adoptées. Se placer dans la perspective évoquée à l’instant revient à admettre qu’à des différences sociologiques répondent des différences dans les mots. Ceux-ci sont considérés comme des « indices » révélateurs d’un certain comportement politique ou idéologique. Ainsi l’adoption de cette hypothèse nous conduirait à établir, pour les différents moments historiques de la guerre d’Algérie, un classement des unités communes à l’ensemble des groupes sociaux et de celles qui sont spécifiques d’un groupe donné. Une telle orientation fait naître plusieurs objections.

D’abord – mais ce n’est pas l’essentiel – la validité de la méthode repose sur l’exhaustivité de l’étude, condition [33] que notre travail ne remplit pas. La seconde objection est plus grave : elle touche au caractère tautologique que nous croyons déceler dans l’hypothèse elle-même. N’est-il pas vrai qu’en inférant de la présence d’un mot dans les énoncés de tel groupe social sa spécificité, on projette dans le modèle linguistique un modèle sociologique, au lieu de construire une structure linguistique indépendante de tout présupposé sociologique ? Enfin – et l’argument est cette fois-ci d’ordre strictement linguistique – on ne peut qu’être réservé à l’égard d’une méthode qui dissocie l’étude du mot de l’étude de l’énoncé. On sait que la grammaire générative distingue entre le morphème, unité du lexique de la langue, défini par un certain nombre de traits distinctifs, relevant du modèle de compétence, et le mot, unité du discours, de l’énoncé réalisé, qui relève, lui, du modèle de performance. Dans les textes sur lesquels nous travaillons, le mot est une unité constituante de l’énoncé : il est une proposition ou impliqué dans une proposition. Certes la présence ou l’absence d’un mot peut être significative, mais il n’y a pas nécessairement symétrie entre les deux. Ne pas tenir compte de la relation des éléments dans l’énoncé, des rapports de reformulation entre les propositions, de la gradation selon laquelle le mot-proposition est plus ou moins assumé par le sujet d’énonciation peut fausser gravement les résultats de l’analyse.

[34]

LA MISE EN RELATION DES DEUX MODÈLES

On est donc conduit pour les raisons théoriques qu’on vient de donner à prendre en considération l’ensemble de l’énoncé. Dès lors, on postule une relation entre une structure syntaxique et un comportement socio-politique, et l’analyse lexicale se trouve dépassée par une analyse du discours. Celle-ci utilise la méthode distributionnelle définie par Zellig S. Harris [4]. L’hypothèse est alors, comme le souligne J. Dubois, que « la répartition des mots dans un texte n’est pas aléatoire et implique un modèle sous-jacent, idéologique, dont elle peut donner une première idée » [5]. Si les énoncés qu’on étudie sont choisis de manière à être représentatifs du discours politique de la guerre d’Algérie, on peut envisager la mise en relation des deux modèles linguistique et sociologique à partir d’une nouvelle hypothèse. On pose qu’il doit être possible de déterminer les phrases de base qui sous-tendent le discours politique de la guerre d’Algérie dans son fonctionnement synchronique et peut-être dans son fonctionnement diachronique. Si cette hypothèse est vérifiée par la recherche, on aura en quelque sorte un modèle de compétence du discours politique de la guerre d’Algérie [35] commun à tous les locuteurs. Les variations des performances pourront alors synchroniquement être mises en relation avec des clivages socio-politiques, diachroniquement rendre compte des phénomènes d’évolution.

LE TEXTE

Le corpus qu’on a défini constitue un ensemble qu’on pourrait envisager de soumettre dans sa totalité à l’analyse. Dans cette hypothèse, on prendrait alors en considération l’enchaînement des propositions dans le texte suivi.

Dans la perspective donnée à notre travail, il est nécessaire que les énoncés étudiés puissent être considérés comme représentatifs du discours politique de la guerre d’Algérie. En fonction de cet objectif, écartant la première hypothèse, nous décidons d’opérer un tri parmi les énoncés du corpus : par là nous construisons le texte auquel s’appliquera l’analyse. Nous avons défini le problème politique de la guerre d’Algérie comme le problème du rapport entre l’Algérie et la France. Nous appelons « discours politique de la guerre d’Algérie » le discours qui engage une représentation de la relation entre les termes Algérie et France. Il paraît légitime, en fonction de cette définition et de notre objectif, de soumettre à l’analyse l’ensemble des énoncés formés autour des unités Algérie [36] et/ou France et des adjectifs correspondants. Le texte ainsi construit ne nous dira rien de l’enchaînement des phrases dans le discours réel : il consiste en « une classe de propositions où l’on se donne un invariant » [6]. La nature même des invariants choisis – deux noms propres référant aux entités dont la relation est en cause, deux adjectifs dérivés de type relationnel – nous autorise à penser que les propositions où ils se trouvent sont représentatives du discours politique tel qu’on l’a défini, que ce discours politique lui-même est représentatif d’un certain contenu politique.

LA MÉTHODE D’ANALYSE

Les procédures de l’analyse sont celles que Zellig S. Harris a définies dans son article « Discourse Analysis ». Dans son principe, la méthode consiste à appliquer au discours l’analyse distributionnelle pratiquée par la linguistique descriptive au seul niveau de la phrase. Taxinomique dans son essence, elle vise à classer les éléments de manière à faire apparaître des schèmes récurrentiels de morphèmes représentant une certaine structure syntaxique. L’analyse repose sur le principe d’équivalence en vertu duquel deux éléments sont équivalents s’ils se trouvent dans des environnements [37] identiques ou équivalents. À partir de là, on procède à l’établissement de classes d’équivalence ou paradigmes des éléments apparaissant dans un même environnement à l’intérieur d’une même structure propositionnelle. Si le texte présente plusieurs variantes d’un même type simple de proposition, le classement est immédiat : il suffit de regrouper les énoncés. Ainsi dans notre corpus, la réalisation fréquente d’une proposition de la forme : L’Algérie + est + prédicat permet de constituer directement une classe d’équivalence formée de tous les prédicats substituables :

L’Algérie est

la France
française
une province française
trois départements français
l’Algérie…


Le terme d’équivalence renvoie à la syntaxe et non au sens : tous les éléments de la classe sont définis par les mêmes possibilités de combinaison syntagmatique.

Manipulation transformationnelle

Quand la structure du texte ne permet pas le classement immédiat des unités, on a recours aux transformations. Il s’agit pour Z. S. Harris d’une simple procédure opérationnelle, complément indispensable à l’analyse distributionnelle. La transformation est une règle d’équivalence entre deux phrases ou deux structures. Si une phrase P est définie par la cooccurrence des classes de morphèmes A, B et C, la phrase P’ transformée est définie par la même cooccurrence. [38] Les relations entre les morphèmes demeurent semblables, seule change la forme grammaticale. Ainsi l’opération par laquelle on transforme une phrase passive en une phrase active (ou l’inverse) ne modifie ni les rapports entre les morphèmes, ni par conséquent le signifié. Elle établit une relation d’équivalence entre deux structures différentes. L’application des règles d’équivalence apparaît donc comme une procédure légitime qui permet de « normaliser » le texte, de regrouper des segments apparemment différents. Ainsi, dans notre corpus, étant donné le schème SN1 + veut + (SN2, Inf., que P), la classe d’équivalence de SN1 comprend les compléments des syntagmes la volonté de…, l’objectif de…, l’aspiration de…, la revendication de… etc. On établit cette classe en procédant à une transformation inverse, c’est-à-dire en remontant en vertu de règles précises à la proposition SN1 + veut + SN2 qui a subi la transformation de nominalisation avant d’être enchâssée dans la phrase matrice.

Réduction des énoncés

La structure complexe des phrases du corpus impose une généralisation de la manipulation transformationnelle par laquelle on réduit l’énoncé. La phrase réalisée comporte en général de nombreuses propositions, subordonnées ou coordonnées, à l’intérieur desquelles des mots peuvent eux-mêmes représenter une proposition. Il s’agit de faire apparaître la succession des propositions, le type de relation [39] institué entre elles, les éléments de modalisation qui peuvent les marquer. La réduction suppose la maîtrise des règles de grammaire (modèle de compétence) par lesquelles on passe de la phrase nucléaire à la phrase transformée : les règles qui rendent compte de la nominalisation d’une proposition et de son enchâssement dans la proposition matrice, et celles qui posent une transformation relative à l’origine de l’adjectif épithète jouent dans notre corpus un rôle particulièrement important. Nous bénéficions, il faut le souligner, du fait que la langue du texte analysé appartient sans conteste à notre propre synchronie.

La normalisation du texte peut impliquer, contrairement à ce que le terme de réduction laisserait penser, la restitution d’éléments effacés au niveau de la performance. L’intuition, prenant appui sur les règles de la grammaire, permet de rétablir les éléments redondants dans le contexte situationnel de la guerre d’Algérie. Ainsi on posera que le SN l’intégration représente une proposition de la forme l’Algérie sera intégrée dans la France, que l’indépendance est issue de l’Algérie est non dépendante de la France. De la même manière on admettra l’équivalence entre certains référents et l’adjectif français (notre province d’Algériela province française d’Algérie ; nous voulons maintenir la souveraineté françaiseles N qui sont français veulent maintenir la souveraineté française) et on substituera le référé au référent dans l’opération de réduction. [40] Notons que cette intuition est nécessaire dès l’étape de constitution du texte.

Construction du modèle

Par ces opérations on réduit la structure diverse du texte à un nombre restreint de schèmes récurrentiels ou classes de propositions. Ces schèmes forment les phrases de base qui sous-tendent le discours politique de la guerre d’Algérie. On a ainsi construit un modèle de compétence du discours, commun à l’ensemble des locuteurs dans l’espace, mais aussi dans le temps. En effet, élaboré en vertu du caractère particulier du corpus à partir du sous-ensemble de la Synchronie I, ce modèle s’est trouvé validé diachroniquement. Il faut noter que la construction du modèle repose sur des critères purement linguistiques et ne relève pas d’une quelconque intuition sémantique. Dire que l’Algérie est la France et l’Algérie dépend de la France sont les deux phrases fondamentales du discours, c’est simplement dire que les règles de la grammaire permettent, à partir de ces deux propositions, de rendre compte de la plus grande partie des performances du texte. Une telle affirmation n’implique pas d’ailleurs que ces phrases se trouvent réalisées en tant que telles dans le texte : de ce point de vue, il existe une dissymétrie entre les deux phrases dont la première apparaît dans les performances.

[41]

Modèle de compétence et transformations

La construction d’un modèle de compétence du discours politique de la guerre d’Algérie confirme l’hypothèse qu’on avait avancée. Elle n’est qu’un point de départ si l’on admet que la nature des performances selon lesquelles ce modèle est mis en œuvre doit être prise en considération et peut être mise en relation avec des comportements socio-politiques. Une telle optique implique que l’on prend quelque distance, sans pour autant la mettre en cause, avec la méthode sur laquelle on s’est appuyé dans un premier temps. On est amené à dépasser la conception harrissienne des transformations comme simples règles d’équivalence pour intégrer dans l’analyse les transformations comme forme volontairement donnée à l’énoncé par le sujet d’énonciation. Alors que pour Harris, les transformations sont « des relations symétriques entre phrases », l’ordre et le choix des transformations manifestent l’intervention du sujet et son projet dans l’acte de production du texte. On intègre ainsi les faits d’énonciation dans une perspective transformationnelle. Dans l’optique ainsi définie, les performances étant considérées par hypothèse comme spécifiques, on étudie à l’intérieur d’une même synchronie les procédures diverses (transformations, substitution ou addition de terme dans la phrase de base, modalisation, formes de rejet ou de prise en charge…) par lesquelles l’énoncé est reformulé ou reconstruit. L’étude diachronique est fondée sur les mêmes principes.

[42]

Énonciation et discours politique

La relation qu’on peut postuler entre les modèles de performance du discours politique de la guerre d’Algérie et le type de discours caractérisé comme politique repose sur une double proposition. D’une part, on prend comme hypothèse que tout discours politique comporte une « rhétorique implicite » [7] qui en conditionne les formes ; de l’autre, on induit de la structure même des énoncés analysés des traits spécifiques du discours politique.

Le procès d’énonciation, s’il est vrai que « les différentes formes de cette présence, les degrés de son intensité permettent de fonder une typologie des discours » [8] prend une importance centrale. On le saisit notamment au niveau de deux types de faits mis en évidence par l’analyse du corpus : la forme de l’énoncé polémique à prédominance performative, l’ambiguïté et l’opposition entre désambiguïsation et non-désambiguïsation.

LA DOUBLE PERSPECTIVE
DU TRAVAIL

Le travail s’organise selon les deux dimensions synchronique et diachronique. L’analyse des énoncés est menée successivement dans chaque synchronie délimitée par le [43] discours-événement. Celui-ci, défini par une formule dérivée de la (des) phrase(s) de base est pris comme invariant. Les commentaires de la presse constituent des reconstructions horizontales de l’énoncé officiel, mises en œuvre selon les modèles de performance spécifiques de chaque quotidien. La diachronie est envisagée comme le passage d’une synchronie à l’autre. On distingue le plan des énoncés officiels et celui des commentaires. La formule officielle est alors considérée comme une variable dont on étudie verticalement les transformations. Sur le plan des commentaires, on met en lumière pour chaque quotidien le passage d’un système de propositions à un autre système.

[44]

CHOIX DES SYNCHRONIES

On a fait quatre coupes synchroniques dans l’ensemble de la guerre d’Algérie. Chaque synchronie est constituée autour d’un discours officiel considéré comme un événement politico-linguistique.

LA SYNCHRONIE I
(novembre-décembre 1954)

Elle correspond à la période qui suit immédiatement l’Insurrection algérienne du 1er novembre. Elle est centrée sur les discours prononcés à l’Assemblée Nationale par P. Mendès France, Président du Conseil et F. Mitterrand, Ministre de l’Intérieur lors des deux premiers débats parlementaires consacrés à l’Algérie le 12 novembre et le 10 décembre 1954. Ces discours sont caractérisés par la récurrence de la formule l’Algérie, c’est la France qui exprime la position officielle de la France dans la phase initiale de la guerre. Elle est le point de départ politique et linguistique à la fois d’une guerre dont l’aboutissement implique sa remise en cause.

LA SYNCHRONIE II
(février 1956)

Elle correspond à une phase historique nouvelle. [45] En Algérie, au cours de l’année 1955, la guérilla n’a cessé de s’étendre. À la suite des opérations déclenchées le 20 août dans le Constantinois, plus de 200 000 soldats français sont engagés dans le « rétablissement de l’ordre ». Sur le plan politique, le Gouverneur Général désigné par Mendès France, Soustelle, est l’auteur d’un plan complet « d’intégration loyale ». Il s’agit, sous un nom nouveau, d’une forme de la politique d’assimilation qui correspond aux revendications de F. Abbas en 1936. Les élus musulmans du 2e collège eux-mêmes refusent de discuter de ce projet et se référent à « l’idée nationale algérienne » (Motion des 61 du 26 septembre 1955).

En France, l’inquiétude causée par la guerre s’est accrue (manifestation de rappelés le 11 septembre). Après la dissolution de l’Assemblée Nationale, la campagne électorale est menée par le Front Républicain, coalition des Socialistes et des Radicaux-socialistes, et par le Parti Communiste sur le thème de la paix en Algérie. La victoire de la gauche aux élections du 2 janvier 1956 amène la constitution d’un Gouvernement de Front républicain (excluant les Communistes) dont G. Mollet prend la tête. On peut croire un moment que c’est l’abandon de la thèse intégrationniste et l’orientation vers la solution de type fédéral.

La Synchronie correspond à la mise en route du Gouvernement de Front républicain présidé par G. Mollet et du voyage effectué par ce dernier en Algérie. Elle est constituée autour des discours prononcés par G. Mollet entre le [46] 31 janvier 1956, date de son investiture et la demande de « pouvoirs spéciaux » du 28 avril 1956. Ces discours sont caractérisés par la réitération des deux formules nouvelles de « la personnalité algérienne » et des « liens entre l’Algérie et la France ». Étape linguistique, elles définissent une politique qui ne fut pas réalisée : on sait comment G. Mollet capitula le 6 février 1956 devant la volonté des Européens d’Algérie et après le vote des « pouvoirs spéciaux » le 12 mars, avec l’aide du Ministre-Résidant Lacoste, engagea la France dans la « pacification » de l’Algérie.

LA SYNCHRONIE III
(mai-juin 1958)

Elle correspond à la période historique de la fin de la IVe République et de l’arrivée au pouvoir du Général De Gaulle à la suite du coup de force du 13 mai à Alger. En Algérie, les deux années qui se sont écoulées depuis 1956 ont été marquées par l’aggravation de la guerre sur tout le territoire. En 1957, le général Massu a été chargé de « rétablir l’ordre » à Alger où le terrorisme urbain a fait son apparition. Le FLN a renforcé son audience : le ralliement de F. Abbas le 22 avril 1956 est pour lui un succès politique considérable.

En France, après la chute du Gouvernement G. Mollet le 21 mai 1957, le nouveau Président du Conseil Bourgès-Maunoury prépare au milieu du scepticisme général une [47] Loi-Cadre aussitôt dénoncée par le FLN. Le bombardement du village tunisien de Sakhiet-Sidi-Youssef (8 février 1958) effectué en représailles des raids de l’ALN et couvert par le gouvernement de Félix Gaillard justifie l’offre à la Tunisie des « bons offices » des États-Unis et de la Grande Bretagne pour une médiation visant à internationaliser le problème algérien. Les craintes suscitées parmi les Européens d’Algérie par cette perspective et, après la chute du Gouvernement Gaillard (15 avril), par la désignation de Pflimlin sont directement à l’origine du coup de force du 13 mai à Alger.

La crise ouverte en mai 1958 présente deux aspects puisqu’elle intéresse la destinée de la République française, en même temps que le rapport entre l’Algérie et la France. On n’a retenu que ce second aspect. La Synchronie est définie par les discours de De Gaulle entre le 15 mai, date de la première déclaration, et le 6 juin, date de son dernier discours algérien. Ces discours sont caractérisés à la fois par la production isolée de formules ambiguës et la réitération de la proposition « Il n’y a que des Français à part entière ». On a considéré que l’ambiguïté de cet ensemble pouvait être étudiée synchroniquement et constituait la « doctrine gaullienne » de l’Algérie en 1958. La politique gaullienne de l’Algérie, voulue ou imposée par le rapport des forces, constitue en quelque sorte une désambiguïsation de ce discours ambigu.

[48]

LA SYNCHRONIE IV
(septembre-octobre 1959)

Elle est constituée autour de la Conférence de presse du 16 septembre 1959 au cours de laquelle – à quelques jours du débat à l’ONU – De Gaulle lance le mot de l’autodétermination.

Après son arrivée au pouvoir en mai 1958, De Gaulle a déployé en Algérie des efforts qui portent dans deux directions essentielles : tandis que le général Challe commence un vaste « ratissage » du territoire, le Délégué Général Delouvrier entreprend la réalisation des réformes économiques annoncées par le discours de Constantine du 3 octobre 1958.

Cependant le FLN continue à marquer des points importants sur le plan politique : la formation du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (19 septembre 1958) présidé par F. Abbas et aussitôt reconnu par la Chine, la Corée du Nord et les pays islamiques en est le signe le plus évident. Après le rejet par le GPRA de l’offre de « la paix des braves » (23 octobre 1958), la cause algérienne rencontre dans le monde une sympathie de plus en plus ouverte. À la fin de l’année 1958, il s’en faut de peu qu’une résolution sur le droit du peuple algérien à l’indépendance ne soit adoptée à l’ONU.

L’apparition de la formule d’autodétermination dans le discours du 16 septembre 1959 constitue un événement [49] politique et linguistique considérable. La modification de la proposition initiale qu’elle implique contient en germe l’acceptation finale des objectifs de la lutte algérienne. Elle rend théoriquement possible l’ouverture d’une négociation avec ceux qui sont devenus les représentants de la résistance algérienne.



[1] Pour la période d’octobre 1957 à septembre 1958, 782 000 exemplaires contre 362 000 à L’Aurore, 405 000 au Figaro, 164 000 au Monde, 167 000 à L’Humanité.

[2] Journal officiel du 21/9/47.

[3] Thomas Oppermann d’après Ch. A. Julien.

[4] Z. Harris, « Analyse du discours », Langages 13 (trad.).

[5] J. Dubois, « Lexicologie et Analyse d’énoncé », Cahiers de Lexicologie, 1969-II.

[6] J. Dubois, ibid.

[7] J. Dubois, ibid.

[8] T. Todorov, Langages 17.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 4 octobre 2014 14:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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