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Félix MATHIEU
Doctorant en science politique à l’UQÀM
“De la critique du multiculturalisme.”
Un article publié dans LE DEVOIR, édition du samedi, 1er avril 2017 idées.

- Doctorant en science politique à l’UQAM, membre étudiant du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ). Fera paraître en septembre 2017 aux Presses de l’Université du Québec « Les défis du pluralisme à l’ère des sociétés complexes. »
Dans Le Devoir de philo du samedi 18 mars 2017, Jérôme Blanchet-Gravel entreprend une critique du multiculturalisme à partir de l’oeuvre de René Guénon. En bref, on y suggère que La crise du monde moderne (1946), notamment, permet d’anticiper « le multiculturalisme comme projet de « rénovation totale » de l’Occident ». Cependant, plutôt que de contribuer à clarifier ce qu’est le multiculturalisme, le texte de Blanchet-Gravel favorise une interprétation très limitée de celui-ci. La critique qu’il désire porter atteint donc difficilement, et partiellement ses cibles.
Certes, ce Devoir de philo réhabilite la pensée d’un important intellectuel français de la première moitié du XXe siècle, et on peut espérer que plusieurs retourneront aux écrits de Guénon. Guénon développe sans aucun doute une pensée originale pour faire sens des rapports entre l’Occident et ses « autres significatifs ». En ce qui concerne Blanchet-Gravel, en plus de ses multiples blogues au Huffington Post, il a signé au moins deux essais dans lesquels une part importante de ses énergies est consacrée à opérer une critique du multiculturalisme. Mais qu’est-ce que le multiculturalisme, pour Blanchet-Gravel ? En un mot, le multiculturalisme sera l’objet de ce avec quoi il est en croisade à ce moment-là.
Dans le texte publié dans Le Devoir, le multiculturalisme, qui aurait une « filiation intellectuelle très nette [avec] une pensée traditionaliste étonnamment xénophile », renvoie à la fois à une « idéologie » ou « fantasme romantique », aux efforts de théorisation de C. Taylor et de W. Kymlicka, de même qu’aux activités de « nos gouvernements » en Occident. Ainsi, Blanchet-Gravel mélange plus ou moins consciemment toutes les catégories d’analyse à partir desquelles on peut étudier le « multiculturalisme ». Je suggère qu’il est au contraire préférable de bien circonscrire le phénomène que l’on désire critiquer, sans quoi, en tirant partout, on n’atteint vraiment aucune cible.
Bien distinguer
Il faut donc distinguer au minimum le multiculturalisme comme :
- 1) « politique publique », c’est-à-dire les politiques mises en place par certains pays afin d’aménager le fait de la diversité ethnoculturelle sur leur territoire ;
- 2) « théorie politique normative », c’est-à-dire la manière dont certains penseurs, comme C. Taylor et W. Kymlicka, suggèrent d’aménager ladite diversité ethnoculturelle dans une société donnée en vue de favoriser un vivre-ensemble raisonnable et équitable envers toutes et tous, et ;
- 3) « idéologie ou imaginaire social », c’est-à-dire les représentations collectives à partir desquelles un groupe social donné va tenter de faire sens de la rencontre entre la diversité (surtout issue de l’immigration) et la société d’accueil.
Raisonnablement, la critique de Blanchet-Gravel ne saurait atteindre le multiculturalisme comme politique publique, en ce sens où il ne s’intéresse guère à un État ou à quelques-uns, mais à l’Occident et à la civilisation occidentale plus largement. À cet égard, il suffit de comparer, par exemple, les trajectoires des politiques du multiculturalisme au Canada, en Australie, au Royaume-Uni ou encore aux Pays-Bas depuis les années 1970 pour se convaincre que tant les objectifs mis en avant que l’appareil institutionnel déployé varient considérablement. On ne saurait, donc, attribuer a posteriori une seule rationalité pour interpréter les causes et l’impact des « politiques publiques » du multiculturalisme des différents gouvernements en Occident sans tomber dans une généralité au potentiel interprétatif fort limité.
Ensuite, bien qu’on y cite C. Taylor et W. Kymlicka pour suggérer que le multiculturalisme irait effectivement à l’encontre « d’un certain libéralisme politique », ceci est inhérent aux théories du multiculturalisme. En effet, depuis le fameux débat entre « libéraux et communautariens » auquel participa C. Taylor, les penseurs du multiculturalisme comme théorie politique normative rejettent généralement un libéralisme procédurier aveugle aux différences, hérité des Lumières et des grandes Révolutions modernes. Plutôt que de participer à une « régénération spirituelle de l’Occident », la théorie de W. Kymlicka s’intéresse surtout à consolider et non à abandonner, comme le suggère Blanchet-Gravel les ancrages symboliques et institutionnels des sociétés d’accueil. Le libéralisme duquel ces auteurs participent en est simplement un qui est soucieux du cadre sociétal et culturel dans lequel l’individu évolue.
Faire porter à l’Occident un imaginaire social
Or, si la critique du multiculturalisme de Blanchet-Gravel n’atteint ni la cible des politiques publiques des gouvernements ni les théoriciens du multiculturalisme, atteint-elle la cible de l’idéologie politique ou de l’imaginaire social du multiculturalisme ? Pour le dire simplement, le propos de Blanchet-Gravel serait beaucoup plus convaincant s’il se limitait à cette catégorie analytique précisément.
Il apparaît tout de même absurde de faire porter en bloc à l’Occident un imaginaire social en matière de multiculturalisme. Plusieurs visions et représentations sociales s’affrontent à cet égard Blanchet-Gravel participe d’ailleurs, au Québec, à promouvoir cet affrontement. Si rénovation de l’Occident il y a, il est extrêmement téméraire, même en s’appuyant sur Guénon, de soutenir qu’elle est programmée et unidimensionnelle.
Enfin, il faut continuer à critiquer le multiculturalisme si on veut que les idées progressent en la matière. Par exemple, l’introduction des politiques du multiculturalisme au Canada dans les années 1970-1980, qui s’accompagna d’une visée de réingénierie sociale du Canada sous Pierre E. Trudeau, contribua à façonner un imaginaire social du multiculturalisme qui est peu hospitalier de la cohabitation de plusieurs partenaires au sein de la fédération canadienne le Québec, mais aussi les peuples autochtones. Toutefois, pour qu’une critique du multiculturalisme soit porteuse pour nos débats sociaux, il est préférable de clarifier l’objet de nos préoccupations, et de circonscrire en conséquence l’étendue de nos critiques.
Voir l’article de Jérôme BLANCHET-GRAVEL
“Le multiculturalisme comme rénovation totale de l’Occident. Ou l’héritage de René Guénon, 1886-1951.”

In LE DEVOIR, Montréal, édition du samedi, 19 mars 2017, page B6 Le Devoir de philo. |