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Cause commune.
Manifeste pour une internationale des petites cultures.
Avant-propos
Ce bref manifeste s’adresse d’emblée à une double audience, étrangère et québécoise. Il rompt par là délibérément avec une certaine tradition isolationniste nord-américaine à laquelle a toujours participé et participe encore dans une certaine mesure le nationalisme québécois. Le texte a d’abord été rédigé à l’intention d’interlocuteurs étrangers et appelle comme un complément leur propre effort d’articulation théorique. Le nôtre a consisté à dégager une problématique en termes volontairement assez généraux pour tenir compte de conjonctures socio-politiques très diverses. Notre initiative fait suite à des échanges suivis avec des intellectuels et militants étrangers, notamment des militants occitans avec qui nous avions amorcé une réflexion systématique sur la nature de la revendication nationalitaire. Ces échanges et le questionnement qui en a découlé nous [8] ont rendus attentifs à certains aspects du nationalisme québécois et nous incitent ici, en avant-propos, à suggérer les grandes lignes d’un retour critique.
Depuis 1960 en effet, une dimension du combat politique a été laissée en veilleuse par le mouvement souverainiste. Tout en étant fondamentale, la problématique coloniale immédiate qui a sous-tendu l’argumentation néo-nationaliste est insuffisante pour expliquer la situation du Québec moderne. Parce que la nécessaire prise de conscience de notre identité était prioritaire, nous avons collectivement mis en évidence cet aspect de notre situation. Mais ce faisant, et dans le mouvement même d’affirmation de notre réalité spécifique, nous nous sommes en quelque sorte condamnés à perpétuer l’attitude d’esprit isolationniste qui constitue une tendance indissociable de notre américanité.
Chez nous comme chez nos voisins du sud ou nos interlocuteurs canadiens, cette tradition nord-américaine a été favorisée historiquement par l’étendue des territoires, l’abondance des ressources et l’éloignement des puissances impérialistes européennes. Un facteur supplémentaire a accentué ce phénomène au Québec au point qu’on a longtemps pu observer que sa population vivait nettement « en marge de l’histoire » ; la mise à l’écart des affaires du monde nous a été imposée par la domination britannique et son corollaire historique, la domination cléricale, qui nous ont coupés de nos réseaux d’échanges naturels. La force des armes nous a repoussés dans les campagnes ou les forêts d’où il était difficile [9] sinon impossible de maintenir la communication avec le reste de l’univers. Cet isolement forcé nous a relativement préservés des influences extérieures, ce qui a provisoirement bel et bien favorisé notre survivance. Dans le même temps, le Canada anglais, quant à lui, ne percevait le monde qu’à travers la lorgnette déformante de l’impérialisme britannique dont il arborait l’étendard.
Il résulte de ces divers facteurs objectifs une relative indifférence pour tout ce qui se passe à l’extérieur du continent. Ce sentiment est largement prédominant encore de nos jours, à cela près que notre regard sur le monde passe par les téléscripteurs de Washington. Même quand elle s’accompagne d’une attitude critique capable d’autres horizons, une certaine passivité prévaut. Le réflexe isolationniste est également à l’œuvre dans l’empressement et, en certains cas, la coquetterie à défendre le caractère américain de la culture québécoise en insistant sur ses affinités avec celle des États-Unis pour mieux marquer son éloignement des cultures d’outre-Atlantique. Cette mentalité n’est pas tout bonnement réductible à une façon étroite ou provinciale de se représenter l’univers. Elle renvoie subconsciemment à la saga des origines et à l’antique sentiment d’appartenir à un « Nouveau monde ». Elle a des racines profondes dans la psyché québécoise, ce qui explique qu’elle ait pu continuer d’influencer notre comportement national malgré la prise de conscience politique des vingt dernières années. Alors même, en effet, que la critique anticolonialiste, sur laquelle s’appuyait le discours souverainiste, [10] nous amenait à nous situer dans le monde et à identifier nos interlocuteurs naturels en nous incitant à développer des solidarités, nous avons, au Québec, agi le plus souvent comme si notre cas était unique et avait peu en commun avec d'autres luttes de libération nationale. Les efforts de solidarisation active restèrent marginaux. De récente date, ils ne débouchèrent que rarement ou timidement sur des prises de position.
En enfermant le débat concernant la question nationale dans une problématique limitée au Canada, on s’est plus ou moins condamnés au monologue sur la scène internationale. Celle-ci, constatons-le, n’a été utilisée que de façon pour ainsi dire publicitaire, (voire dramatique si l’on remonte au célèbre incident de 1967), pour forcer l’attention des médias sur l’existence d’une réalité québécoise et faire retentir nos prétentions légitimes à l’autodétermination. La défense de ce droit au niveau international s’est traduite en termes surtout symboliques par les querelles de drapeaux et les disputes protocolaires que l’on sait. Les questions de préséance et autres démêlés Québec-Ottawa ont ainsi pris place sur plus vaste théâtre et comme appelé l’univers à témoin. Mais le recours à la tribune internationale n’a pas été autrement systématique.
Afin de ne pas indisposer les Etats sympathiques à la question québécoise, on prit soin de distinguer et d’isoler le mouvement québécois des autres mouvements d’autodétermination. Pour ne pas miner nos chances de succès, il fallait, pensaient certains stratèges, tenir en [11] toute simplicité nos distances et, d’une façon générale, minimiser la signification et l’impact international du combat québécois.
Cette position correspondait partiellement à la réalité dans la mesure où chaque situation historique revêt des aspects particuliers et suscite des mouvements dont les objectifs, les bases d’organisation et le degré de développement varient. Le respect de ces différences ne doit toutefois pas servir à masquer les éléments qui procèdent d’une problématique commune. En ignorant les convergences, on s’empêche d’identifier les rapports de forces et les enjeux historiques réels. On banalise le sens du combat québécois en rétrécissant la portée de ses revendications et les réduisant à une question de partage des pouvoirs dans un régime politique particulier. L’attitude isolationniste, si bien inspirée qu’elle soit, amène tout compte fait le souverainisme dans une ornière. À la limite, la prise de conscience politique risque d’achopper sur une difficulté éthique : la contradiction consisterait en effet à ne combattre l’oppression qu’à domicile, en appelant des appuis ou des sympathies que l’on témoigne parcimonieusement en retour à des collectivités qui ont à souffrir, sur d’autres continents, de rapports de domination analogues.
Fondamentalement, le discours nationaliste québécois contemporain est un anti-colonialisme et un anti-impérialisme. À ce titre, il ne peut trop longtemps s’absenter poliment du monde sans se reconduire à l’impasse. Nous avons voulu, par la réflexion théorique [12] qui suit, le replacer dans son véritable contexte et renouveler sa problématique. Si on se préoccupe d’œuvrer pour la suite de l’histoire, on ne peut faire l’économie d’une mise en situation mondiale de la lutte du Québec.
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