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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La communauté perdue. Petite histoire des militantisme (1987)
Chapitre I: Entrée


Une édition électronique réalisée à partir du livre de M. Jean-Marc Piotte, La communauté perdue. Petite histoire des militantisme. (1987). Montréal : VLB Éditeur, 1987, 142 pp. Collection: Études québécoises. [Autorisation accordée par l'auteur le 27 mai 2004].

Chapitre I: Entrée

Je songeais depuis un certain temps à effectuer une enquête sur les militants. Je la remettais à plus tard par paresse sans doute, par complaisance dans le désœuvrement. Puis j'ai plongé dans cette enquête pour m'abstraire d'une crise qui m'affectait. J'ai volontairement délaissé les documents écrits sur les années soixante et soixante-dix, les analyses de celles-ci, estimant à tort ou à raison qu'elles ne feraient que me conforter dans ce que je savais déjà. Je voulais connaître comment les militants ont vécu la grande mouvance socio-culturelle des deux dernières décennies, le bilan qu'ils en dressent, comment ils se situent dans la présente conjoncture... Je les ai interviewés, complétant ce matériel de recherche par quelques-uns des rares témoignages personnels écrits sur cette période. J'espérais ainsi mieux comprendre mon propre cheminement, découvrir comment me situer dans le présent, comment envisager l'avenir.

J'ai centré mes interviews sur les militants des années soixante-dix, jugeant que ceux-ci auraient une mémoire plus vive que ceux qui ont cessé de militer durant la décennie précédente. Les contestataires ont investi divers lieux, regroupements, mouvements, passant quelques fois d'ailleurs de l'un à l'autre. J'en ai identifié sept : Parti québécois, mouvement féministe, mouvement contre-culturel, syndicalisme de combat, groupes populaires, P.C.O., En lutte ! Les indépendantistes étaient plus nombreux que les autres militants, les hommes généralement plus présents que les femmes dans les groupes mixtes : j'ai cependant choisi, a parts égales, des représentants des deux sexes de ces sept tendances car il m'importait de connaître les ressemblances entre tous ceux qui contestaient, à un niveau ou à un autre, l'ordre établi. Afin d'obtenir le maximum de diversités dans les témoignages, j'ai demandé à des amis et aux interviewés de m'identifier des militants de différents horizons qui n'étaient pas des proches : je ne connaissais pas la majorité des interviewés et la majorité d'entre eux ne se connaissent pas. Après vingt-six interviews, les témoi-gnages se répétant, j'arrêtai l'enquête (1).

Le schéma d'entretien, mis en annexe, est présenté sous forme de questions, mais l'ordre de celles-ci, la manière de les introduire, la façon de les formuler dépendaient de la démarche propre de l'enquêté (2). Les réponses des interviewés révèlent une grande honnêteté, une lucidité tranchante, une vive curiosité, un inassouvissable désir d'apprendre. D'ailleurs certains m'avouèrent par la suite qu'ils avaient vécu cette interview comme une véritable séance de thérapie. Je leur avais promis l'anonymat : les prénoms qui seront utilisés sont fictifs.

Après chaque interview – dont la durée variait entre 90 minutes et quatre heures et trente minutes – j'écoutais les bobines, prenais des notes, puis rédigeais un compte rendu du récit qu'on venait de me faire. Contrairement à ce qu'on professe dans les cours de méthodologie en sciences sociales, je n'avais aucune hypothèse au point de départ de mon enquête. Je disposais de certaines certitudes : on milite généralement dans la vingtaine, on a fréquemment une formation scolaire supérieure à la moyenne de la population... Je nourrissais certaines intuitions dont la plupart se sont révélées fausses ou inopérantes. Ainsi, étant révolté dès ma prime jeunesse, je croyais que la révolte contre les parents, contre le père, était un trait commun aux militants. Or les militants ont vécu des situations familiales très variées et les cas de révolte ne semblent pas plus fréquents ici que dans l'ensemble de la population.

J’ai par contre découvert, à mon grand étonnement, que la grande majorité des militants avait subi le choc culturel d'un changement de classe, d'une mobilité sociale ascendante ou descendante.

L'été dernier, comparant les différents récits de vie, des ressemblances significatives émergèrent peu à peu : je découpai alors les récits et ordonnai les fragments (3). Les interviewés insistent très peu sur les gestes posés, les victoires obtenues, les plaisirs vécus dans leur militantisme. Ayant poursuivi le rêve d'un changement radical de société, ils jugent leur passé à l'aune de leur échec, de leur rupture avec le militantisme vécue comme une peine d'amour. Désenchantés, ils critiquent âprement leur passé, condamnent le dévouement comme un inutile sacrifice, blâment les luttes de pouvoir au sein des organismes de gauche...

On ne fait jamais table rase du passé, même si on le désire. Tout changement radical réalisé ou souhaité conserve toujours, malgré la volonté des protagonistes, une part d'héritage. Je n'insiste pas ici sur la reproduction par les m.-l. des pratiques de pouvoir de l'Église catholique : même conception du pouvoir hiérarchique et autoritaire, même morale de discipline et de culpabilité, mêmes confessions (autocritiques), même type d'action (convaincre les autres de la vérité), même rapport aux textes (la vérité s'y trouve). Plus fondamentalement, et de façon positive dirais-je, la majorité des militants a transposé dans ses pratiques des valeurs et un désir de communauté qui proviennent du Québec des années cinquante.

Les analyses de récits de vie sont précédées de deux chapitres. Je décris à grands traits la profonde mutation socio-culturelle des années soixante/soixante-dix, y inscrivant ce qui me semblent les deux conditions pour l'émergence de mouvements sociaux. On a beaucoup écrit sur ces années : il y aura donc des redites inévitables. Puis j’esquisse mon propre récit, racontant comment j’ai vécu cette période, répondant en quelque sorte aux questions adressées aux interviewés. Enfin je conclus l'ouvrage en me situant par rapport à notre militance, au présent, à l'avenir.

Je tiens à remercier tous ceux qui ont accepté généreusement de m'accorder des interviews, ceux qui ont commenté et annoté mon premier manuscrit, notamment le collègue Jean-Pierre Beaud, l'écrivain Philippe Haeck, le cinéaste Jacques Leduc, la psychanalyste Lise Monette, l'animatrice sociale Diane Thomas.



Notes:

(1) Parallèlement à cette enquête, j'ai collaboré à la réalisation de trois films de Jacques Leduc sur des gens de la quarantaine qui ont milité: Notes de l'arrière-saison, 20 min.; Le temps des cigales, 30 min.; Charade chinoise qui intègre les deux premiers films dans un long métrage de 91 minutes. Production de l'O.N.F.

(2) Sur la méthode de l'entretien semi-directif: Bertaux, Daniel, «L'approche biographique: sa validité, sa méthode, ses potentialités», Cahiers internationaux de sociologie, vol. LXIX, 1980, pp. 197-225; Ghiglione, Rodolphe et Matalon, Benjamin, Les enquêtes sociologiques, Armand Collin, 1978, 301 p.; Michelat, Guy, «Sur l'utilisation de l'entretien non directif en sociologie», Revue française de sociologie, XVI, 1975, pp. 229-247.

(3) Pour le compte rendu intégral d'un des récits de vie: «Un militant ouvrier», Possibles, vol. 10, nos 3/4 (printemps/été 1986): 155-165.


Retour au livre de l'auteur: Jean-Marc Piotte, sociologue, retraité de l'enseignement, UQAM. Dernière mise à jour de cette page le Dimanche 22 août 2004 08:31
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 



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