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La sentinelle de la nation.
Histoire de la SSJB de Montréal de 1834 à nos jours. (2024)
Introduction
- L'histoire de la Société Saint-Jean-Baptiste révèle une parfaite continuité de destin... (elle) offre un véritable fil conducteur pour interpréter l'histoire de la province de Québec.
L'histoire institutionnelle étudie la formation des institutions, leur évolution et leur contribution à la société en les situant dans leur contexte. Les institutions peu importe leur nature servent à encadrer le développement des peuples. Elles sont à la fois le produit des rapports de forces dans une société qu'elles incarnent et qu'elles contribuent à reproduire. Chacune à leur manière, elles structurent la cohésion soit de la société globale, soit de certains segments de celle-ci. Elles produisent des normes, des règles et des valeurs qui orientent les comportements individuels et collectifs. Elles créent les conditions de l'action collective en agrégeant des intérêts, en accumulant des ressources et en sélectionnant les leaders. Elles définissent en quelque sorte les conditions du vivre ensemble en balisant le champ de la conscience collective.
Le processus d'institutionnalisation n'est pas un long fleuve tranquille, il est fait d'essais et d'erreurs, d'avancés et de reculs car les nouvelles institutions doivent faire face à la résistance de celles qui sont en place ou encore elles doivent se faire accepter comme nécessaires et légitimes par les pouvoirs établis ce qui est surtout le cas des institutions non-étatiques comme les associations volontaires.
L'institutionnalisation implique donc le passage d'une phase d'innovation à une phase de conservation ou de reproduction qui transforme les nouvelles pratiques en traditions de telle sorte que les institutions se caractérisent par une certaine stabilité dans le temps. Mais les institutions ne sont pas statiques. Mêmes les plus englobantes sont travaillées par des forces intérieures et extérieures qui remettent en cause leur pertinence et leur efficacité. Elles sont aussi sujettes au changement pour s'adapter aux circonstances nouvelles. Bien souvent, leur longévité dépend d'ailleurs de leur capacité d'adaptation et d'innovation. Elles subissent constamment des pressions pour prendre en charge de nouvelles demandes de la société ou pour améliorer leur fonctionnement afin de réussir à se perpétuer. Elles peuvent aussi être contestées par de nouvelles forces qui cherchent à les remplacer comme cela se produit dans les situations révolutionnaires, cas de figure qui est toutefois rare.
Une institution est la résultante d'une accumulation et d'une sédimentation des expériences passées, des luttes collectives et des engagements individuels qui ont balisé le chemin de l'histoire. C'est un héritage qui se transmet de génération en génération. C'est ce qui transcende les faiblesses, les errements ou les turpitudes des acteurs, c'est ce qui reste après les batailles au quotidien.
Le concept d'institution couvre l'ensemble des organisations qui régissent les relations sociales et qui imposent des normes de comportements. Celles-ci peuvent avoir un caractère universel comme le mariage, la famille, la religion, l'État ou un caractère plus particulier en désignant des groupes comme les partis, les entreprises, les associations qui se sont données des règles de fonctionnement et de décision stables.
Dans l'histoire du Québec, il y a eu quatre institutions qui ont marqué le destin collectif en raison de leurs capacités organisationnelles et de leur longévité soit : l'Assemblée nationale, l'Église catholique, le Parti libéral et enfin la Société Saint-Jean-Baptiste. Ces institutions ne sont pas comparables en pouvoir ou en influence dans la structuration des relations sociales mais chacune a joué un rôle déterminant dans la construction et la résilience de la nation québécoise.
Rédiger une biographie institutionnelle est plus complexe que l'écriture d'une biographie individuelle comme celles que nous avons déjà faites d'André Laurendeau ou de Ludger Duvernay, même si pour ces deux cas, nous avions centré notre attention sur l'interaction entre le destin individuel et le destin collectif. Dans le cas de l'histoire d'une institution, il faut surtout privilégier l'interaction entre la société et les acteurs collectifs et l'aborder comme un processus qui n'est jamais totalement achevé, qui se construit et se développe à travers des interactions internes et externes. Pour saisir cette dynamique, il faut adopter une approche multidimensionnelle qui examine diverses composantes : les règles de fonctionnement, le rôle des acteurs, les ressources, les enjeux historiques, les prises de position et les réalisations. Pour retracer le développement de la SSJB, nous nous sommes appuyés sur la littérature historique dont l’œuvre de Robert Rumilly qui a reconstitué la trame événementielle de l'histoire de la SSJB de 1834 à 1948. Nous avons aussi dépouillé les fonds d'archives déposés à la BANQ (P82) ainsi que celui qui est conservé à la SSJB et qui contient les procès-verbaux et les rapports d'activités des présidents. Nous nous sommes enfin référés aux journaux de l'époque pour confirmer et compléter les informations recueillies dans les archives.
Nous reconstituerons dans ce livre la trajectoire d'une institution qui œuvre depuis 1834 à l'épanouissement de la francophonie en Amérique et qui a joué un rôle majeur dans l’avancement des droits et des intérêts nationaux des Canadiens français et plus récemment des Québécois. À une époque où l'État jouait un rôle minimaliste et intervenait peu dans la vie sociale et économique, la Société Saint-Jean-Baptiste a servi de comité exécutif de la nation et s'est imposée comme une organisation qui a pris en charge des fonctions sociales, économiques et identitaires qui seront assumées après la seconde guerre mondiale par l'État du Québec. Avec des ressources limitées et en comptant sur la mobilisation populaire, elle a réalisé une multitude d’œuvres collectives dans le domaine de l’éducation, de la culture ou du patrimoine, de même qu’en matières sociale, économique et politique. À cet égard, mentionnons en plus de l'organisation annuelle de la Fête nationale quelques-unes de ces réalisations majeures dont elle fut l'instigatrice : le Monument national, l'École des hautes études commerciales, la Chambre de commerce de Montréal, la première école de théâtre, la première école des Beaux-Arts, la Société nationale de fiducie, les premières caisses d'épargne, les premières compagnies d'assurance-vie, le premier mouvement francophone voué à l'émancipation des femmes, l'érection de la Croix du Mont-Royal, la création de la Fondation du prêt d'honneur pour venir en aide aux étudiants, l'institution d'un système de reconnaissance du mérite artistique et patriotique, l'organisation du Mouvement Québec Français.
Elle a également mené des campagnes de souscriptions, de pétition, de pression, de lobbying, d’opinion publique, de mobilisation, etc., par exemple pour l’adoption du fleurdelisé comme drapeau national québécois, pour l’avènement d’une journée nationale des Patriotes, et bien sûr pour la pérennisation de la langue française et de la culture québécoise, ce qui constitue assurément l’élément phare de son action, et ce pour quoi elle est la plus respectée, outre la Fête nationale.
En raison du contexte colonial et de la subordination politique qu'il impose, la SSJB s'est imposée au dix-neuvième siècle comme une institution de substitution à l'État, comme représentante de la nation en particulier dans le domaine de la construction identitaire. Lionel Groulx l'avait définie au congrès de 1924 comme le gouvernement moral de la nation qui en oriente les destinées. Elle a cherché à compenser les effets délétères de la division des partis en s'instituant comme porte-parole des besoins collectifs, comme groupe de pression voué à la défense de l'intérêt national et comme pôle de rassemblement des francophones d'Amérique.
En plus de 190 ans d’existence, la Société a rassemblé au sein de ses instances, notamment en son Conseil général, les élites de notre société qui ont marqué l’histoire du Québec, dont plusieurs Premiers ministres, Ministres, Maires de Montréal, chefs de partis, intellectuels notoires, artistes, etc. Elle a exercé une influence indéniable sur la mobilisation nationale québécoise et sur la pensée patriotique.
Pour décrire l'histoire de la SSJB, nous avons adopté une démarche qui est à la fois chronologique et thématique. Le lecteur pourra ainsi suivre la trajectoire des orientations et des actions de cette vénérable institution qui sont présentées selon une trame narrative linéaire qui respecte les découpages historiques. Cette logique permet de mieux comprendre les constantes et les ruptures dans la vie d'une organisation. On peut ainsi situer l'origine des décisions et des actions entreprises, les expliquer en les mettant dans leur contexte et observer leur évolution dans le temps. Mais il faut parfois transgresser cette logique temporelle car certaines actions se prolongent bien au-delà des coupures historiques. Ainsi, la Caisse d'économie nationale qui fut fondée en 1899 doit être traitée systématiquement jusqu'à sa disparition en 1985 dans le chapitre qui la voit naître historiquement ce qui entraîne parfois des discontinuités dans le récit. Nous avons privilégié la continuité des actions dans le temps plutôt que celle du développement linéaire de l'histoire.
Par ce récit, nous voulons rendre hommage à ces hommes et à ces femmes qui se sont mis au service de la nation en consacrant temps, énergie et argent à l'édification et à la perpétuation d'une organisation qui assume le destin collectif. Ils ont eux aussi bien mérité de la patrie.
[1] Robert Rumilly, Histoire de la société Saint-Jean-Baptiste, Montréal, L'Aurore, 1975, p. 432.
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