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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Serge MOSCOVICI, Élisabeth LAGE et Martine NAFFRECHOUX, “La minorité consistante: son influence sur les réponses de la majorité dans une situation de perception de couleur. Le conformisme et son biais.” In ouvrage sous la direction de Claude FAUCHEUX et Serge MOSCOVICI, Psychologie sociale théorique et expérimentale. Recueil de textes choisis et présentés, chapitre 24, pp. 373-386. Paris-LaHaye: Mouton, 1971, 394 pp. Collection: Les textes sociologiques, no 8. Une édition numérique réalisée par Mme Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedy, Ville Laval, Québec. [Autorisation accordée par l'auteur le 1er septembre 2007 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[373]

Psychologie sociale théorique et expérimentale.
Recueil de textes choisis et présentés.

Troisième partie : Influence sociale
Chapitre 24.

La minorité consistante:
son influence sur les réponses de la majorité
dans une situation de perception de couleur.
Le conformisme et son biais
.” *

Par SERGE MOSCOVICI/ ÉLISABETH LAGE
/ MARTINE NAFFRECHOUX

Traduit par Patricia Nève

Introduction
Le style de comportement comme source d'influence

Procédure expérimentale et résultats
Première expérience
Deuxième expérience (10 groupes)
Troisième expérience (11 groupes)

Résultats
La tâche perceptive
Le test de discrimination
Le questionnaire post-expérimental

Discussion et conclusion
Généralité du sty1e de comportement comme source d'influence
Changement des réponses verbales et changement des réponses perceptives

Références

INTRODUCTION

La littérature spécialisée assimile communément le processus d'influence à celui de conformisme (Allen, 1965). D'une part, on tend généralement à postuler que toute influence conduit nécessairement au conformisme ; qui plus est, que le conformisme est le seul phénomène pouvant résulter des processus d'influence. D'autre part, si le point de vue de l'individu est examiné, tout se passe comme s'il se posait la question en ces termes : « Dois-je suivre le groupe ou la minorité ? » ; autrement dit, on suppose que le sujet est confronté à l'alternative conformisme ou déviance.

Nous pensons au contraire que l'individu peut se poser la question exactement inverse, à savoir : « Que dois-je faire pour que la majorité adopte mon point de vue ? », « Comment puis-je changer la conception des autres ? ». La multiplicité des questions de ce genre tende toutes à contredire l'assimilation mentionnée plus haut, entre le processus d'influence et celui du conformisme.

Sans entrer dans les détails (Moscovici et Faucheux, 1969), nous avons été amenés à considérer l'innovation comme une forme d'influence sociale. Le point de vue théorique et empirique de cette forme d'influence : l'action de la minorité sur la majorité, les propriétés qu'elle se doit de posséder pour rendre son point de vue acceptable ne constituent qu'un avant‑propos, un « prolegomenon ». Tout en se dégageant du cadre habituel des recherches sur le conformisme, cette recherche se propose d'étudier plus précisément l'une de ces propriétés.

[374]

Le style de comportement
comme source d'influence


Jusque‑là, et pour la plupart des recherches, une seule source d'influence sociale semble avoir été étudiée d'un point de vue théorique et expérimental : la dépendance.

Cependant, pour des raisons que nous expliciterons ci‑dessous, nous ne pourrons utiliser cette source d'influence pour rendre compte du phénomène d'innovation. Tout d'abord, parce que la dépendance qui lie un individu ou un sous‑groupe qui innove nous semble être la conséquence plutôt que la cause de l'action visant à exercer l'influence. Par exemple, tenir compte de l'avis d'électroniciens, d'experts en computer ou de télévision n'est que la conséquence de l'adoption d'équipements et d'inventions spécifiques. Ensuite, parce que la minorité qui réellement innove, transforme la réalité sociale, a rarement d'emblée du pouvoir. De plus, les individus ou les sous‑groupes qui changent les règles, les valeurs, la connaissance ne sont jamais reconnus comme supérieurs, du moins en ce qui concerne leur compétence.

En résumé, la dépendance en relation au phénomène qui nous intéresse n'est ni une variable indépendante décisive, ni un facteur différentiel pouvant rendre compte de ce type d'influence.

Il fallait donc rechercher une autre source d'influence, qui ne puisse être soumise aux limitations que nous avons soulignées et qui puisse exprimer le plus étroitement possible le caractère actif, résolu d'une minorité. Nous pensons qu'une telle source d'influence doit être recherchée au niveau du style de comportement de l'individu ou des individus innovateurs.

De bonnes raisons nous poussent à penser qu'au cours du processus d'innovation le style du comportement est suffisant pour qu'un jugement ou un modèle soit accepté ou rejeté. La consistance du comportement de la minorité, le fait qu'elle soit absolue, qu'elle maintienne fermement son point de vue et le développe de manière cohérente, peut être une source d'influence puissante et qui ne résulte donc pas d'une dépendance explicite.

Une série d'expériences réalisées en collaboration avec l'un des auteurs (Faucheux, Moscovici, 1967) montrent clairement l'impact d'une minorité consistante sur une majorité. La tâche consistait à donner des jugements de préférences sur des stimuli équiprobables, ou encore il s'agissait de modifier une norme implicite.

La présente recherche se situera dans cette même ligne. Ici, nous avons voulu montrer que l'action de la minorité est tout aussi possible quand elle s'attaque à une norme explicite ou quasi-physique.

Pourquoi avons-nous prédit un tel effet ? La présence d'une norme explicite est décelable quand il y a unanimité spontanée et une forte probabilité des réponses. La validité des jugements, des opinions (Kelley, [375] 1967) et la stabilité des relations à l'environnement découlent de l'existence de cette norme à condition que les deux critères mentionnés ci-dessus soient présents.

Supposons maintenant qu'un sous‑groupe diverge de cette manière habituelle de répondre, qu'il fournisse une réponse alternative au même objet ou au même stimulus. La diversité remplacera alors l'unanimité dans le groupe, elle engendrera incertitude et conflit au niveau individuel ou au niveau du groupe ; la hiérarchie des réponses sera mise en doute et la variabilité augmentera. En s'en tenant résolument à sa réponse, la minorité non seulement sera génératrice de conflit mais elle l'intensifiera, parce que ses propres jugements ou opinions seront posés comme ayant la même valeur, comme équivalents à ceux de la majorité (Worell, 1967). De plus, ce caractère résolu tendra à prouver que le comportement n'est pas fortuit, que le sous-groupe n'a ni l'intention de concéder ni l'intention de se soumettre à la majorité.

Ainsi la minorité exercera une pression forte pour faire accepter sa réponse nouvelle et surprenante. Il faut ajouter que le conflit revêt un caractère particulier dans le cas d'un stimulus physique. Dans ces circonstances, la réalité qui est à juger n'est pas individuelle, arbitraire, mais commune et en principe universelle. Quiconque confronte une telle réalité se doit de réagir de la même manière, et pense qu'il réagit comme il est censé le faire.

Dans une expérience citée par Asch (1962), Sperling démontre que l'influence exercée sur l'individu est plus grande quand cet individu croit en l'existence d'une réponse objective plutôt que quand il n'y croit pas. Il semble donc que la confrontation à un stimulus objectif n'entravera pas nécessairement l'exercice de l'influence de la minorité, elle pourra même la faciliter. La majorité ne disposera alors que d'un seul moyen pour réduire la tension : ignorer les jugements de la minorité c'est‑à‑dire transformer le conflit de réponse en un conflit d'attribution, ce qui implique qu'elle puisse être capable d'expliquer la différence non pas en faisant intervenir les propriétés du stimulus, mais en l'atttibuant à ceux qui le perçoivent : anomalie visuelle, une moindre capacité de jugement. Ce type d'interprétation n'est possible que si la minorité est constituée d'un seul individu isolé (Moscovici, 1969).

D'autre part, si la situation est telle qu'elle ne puisse permettre ce genre d'attribution et que les individus qui constituent la minorité (une dyade) ne puissent être distingués de la majorité par de tels attributs, la majorité devra, soit adopter les réponses de la minorité, ou bien les rejeter, c'est‑à‑dire polariser. Dans ces conditions, il n'y a pas d'autres moyens de restaurer l'unicité des réponses se fondant sur cet ensemble d'analyse.

Il restait à démontrer l'influence qu'exerce une minorité sur une majorité ; pour cela nous avons conçu, l'expérience suivante :

[376]

a) Le conflit de réponse est intensifié par la consistance de la minorité et son consensus.

b) L'objectivité des jugements est implicitement exigée.

c) Les réponses de la majorité et celles de la minorité sont mutuellement exclusives.

d) La différence des jugements ne peut pas être attribuable à des différences individuelles (la minorité sera donc composée de plus d'une personne). Sinon, le conflit de réponse pourrait être transformé en conflit d'attribution, ce qui reviendrait à expliquer les différences en termes d'anomalies personnelles.

e) Le jugement de la majorité dans une situation de laboratoire est identique à celui d'un échantillon tiré au hasard dans la population ; on s'attend donc à ce que les jugements de la minorité aillent à l'encontre des attentes normales existantes.


Procédure expérimentale et résultats

Première expérience

Les sujets sont tous des étudiants en art, droit et sciences sociales. Nous avons choisi des étudiants à cause de leur plus grand intérêt pour évaluer la couleur d'un objet. Les stimuli sont des diapositives montés avec deux types de filtres différents : 1) des filtres qui permettent le passage d'un rayon de lumière dans la gamme dominante bleue (X = 483,5) ; 2) des filtres neutres qui réduisent l'intensité lumineuse.

Pour chaque groupe de six diapositives, trois sont plus lumineuses. Ces variations d'intensité lumineuse ont été introduites de manière à rendre la tâche moins ennuyeuse et plus réaliste. Leur effet a toujours été contrôlé. Chaque groupe expérimental est composé de quatre sujets naïfs et de deux compères. Dès que les sujets sont installés face à l'écran de projection, on les informe qu'il s'agit d'une expérience sur la perception des couleurs ; qu'ils auront à juger deux caractéristiques de ces diapositives : la couleur et la luminosité.

Avant la passation proprement dite de l'épreuve, le test de Polack est administré collectivement ; on s'assure ainsi que tous les participants ont tous une bonne perception des couleurs. En fait ce test a deux objectifs : d'une part il permet d'éliminer les sujets qui pourraient avoir des anomalies de vision, d'autre part il renforce le fait que tout le monde dans le groupe a une vision normale, de sorte qu'on ne puisse pas attribuer la différence visuelle des compères à quelque facteur personnel.

Après la correction collective des résultats au test, et après s'être assuré que chacun a une bonne vision, les sujets sont instruits sur le type de réponse qu'ils auront à donner et sur le déroulement de l'expérience.

[377]

Les réponses sont publiques, les sujets doivent donner un nom de couleur simple et estimer la luminosité en utilisant une échelle en six points (zéro pour la moins lumineuse et cinq pour la plus lumineuse). Les essais préliminaires sont destinés à familiariser les sujets avec l'échelle des luminosités.

Ces essais préliminaires sont destinés en fait à habituer les sujets à la couleur des stimuli, à les immuniser contre ce que McGuire (1964) appelle « les attaques ultérieures » de la minorité instruite. On présente ensuite six fois chaque suite de six diapositives, en variant l'ordre systématiquement. Il y a donc en tout trente‑six essais d'une durée de quinze secondes chacun ; l'intervalle dans le noir est de cinq secondes environ. À chacun des essais, les deux compères exercent leur influence en répondant « vert » de manière consistante ; les deux compères donnent toujours la même réponse (en ce qui concerne la luminosité, ils font des réponses spontanées).

Quand la projection est terminée, les sujets répondent à des questions concernant les stimuli et les autres membres du groupe. Les objectifs réels de l'expérience sont révélés à la fin.

Variation des compères. Pour 12 groupes, les compères sont assis côte à côte ; ils occupent respectivement les places 1 et 2 ; pour 20 autres groupes, les compères sont séparés, ils occupent les places 1 et 4. Cette seconde variante a pour but de modifier l'interprétation du comportement ; le deuxième compère apparaît alors plus indépendant du premier. Variation du stimulus. Afin de tester l'impact de l'engagement des sujets dans leur première réponse et pour permettre un changement éventuel de réponse, nous avons modifié le mode de présentation des stimuli de la manière suivante : dans les 13 groupes où les compères occupent les positions 1 et 4, la continuité de la présentation des stimuli est interrompue par deux temps de repos d'une minute chacun. L'ordre des réponses des sujets reste toujours le même d'un essai à l'autre et pendant toute la durée de l'expérience.

Deuxième expérience (10 groupes)

Si au niveau de la réponse verbale il n'y a pas d'effet de l'influence de la minorité consistante, y a-t-il un effet secondaire au niveau du code perceptif ? En effet, la réaction réprimée en cours de l'interaction sociale pourrait fort bien s'exprimer au niveau du changement du seuil dans la discrimination entre le bleu et le vert. Certains sujets ont ressenti l'obligation de ne pas dévier de la norme générale, même s'ils doutaient de sa validité ; ces sujets n'ont donc pas adopté ouvertement la réponse minoritaire. Dans ces conditions, on peut donc s'attendre à un effet latent qui se manifestera en étendant la dénomination verte aux stimuli situés dans la zone bleue. La réaction opposée : extension de la dénomination [378] bleue à des stimuli situés dans la zone du vert sera le résultat d'une polarisation.

Cette deuxième expérience se déroule de la même manière que la précédente ; la majorité est confrontée à l'influence de la minorité consistante, mais à la fin de cette phase l'expérimentateur remercie les sujets et annonce qu'une autre personne, qui s'intéresse elle aussi aux phénomènes de vision, leur présentera une contre-épreuve. L'expérimentateur quitte donc la salle ; le deuxième expérimentateur rentre immédiatement et explique aux sujets le but de sa recherche : les effets de fatigue sur la vision des couleurs. Le matériel expérimental est alors décrit. Les sujets sont installés autour d'une table et disposent de caches ; des réponses individuelles sont demandées. Le matériel est composé de seize pastilles, toutes situées dans la gamme bleu‑vert (test de perception de Farnsworth 100-hue). À chacune des extrémités de l'échelle, trois pastilles, soit vertes soit bleues, sont non ambiguës, les dix autres stimuli sont plus ambigus. Après s'être assuré que les sujets ont bien compris les instructions et le but du test, chacune des pastilles est présentée sur fond neutre au centre de la table, pendant approximativement cinq secondes, de manière à être bien visible pour chacun des sujets. Les seize pastilles sont présentées dix fois par la méthode constante. Les sujets doivent répondre à chaque fois, soit bleu, soit vert. Ce petit test de discrimination terminé, le premier expérimentateur revient, les sujets répondent alors au questionnaire post‑expérimental. L'expérience se termine comme la précédente.

Troisième expérience (11 groupes)

Dans cette expérience, identique en tous points à la première, nous n'avons varié que le degré de consistance des compères. La minorité donne ici 24 verts et 12 bleus répartis au hasard.

Le groupe contrôle est le même pour les trois expériences. Les stimuli sont présentés de manière continue ; quant au test de discrimination, il a naturellement été appliqué après la phase expérimentale initiale. Il y a en tout 22 sujets contrôle, 4 groupes de 6 individus, 2 sujets ayant été éliminés parce que leurs réponses de discrimination n'étaient pas conformes aux instructions.

Résultats

La tâche perceptive

8,42% des réponses vertes ont été obtenues pour les deux premières expériences (128 sujets naïfs). Ce résultat reflète l'influence de la minorité. [379] Il n'y a pas de différence significative pour ces deux expériences, aussi bien au niveau de la tâche perceptive qu'au niveau du questionnaire post-expérimental. Parmi les 22 sujets du groupe contrôle, un seul a donné deux réponses vertes, ce qui correspond à un pourcentage de 0,25 ; le stimulus est donc perçu comme réellement bleu par les sujets du groupe contrôle ; c'est une norme socialement établie. La différence des réponses entre sujets contrôle et sujets expérimentaux est significative : U de Mann et Whitney (Z = 2,10, p = .019, test unilatéral).

D'autres résultats montrent aussi cette influence. Les sujets changent de réponse (4 réponses vertes ou plus) dans 43,75% des groupes. Le pourcentage des individus soumis est de 32%. Deux catégories de groupes peuvent être différenciées : ceux pour lesquels aucun sujet n'a été influencé et ceux pour lesquels il y a eu influence. Dans ces derniers groupes 57%, des sujets, c'est‑à‑dire en moyenne 2 sujets par groupe, ont donné une réponse identique à celle du compère, ce qui représente 18,7% de réponses vertes.

La quantité des réponses vertes obtenues n'est pas tellement le résultat d'individus isolés qui suivent le compère, mais provient plutôt d'une modification des jugements à l'intérieur du groupe. Ni la place des compères, ni la discontinuité de la présentation des stimuli n'ont d'effets différentiels.

Les sujets ont tendance à être plus influencés par la minorité quand l'intensité lumineuse est faible : U de Mann et Whitney (Z = 3,37, p < .003). Le résultat est conforme au phénomène trouvé par Bezold-Brücke concernant la perception des couleurs quand les luminosités varient. En définitive, la proportion de réponses vertes est significativement plus grande dans le groupe expérimental que dans le groupe contrôle, quelle que soit la luminosité.

1,25% de réponses vertes ont été obtenues pour la troisième expérience (compères inconsistants : 33% de réponses bleues et 67% de réponses vertes). Bien qu'il faille explorer plus avant la consistance inter- et intra-individuelle, ces résultats suggèrent cependant l'importance que revêt le style de comportement de la minorité.

Le test de discrimination

Les sujets qui changent leur réponse sociale sous l'influence de la minorité consistante, changent-ils aussi au niveau de leur code perceptif ? Nous voulions vérifier également l'hypothèse selon laquelle les sujets qui n'auraient pas changé de réponse sociale, même s'ils appartenaient à un groupe où la majorité n'a pas été influencée du tout par la minorité, présenteraient au moins un changement au niveau du code perceptif. La mesure des seuils rend possible la vérification de cette hypothèse. Nos calculs portent sur les valeurs de seuils obtenus par méthode gra-

[380]

TABLEAU I.

Le changement de seuil dans la perception bleu-vert

Groupe contrôle

Groupe expérimental

t

P unilatéral

Seuil

Moyenne

Moyenne

50

47.39

1.21

48.03

1.38

1.78

.038

75

46.16

1.42

46.85

1.54

1.68

.047

25

48.41

1.14

49.19

1.28

2.33

.01


phique. Trois valeurs ont été retenues : 1) le seuil 50% indique le point pour lequel les sujets ont donné autant de bleu que de vert ; 2) le seuil inférieur indique le point pour lequel les sujets ont donné 75% de vert et 25% de bleu ; 3) le seuil supérieur indique le point pour lequel les sujets ont donné 25% de vert et 75% de bleu. Pour étudier ici l'influence qu'exerce la minorité consistante, nous avons éliminé de nos résultats trois sujets qui ont polarisé. Si l'on compare les trois seuils : 50%, 75%, 25%, des groupes expérimentaux (37 sujets) à ceux du groupe contrôle (22 sujets), nous obtenons les résultats attendus sur le changement du seuil (Tableau I). Ces résultats reflètent l'effet de l'interaction entre la minorité et la majorité sur la modification du code perceptif. Cette modification est plus importante que le changement des réponses verbales, d'autres résultats tendent à le prouver. Nous avions fait l'hypothèse que dans les groupes où il n'y aurait pas de changements de la réponse sociale, c'est-à-dire que la réponse « vert » serait en quelque sorte « réprimée », nous observerions un plus grand nombre de jugements verts au test de discrimination. Nos résultats ne montrent qu'une tendance dans ce sens : t  = 1, 50, p  > .10 [1].

En conclusion, l'influence de la minorité consistante est encore plus grande au niveau du code perceptif qu'au niveau de la réponse sociale. La technique expérimentale peut évidemment être soumise à caution [2]. Ces résultats sont intéressants à mentionner pour les recherches futures.

Le questionnaire post-expérimental

Ce questionnaire montre : a) que la divergence d'opinion ou de réponses entraînent chez les sujets expérimentaux une plus grande activité cognitive sur le stimulus. Le changement perceptif n'est pas le produit pur et [381] simple de l'attraction vers la minorité ; b) que la confrontation avec la minorité consistante affaiblit la certitude de la majorité qui se doit d'expliquer non pas pourquoi elle suit la minorité mais plutôt pourquoi elle ne la suit pas.

L'activité cognitive des sujets expérimentaux. En première approximation nous pouvons dire que le fait de voir occasionnellement ces diapositives vertes, ou de voir un peu de vert dans le bleu, n'est pas un simple acte d'acceptation de la réponse minoritaire. À la question : « Dans quelle mesure est-il possible de voir ces diapositives vertes », il n'y a pas de différence entre les groupes expérimentaux et contrôle, par contre les sujets du groupe expérimental acceptent mieux cette réponse verte : (t = 2,64, p < .008). Le désir d'être en accord avec la minorité incline à voir ce qu'elle voit, à faire un effort dans ce sens. À la question : « Combien de nuances de couleurs différentes avez-vous distinguées ? », les sujets du groupe expérimental perçoivent plus de deux nuances, tandis que les sujets du groupe contrôle n'en perçoivent qu'une ou deux (Z = 2,12, p < .03). Dans les groupes expérimentaux, les sujets influencés par la minorité voient plus de nuances que ceux qui n'ont pas été influencés (Z = 2,78, p < .005). De plus, que les sujets aient suivi ou non la minorité, les groupes qui changent de réponse perçoivent plus de nuances que ceux où la majorité s'est maintenue dans la réponse bleue (Z = 1,78, p < .076).

      Les sujets devaient aussi spécifier la composition des couleurs pour chacune des nuances. Dans les groupes expérimentaux, tous les sujets distinguent plus de vert que dans les groupes contrôle (Z = 2,99, p < .003) ; les suiveurs citent dans plus de 30 % des cas cette réponse (Z = 4,92, p < .001). Toutes ces données mettent en évidence l'effort de la majorité pour prendre en compte le point de vue de la minorité. A aucun moment il n'y a eu passivité, ni acceptation, ni rejet aveugle de la norme minoritaire. Cette activité cognitive retentit sans doute sur la modification de la perception elle‑même, sur les limites entre le bleu et le vert.

Perception de la minorité consistante. Examinons maintenant plus en détail les résultats obtenus aux questions concernant la perception des membres du groupe ; les sujets devaient juger chaque participante et elle‑même sur une échelle en dix points (bon‑mauvais) en ce qui concerne, d'une part, la discrimination des intensités lumineuses, d'autre part, la perception des couleurs. Les résultats sont intéressants ; les sujets considèrent que les compères perçoivent moins bien la couleur qu'eux‑mêmes, ceci, quel que soit la position des compères ; place 1 et 2 (t = 9.98, p < .001), place 1 et 4 (t = 7,02, p < .001). Les compères perçoivent également moins bien les couleurs que les autres membres du groupe (t = 10,83, p < .001), le deuxième compère a cependant une meilleure perception de la couleur que le premier (U de Mann et Whitney, [382] Z = 2,04, p. .04). Les membres de la majorité se jugent donc plus compétents que la minorité.

Une autre question concerne la classification « des personnes dans le groupe, selon qu'elles paraissent plus ou moins assurées dans leurs réponses ». Les sujets jugent que les compères sont plus assurés qu'eux-mêmes (t = 5,02, p < .001) et que les autres membres du groupe (t = 4,42, p < .001). Sur ce point, les deux compères sont jugés différemment ; le premier est plus assuré que le second, indépendamment de leur position dans le groupe : côte-à-côte (t = 2,54, p < .02), Séparés (t = 3,12, p < .01). Les évaluations sont partagées aussi bien par les suiveurs que les non-suiveurs. Trois traits principaux ressortent de ces résultats : a) les sujets se jugent plus compétents et moins assurés que les compères ; b) il existe une relation inverse entre la compétence et la certitude des compères ; c) le deuxième compère est perçu différemment du premier ; il semble plus proche des sujets. Ces résultats corroborent d'autres observations expérimentales. Brehm et Lipsher (1959) indiquent que le locuteur est plus crédible s'il prend une position extrême plutôt qu'une position modérée. Plus récemment, Eisinger et Mills (1968) ont étudié la perception de la compétence et de la sincérité d'un locuteur en fonction de sa divergence. Le locuteur qui a une position opposée à celle du sujet est perçu moins compétent mais plus sincère que celui qui a une position modérée. Bien que des résultats similaires aux nôtres soient obtenus, il resterait à montrer que la consistance, celle de la minorité, représente bien un indice d'extrémisme. Cet extrémisme sans concession crée un conflit que les sujets ne peuvent réduire qu'en ce conformant ou en polarisant. Comme rien ici ne leur permet de polariser, dans certains groupes les sujets se conforment.

Ces tendances de réponse éclairent le rôle du deuxième compère. En un sens, il n'ajoute aucun poids à la réponse de l' « innovateur » (premier compère). Son comportement est censé servir d'exemple. Il démontre que quelqu'un est capable de choisir la réponse minoritaire, que le choix est possible entre les deux alternatives et il les justifie. Ici le premier compère exerce un effet d'influence, le second a un effet de démonstration. En aucun cas l'influence de la minorité ne peut être attribuée à un effet de leadership ; à la question : « Avec quelles personnes dans le groupe aimeriez-vous vous trouver dans une situation semblable ? », le choix porte indifféremment sur tous les membres du groupe ; « Qui aimeriez-vous voir diriger la discussion ? », les résultats sont similaires, ils n'accusent qu'une légère tendance à moins choisir les compères.

[383]

Discussion et conclusion

L'expérience que nous venons de décrire montre, du moins pour des sujets de sexe féminin, qu'une minorité consistante peut influencer une majorité aussi bien au niveau des réponses verbales qu'au niveau du code collectif. Cet effet doit cependant être examiné plus étroitement.

Généralité du style de comportement
comme source d'influence


Au début de notre exposé, nous avons fait l'hypothèse que la consistance du comportement semblait être la source de l'influence exercée par une minorité. Il est clairement apparu que la conformité résulte bien de l'effet de la consistance et non de celui de la dépendance. Pour étayer notre conclusion, nous nous limiterons à exposer les expériences de Asch. Dans ces expériences, une majorité peut conduire un seul individu à donner des réponses contraires à l'évidence perceptive. Cette situation nécessite qu'il y ait une majorité unanime, que les réponses soient publiques et qu'un stimulus non ambigu soit présenté. Selon Asch, cette majorité tend à faire adopter les réponses erronées, « conformistes » du groupe. Notre interprétation serait différente ; essayons tout d'abord d'examiner ces résultats plus en détail et de comprendre leur signification.

Nous pouvons considérer que l'unanimité du groupe correspond à la consistance inter-individuelle qui résulte de la coïncidence, de l'identité des réponses de plusieurs individus à un même stimulus. Simultanément la séquence des « réponses erronées », l'identité des réponses pour chacun des compères et pour toute la série des stimuli représente la consistance intra-individuelle. Que voyons-nous au niveau des résultats obtenus par Asch ? Tout d'abord, qu'une majorité unanime composée de trois jusqu'à six compères induit les sujets naïfs à accepter les réponses erronées dans un tiers des cas (32%). L'augmentation du nombre des compères au‑dessus de trois n'a aucune incidence sur la fréquence de ces réponses. Il n'y a donc pas de relation directe entre pression sociale et conformisme. Ensuite, qu'il suffit qu'un seul individu (compère) vienne à rompre l'unanimité d'un groupe de sept à huit personnes pour que le pourcentage des réponses conformistes baisse à 10,4% ou à 5,5%. Donc un groupe de trois personnes unanimes est plus influent qu'un groupe de huit personnes non unanimes.

Dès lors, il devient tentant de dire que c'est la consistance interpersonnelle plutôt que le taux des pressions sociales qui est la variable pertinente capable de mieux rendre compte des variations du degré d'influence.

Les expériences de Asch (1955), d'Allen et Levine (1968) tendent à [384] renforcer cette idée. Ils raisonnent ainsi : si le support social est la variable cruciale permettant une baisse du conformisme, alors il suffit d'introduire un compère au sens de la majorité qui donne les réponses que le sujet naïf considère correctes. Au contraire, si l'unanimité dans le groupe est la variable cruciale, alors il suffira que le compère soit en désaccord avec la majorité, peu importe que ses réponses soient en accord ou non avec les réponses privées du sujet.

Les résultats montrent que le facteur décisif est bien le consensus unanime. Quel est l'effet de la consistance intra-individuelle ? Dans ce cas, chaque sujet répond de la même manière à une série de stimuli. Asch, dans son expérience, utilisait deux types d'essais : les essais « neutres », où les compères donnaient la réponse correcte ; et les essais « critiques », où les compères donnaient une réponse erronée. Du point de vue diachronique, le groupe apparaît comme plus consistant (intra-individuel) quand les essais critiques sont plus nombreux que les essais neutres. Asch (1956) a varié la proportion de ces essais neutres (1/6 ; 1/2 ; 1/1 ; 4/1). Bien que les différences ne soient pas significatives, on peut observer cependant une baisse du nombre des réponses conformistes successivement (50%, 36,8%, 26,2%), à mesure que la majorité devient moins consistante dans le temps. Iscoe et Williams (1963) obtiennent des résultats similaires.

En conclusion, tous les résultats disponibles jusqu'à ce jour indiquent que c'est le style de comportement de la majorité ou de la minorité, et non pas le taux des pressions sociales, qui est la source de l'influence.

Changement des réponses verbales
et changement des réponses perceptives


Le changement de la réponse, bien que non négligeable au niveau conscient, social, est encore plus marqué au niveau latent. L'état des connaissances en ce domaine ne nous permettra pas de savoir s'il s'agit d'effet de nature perceptive ou verbale (Goldiamond, 1958). Nos résultats font exception du fait que la plupart des recherches en ce domaine (Tajfel, 1969), à l'exception de Flament (1958), signalent que l'influence s'exerce à un niveau verbal mais non à un niveau perceptif. Nous avons donc été amené à distinguer : changement de réponse (niveau verbal) et changement de code (niveau perceptif). Cette distinction nous a permis de montrer que la minorité consistante est capable de modifier non seulement les réponses mais la norme de la majorité.

Un tel phénomène peut facilement s'observer en politique, alors qu'il est rare qu'il soit obtenu en laboratoire. Souvent un parti politique adapte les idées et le vocabulaire d'un autre parti ou mouvement social. En France, par exemple, le gouvernement gaulliste a établi son programme d'éducation en adaptant en partie la rhétorique et le programme proposé par les étudiants en mai 1968. Les français qui votent pour le [385] parti gaulliste pensent « répondre » au même corps politique, alors que celui-ci a changé d'opinion sur certaines positions. On peut très bien concevoir qu'il est plus facile pour les minorités de changer le code des majorités plutôt que leurs réponses sociales, alors que la majorité aura plus d'influence sur les réponses verbales individuelles plutôt que sur leur code. C'est une réalité historique. Les grands innovateurs réussissent à imposer leurs idées, leurs découvertes sans pour autant être reconnus pour leur influence. Par exemple, beaucoup de psychologues ont assimilé des notions psychanalytiques, tout en refusant de reconnaître quelque valeur à la psychanalyse.

Si nous voulons réellement comprendre les processus d'influence sociale, il ne suffit pas d'étudier très étroitement le rôle des minorités et l'innovation, mais explorer plutôt des mécanismes plus subtils que ceux qui entrent en jeu dans l'acceptation visible, directe des normes et des jugements proposés.

Traduit par Patricia Nève

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* Version française de l'article « Influence of a consistent minority on the responses of a majority in a color perception ». Sociometry (American Sociological Association, Washington), 1969, 32, 4, 365-380.

[1] Thomas et Bistey (1964) ont utilisé les mêmes stimuli. Leurs résultats indiquent que les sujets qui nomment ces stimuli « vert » ou « plutôt vert » ont tendance ensuite à généraliser dans ce sens, plus que les sujets qui nommeront ces stimuli « bleu » ou « plutôt bleu ».

[2] Brown et Lenneberg (1958) montrent qu'il existe une relation entre la nomination et la reconnaissance des couleurs, en fonction du temps d'exposition. Il aurait été intéressant dans notre expérience de varier le temps d'exposition.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 11 février 2015 18:53
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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