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Fécondation en laboratoire
d’ici à l’an 2000 *

Introduction
La question fondamentale
Par Simon DAVIS
Directeur de l’Institut de recherches sur l’interprétation
contemporaine de l’homme
Des développements récents en biotechnologie ont créé de nouveaux moyens de réglementer, d'aider ou de modifier le processus de la reproduction humaine. À mesure que les recherches se poursuivent en ce domaine fondamental, les connaissances acquises des complexités et des conditions du processus de la reproduction permettront de développer une technologie toujours plus raffinée et au point. Inévitablement, l'homme est en train d'acquérir le pouvoir de diriger le scénario du processus générateur. Il cherche à s'approprier les réalités biologiques de façon à leur imposer sa volonté.
L'homme domine de plus en plus non seulement le processus de la reproduction humaine, mais encore ses résultats. Par suite de la découverte du code génétique et du progrès accompli en ingénierie génétique et en chirurgie, il peut maintenant déterminer certains traits que le nouveau-né devrait et pourrait acquérir. Le futur bébé pourra désormais être soumis à des critères de qualité.
La fécondation en éprouvette est un exemple du développement biotechnologique. Elle consiste à prélever un ovule d'une future mère et à le fertiliser en éprouvette par le sperme d'un futur père. L'embryon est alors implanté dans l'utérus de la mère. Les [10] problèmes soulevés par cette technologie et par d'autres possibilités technologiques de ce genre concernant la reproduction humaine sont examinés par les auteurs de ce volume.
Ils étudient ces problèmes sous l'angle de la moralité, mais, au fond, la question qui confronte les biotechnologistes et surtout les biomoralistes est de savoir si ces technologies appliquées à la reproduction humaine assurent ou compromettent l'intégrité de la personne humaine dans tous ses aspects individuels et sociaux. Alors seulement pourra-t-on évaluer correctement leur utilisation. Le succès ou l'insuccès dans l'emploi de ces technologies ne peut pas être le seul et principal critère de leur utilisation ou de leur rejet.
Or, l'intégrité de la personne humaine, voilà précisément ce qui constitue le problème. Si la personne humaine doit exercer une fonction normative, on doit savoir ce que signifie exactement la « personne humaine ». Cette expression complexe et vitale, enracinée dans des siècles d'expérience, est en crise. Elle n'est plus le facteur qui assure tout simplement l'intégration, l'évaluation ou l'orientation de nos activités culturelles. Ce concept, au contenu très précieux, a éclaté, semble-t-il, en une myriade d'idées, riches aussi mais souvent contradictoires, sur ce que cela signifie d'être humain ou de devenir un homme.
Arrêtons-nous un instant à considérer ce qu'est l'homme. Selon la tradition judéo-chrétienne, l'homme a été façonné par Dieu, créé par lui à son image et à sa ressemblance, vivifié par le souffle divin, et établi maître de la création. À cause de cette dignité de l'homme, le psalmiste a pu s'écrier : « Qu'est donc l'homme pour que tu penses à lui, l'être humain pour que tu t'en soucies ? Tu en as presque fait un dieu : tu le couronnes de gloire et d'éclat ; tu le fais régner sur les œuvres de tes mains » (Ps. 8 : 5-6). C'est la gloire de l'homme que le Fils de Dieu soit devenu l'homme, donnant ainsi pour toujours un caractère sacré à tout ce qui est humain. C'est la gloire de Dieu, selon Irénée, que l'homme assume pleinement son humanité.
Qu'est-ce que l'homme ? « Un roseau pensant », répond Pascal. Il peut s'incliner, ballotté, parfois écrasé sous le poids de la vie, mais sa dignité immortelle est de pouvoir penser.
Ou bien, l'homme serait-il le fruit aléatoire d'une évolution aveugle, qui a émergé mais aurait pu tout aussi bien ne pas apparaître sur l'arbre de la vie ? Est-il seulement un exemple de la survivance du plus fort ? Est-il seulement un pantin issu du déterminisme des lois physiques de l'univers ? Est-il un simple agent que [11] mènent les impulsions de son subconscient ou les forces d'agressivité qu'il renferme ? Ou serait-il le rejeton de l'environnement qui le façonne et le conditionne, réponse passive, comme une argile malléable, aux stimulants du milieu, à qui une fiction culturelle fait croire qu'il est doué de liberté ?
L'homme est-il un être absurde, né libre dans un monde sans signification ? Est-il confronté par le dilemme existentiel d'un choix entre le suicide et le non-suicide, le suicide s'avérant la seule voie logique à suivre ? L'homme ne serait-il qu'un ensemble disparate de déterminismes génétiques lui accordant une certaine liberté de manœuvre, mais leur étant en définitive soumis ? Qu'est-ce que l'homme ? Une pierre précieuse immortelle, une étincelle divine ou seulement le résultat terminal des lois statistiques des probabilités dirigeant le processus de l'évolution ?
On en a fait le Prométhée moderne qui a osé défier les dieux et voler le feu du ciel pour le mettre au service de l'humanité. N'a-t-il pas percé le secret de la matière et n'en a-t-il pas harnaché la terrifiante énergie ? N'exerce-t-il pas une emprise sur la vie elle-même et ses orientations par la découverte du code génétique ? N'est-il pas sur le point de créer la vie en reproduisant en laboratoire les conditions d'où la vie a surgi il y a des centaines de millions d'années ? Et maintenant, l'homme, maître du monde et de la vie elle-même, l'homme, le créateur, a entrepris de renouveler toutes choses selon sa propre image et à sa ressemblance.
Mais la question rebondit. Selon quelle image de lui-même l'homme veut-il modeler sa vie et son avenir ? Diverses et contradictoires, comme nous l'avons esquissé, sont les interprétations de l'homme qui sollicitent son adhésion.
L'histoire ne saurait lui servir de guide. En possession du pouvoir de créer du « jamais fait », du « jamais auparavant », l'homme ne peut s'appuyer sur le passé pour le guider dans le futur. Il ne peut compter davantage sur les traditions culturelles héritées du passé ni sur les valeurs institutionnalisées qui l'aidaient à orienter sa vie. Son imagination créatrice, appuyée par des réalisations technologiques sans précédent, lui ouvre des horizons aux multiples orientations qui débordent son monde devenu trop étroit, étouffant et incapable de répondre à ses aspirations.
Propulsé toujours plus avant par son ingéniosité créatrice, quel guide l'homme trouvera-t-il pour l'orienter ? Sera-ce l'impératif de faire tout ce qu'il a le pouvoir de faire ? Or les humains, à la lumière [12] d'expériences récentes, se demandent sérieusement si les technologies nouvellement acquises sont un malheur ou un appoint pour l'existence. Des réponses aux problèmes rencontrés qui semblaient valables et appropriées ont fait boomerang. Beaucoup de solutions à la longue ont aggravé les problèmes et créé des situations toujours plus complexes et plus effroyables.
Un autre élément du problème doit capter notre attention : la technologie elle-même. Non seulement la technologie libère-t-elle l'homme des exigences brutales de la nature ; elle lui donne les moyens de participer à ses activités. Bien plus, elle lui donne la capacité de s'approprier les forces de la nature et de les mettre au service de ses desseins créateurs. Peu à peu l'homme marque le monde à son image, suprême réalisation de ses capacités.
Ce qui vient d'être dit de la nature peut être appliqué à l'homme lui-même. La biotechnologie se propose de libérer l'homme des déterminismes de ses propres exigences biologiques. Elle lui fournit les moyens de prendre en charge ces exigences et de les conformer à ses propres objectifs. L'homme ne s'accepte plus tout simplement comme il se trouve. Il a entrepris de se prendre lui-même comme sujet de ses desseins architecturaux, d'être un projet à réaliser, une création de sa propre invention.
Les conséquences de ce développement vont loin. Jusqu'ici on estimait que la nature des choses assurait les critères normatifs de l'activité humaine, le barème auquel l'homme se mesurait lui-même ainsi que ses réalisations. Cela ne tient plus. L'homme est devenu une norme à lui-même, non pas l'homme comme il se trouve, mais l'homme comme il s'invente.
Si telle est la situation, la moralité établie à partir de la biologie naturelle ne correspond plus aux changements amenés par ce passage de la nature permanente à la nature vue comme le déploiement d'un projet. Si l'homme-projet est devenu normatif, c'est lui qui devient le critère de la moralité dans les diverses phases menant à sa réalisation.
D'autre part, l'homme-projet se situe au cœur même de la question que nous avons soulevée. L'homme, en tant que projet, présuppose la connaissance de ce que cela signifie d'être humain ou de devenir homme. Autrement, comment pouvons-nous être assurés que cet homme-projet va respecter l'intégrité essentielle de l'humanité dans l'homme ? Comment pouvons-nous être certains que chaque nouveau pas vers la réalisation du projet marquera un [13] progrès, et non pas plutôt la mise en péril par distorsion ou mutilation de cette même intégrité ?
La moralité ne peut prendre l'homme-projet comme critère normatif sans présumer vrai ce qui précisément est en question. Pour évaluer le projet et la démarche menant à sa réalisation, la moralité exige la connaissance de ce que cela signifie de devenir homme. Or, comme nous l'avons signalé, il semble que nous soyons incapables de discerner clairement ce qui constitue l'essence même de cette humanité si complexe, pour que la moralité devienne agissante et capable d'orienter les activités de l'homme.
Le problème n'est pas résolu davantage par la considération des diverses hypothèses concernant ce que sera l'homme-projet. Théoriquement, cette approche au problème est valable. Des modèles peuvent être établis et soumis à la critique en vue d'un choix à faire. Mais sur quels présupposés concernant l'interprétation de l'homme ces modèles seraient-ils construits et les choix établis ? La vérification du modèle ou des modèles choisis devient elle-même un nouveau problème, parce que l'homme devient alors l'agent et l'objet de l'expérimentation. L'histoire est trop lourdement chargée d'exemples déchirants pour que l'on adopte cette orientation.
Dans le champ de la biotechnologie et plus particulièrement dans le domaine de la reproduction des humains en laboratoire, on se demande en quoi consiste exactement l'humanité, car c'est en laboratoire que l'on travaille au développement de l'homme comme projet. En fait, l'homme s'oriente actuellement de telle façon que rien, dans le processus de la reproduction humaine, ne sera plus laissé à l'action spontanée de la nature ou entravé par ses obstacles. On en arrivera à programmer tous les traits que l'on désire ou que l'on veut trouver chez le nouveau-né. Ces résultats pourraient être même multipliés un jour par le clonage.
La vie dont on pensait qu'elle était le domaine inviolable de Dieu passe maintenant sous l'emprise de l'homme. Ce que l'on considérait jusqu'ici comme un don de Dieu ou de la nature devient une réalisation de la créativité raisonnée de l'homme. Il assume progressivement la pleine responsabilité de générer et de remodeler la vie humaine, tout en soulevant la question de savoir ce que c'est que l'humain.
Une dernière remarque. Notre préoccupation, nettement axée sur ce que l'on entend par « humain » n'exclut pas mais englobe aussi ce que l'on veut dire par « déshumaniser ». D'où cette urgence d'approfondir les divers sens que recouvre le mot « humain », tout [14] comme ce que signifie sa négation. Autrement, faute de saisir le vrai sens du mot, nous pourrions nous écarter de la réalité. D'autre part, l'intelligence de ce que nous sommes comme personnes et comme communauté humaine devient une condition toujours plus nécessaire de notre survie biologique et culturelle.
C'est en réponse à cette urgence que l'Institut de recherches sur l'interprétation contemporaine de l'homme a été fondé. Son objectif : scruter les développements culturels et scientifiques de la société contemporaine pour autant qu'ils mettent en cause la signification de l'« humain ». L'Institut veut aussi contribuer à une recherche permanente du sens de l'humain, de sorte que l'homme puisse découvrir l'orientation qui permettra l'épanouissement complet de l'intégrité dynamique de sa personnalité.
Dans cette perspective, l'Institut se réjouit de pouvoir publier ce livre comme une contribution au débat sur la reproduction humaine en laboratoire. Marcel Mélançon aborde du point de vue philosophique les problèmes suscités par la fécondation9 en éprouvette. Cette nouvelle technologie, se demande-t-il, est-elle conforme ou opposée à l'intelligence traditionnelle de la nature humaine ? Ronald Hamel examine la moralité de la méthode employée. Quant à David Roy, à l'occasion de sa réflexion sur les technologies de reproduction qui se développent, il présente une série de scénarios qui soulèvent des questions auxquelles il faut donner réponse *.
Par cette publication, l'Institut espère partager ses préoccupations avec ceux qui travaillent en laboratoire dans le domaine de la reproduction humaine ainsi qu'avec le public en général. D'autre part, on souhaite que la société, plus sensibilisée à ces problèmes et à leurs conséquences, amorcera des politiques susceptibles d'orienter avec sagesse les développements scientifiques et technologiques qui rejoignent et conditionnent les bases mêmes de la société : la personnalité humaine.
Simon Davis
Directeur de l'Institut de recherches sur
l'interprétation contemporaine de l'homme.
Université de Sudbury.
* Traduit de l'anglais par Jean-d'Auteuil Richard, de la Maison Bellarmin.
* Les auteurs ont d'abord présenté leurs travaux lors d'un colloque organisé par l'Institut de recherches sur l'interprétation contemporaine de l'homme. Université de Sudbury, en novembre 1979. Ils ont remanié et développé leurs textes en vue de la publication.
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