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Revue CRITÈRE, No 25,
“Les professions.”
“La fin des professions.”
Jean PROULX
L’ère industrielle nous a introduits aussi bien dans le monde des produits standardisés que dans celui des services professionnels. En cette fin du XXe siècle, on en est même rendu à parler de surproduction et d’hyperspécialisation. On évoque une société postindustrielle, qui pointe à l'horizon et qui, peut-être, de l’avis de certains, marquerait la fin de la domination des professions et la disparition du règne des experts.
Qu’en est-il, au juste ? Le professionnalisme se meurt-il ? Le savoir et le savoir-faire, en tous les domaines, peuvent-ils être partagés par tous et chacun ? L’idée même de compétence, qui fonde un certain pouvoir, est-elle un leurre ? Et s’il faut déprofessionnaliser, jusqu'où peut-on cheminer dans cette voie ?
Pour répondre à ces questions, nous avons interrogé des gens qui, « par profession », s’intéressent à ces problèmes. Notre tour d’horizon, le lecteur pourra le constater, va du plaidoyer le plus franc en faveur du professionnalisme et des valeurs qu’il comporte à l’apologie la plus sincère de la déprofessionnalisation et de l’idée de démocratie sociale qui la sous-tend.
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Plaidoyer pour le professionnalisme et l’autogestion,
point de vue de Marc Cossette et Errol Fréchette [1]
Le Conseil interprofessionnel regroupe actuellement les 38 corporations professionnelles représentant plus de 140,000 membres. Chacune des corporations y est représentée [100] par son président ou par un autre membre désigné par le Bureau. L’organisme a été créé en 1965 et son rôle essentiel a été défini, à ce moment, comme étant de poursuivre les objectifs suivants : faire la liaison entre les corporations professionnelles pour fins d'échanges de renseignements et d’entraide dans les champs communs ; assurer la représentation commune des corporations professionnelles lorsque l'intérêt public ou le bien du monde professionnel le requièrent.
Depuis, le Conseil s’est vu attribuer d’autres fonctions : étudier les problèmes généraux des corporations professionnelles ; inviter les groupes professionnels dont les membres exercent des activités connexes à se rencontrer en vue de trouver une solution à leurs problèmes ; faire des recommandations au Gouvernement au sujet des demandes de groupes désirant être reconnus comme corporation professionnelle.
Pour MM. Cossette et Fréchette, si l’on entend par « déprofessionnalisation » le refus de l’autogestion au sein des corporations, c’est-à-dire le refus du contrôle de la qualité de l’acte professionnel par des pairs, il faut s’y opposer. Car, à travers tous les changements survenus, s'il est un concept qui est demeuré constant et qui a prouvé sa fécondité, c’est bien celui d'autogestion. Ce concept constitue la pierre angulaire de la législation professionnelle. En fait, la compétence du professionnel, son respect du code de déontologie, l’adhésion à des normes de pratique reconnues par l'ensemble de la profession, le fait d’être évalué dans sa pratique professionnelle par des personnes compétentes et la participation du public au sein des corporations elles-mêmes, constituent encore les éléments de base de l’autogestion professionnelle au Québec et la meilleure garantie de protection du public consommateur de services professionnels.
En somme, le Conseil interprofessionnel appuie les corporations professionnelles dans leurs démarches pour assumer leur responsabilité première de protection du public. À cet effet, chaque corporation doit garder la responsabilité d’évaluer la compétence de ses membres par la formation continue et d'offrir un recours au consommateur de services professionnels. Même si la protection du public n’est pas le seul apanage des corporations, le professionnalisme, [101] sous l’angle de l’autogestion, convient très bien à la nature même des responsabilités que doivent assumer les corporations professionnelles et à la complexité de leur tâche, sans oublier qu’il s’agit là de services essentiels à la population.
MM. Cossette et Fréchette reconnaissent, par ailleurs, que la participation du public au sein de chaque corporation s’avère une expérience excellente. Ces représentants du public, nommés par le Gouvernement, après consultation de l'Office des professions auprès d’une centaine d'organismes socio-économiques, aident chaque corporation à identifier les besoins sociaux et à ajuster les services professionnels en fonction de ces besoins. Cette présence du public au sein des corporations professionnelles contribue à l’amélioration d’un authentique professionnalisme et rend la gestion plus réaliste, plus soucieuse des besoins de la population. Une « déprofessionnalisation » en ce sens demeure acceptable, dans la mesure où il s’agit d’une participation du public à la définition de ses besoins, à l’identification des services et au contrôle de l’acte professionnel.
Un autre phénomène des dernières années s’est avéré lui aussi positif : c’est la différenciation qui s’est opérée entre les corporations et les associations professionnelles. À mesure que les corporations évoluaient vers la protection du public, tout en gardant la responsabilité du développement de la profession, de la compétence des membres, de l’élaboration d'un code d’éthique et de la continuité de la formation, se formaient des associations professionnelles, dont le rôle essentiel était d’assurer la défense des intérêts de leurs membres et de négocier, le cas échéant, les meilleures conventions collectives.
Par ailleurs, la distinction entre des professions à exercice exclusif et des professions à titre réservé doit être dépassée. En effet, l’exercice exclusif permet un contrôle réel de l’acte professionnel dont le champ de pratique est défini, tandis que le titre réservé ne permet pas une véritable protection du public et ouvre la porte au charlatanisme, puisque le contrôle ne s’exerce, en définitive, que sur le titre et non sur l’acte professionnel dont le champ de pratique serait défini. Parmi les 38 corporations membres du Conseil interprofessionnel, 17 [102] représentent des professions à titre réservé et 21 à exercice exclusif. Le Conseil a déjà fait connaître sa position sur cette question. En résumé, pour lui, les corporations professionnelles dont le champ d’exercice peut facilement être défini sans empiéter sur les prérogatives d'autres professions devraient, dès que possible, avoir leur propre loi à l'instar des autres professions à exercice exclusif. L’exercice exclusif, assurément, donne du pouvoir à une profession. Mais quel choix a-t-on ? Peut-on enlever l’exercice exclusif aux pharmaciens ? Qui va contrôler la vente des médicaments et narcotiques ? Qui va assurer la compétence des services ? Qui va garantir la qualité des produits pharmaceutiques ? La population a un droit strict à la compétence et à la qualité. Et cela, la corporation l’assure, par son comité d’inspection et par sa promotion de la formation continue.
De même, le Conseil interprofessionnel s’oppose à toute uniformisation des normes et à toute bureaucratisation du système, et ce, à cause même de l’hétérogénéité des professions. Ainsi, il peut être préférable de fixer, pour certaines professions, un tarif maximum, pour d’autres, un tarif minimum et, dans certains cas, il peut être souhaitable de laisser jouer une libre concurrence pour la tarification. En ce domaine, comme en bien d’autres, l’uniformisation technocratique nuira au professionnalisme autant qu’au public usager lui-même. Les professionnels n'ont pas des formations identiques ni des responsabilités semblables. De plus, ils demeurent les mieux placés pour contrôler la qualité de l’acte professionnel. En ce sens, le principe d’autogestion défendu par le Conseil interprofessionnel s'oppose à la bureaucratisation et à la centralisation qui font qu’un super-organisme décrète le quorum des assemblées des corporations, exige des rapports annuels fort complexes, impose des règlements dans la production des états financiers et dicte le nombre de membres sur le Bureau d’une corporation. Cela s’oppose au professionnalisme et au principe d’autogestion tels que prônés par le Conseil interprofessionnel.
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Le besoin social d’un arbitre impartial,
point de vue de Bernard Laberge [2]
L’un des problèmes essentiels du Code des professions, c’est celui de déterminer qui est un professionnel et ce qu'est Je professionnalisme. Il me semble bien que le principal critère soit celui de l’acquisition d’un savoir ou d’un savoir-faire, généralement obtenus à l’Université, et qui donnent à quelqu’un la capacité exclusive de répondre à certains besoins et de régler certains problèmes. Les honoraires élevés des professionnels sont normalement justifiés par une compétence exclusive. En principe, les services rendus par un groupe de professionnels ne devraient pas pouvoir être offerts, à qualité égale, par un autre groupe de professionnels ou de spécialistes. Mais justement, les notaires possèdent-ils cette professionnalité ? Sont-ils justifiés de jouir de privilèges et d’honoraires élevés ? Quel service spécifique et exclusif rendent-ils à la société ?
Pour Bernard Laberge, il ne fait aucun doute que le notaire, grâce à sa formation juridique, rend un service spécifique utile à la société et assume une responsabilité sociale indéniable. Cependant, les malaises ressentis en regard de la profession de notaire demeurent profonds. L’un des premiers malaises vient précisément du fait que le notariat est une profession d’origine latine, dont l’esprit, en quelque sorte, ne correspond pas à l’esprit du droit anglais, commun à toute l'Amérique du Nord. Les services rendus par le notaire entrent en concurrence avec ceux des avocats, notamment en matière de droit corporatif et de droit commercial. Les comptables, pour leur part, prétendent qu’ils sont plus en mesure que les notaires de régler les successions. Et les compagnies de fiducie offrent aussi un ensemble de services concurrents, dont les règlements de successions. Les notaires ont cependant des actes réservés et exclusifs : les hypothèques, les ventes d'immeubles, les contrats de mariage et les testaments, par exemple.
Mais, de l'avis de Bernard Laberge, ce qui caractérise avant tout le professionnalisme du notariat, c’est le pouvoir extraordinaire, donné au notaire, d’authentifier des actes. Dans le droit anglais, la valeur et l’authenticité [104] des actes proviennent des formalités matérielles d’exécution, indépendamment de l'officier qui les applique. Et voilà que dans la tradition latine, c’est un homme, le notaire, qui confère à un acte son authenticité. Ainsi, le grand rôle du notaire, c’est bien moins, dans les actes de vente et les hypothèques, la rédaction proprement dite des contrats, puisqu’elle est standardisée dans la plupart des cas. C’est bien plutôt la responsabilité totale conférée au notaire par l'État, à l’égard des titres de propriété, par exemple. Dans le droit anglais, c’est l’État qui assume la responsabilité des titres. Dans la tradition latine, l’institution du notariat vise à empêcher la prolifération des procès. On donne à un homme le pouvoir absolu d’arbitrer les transactions. Sauf au Québec, partout, en Amérique du Nord, les transactions s’effectuent en présence de l’avocat du vendeur et de celui de l’acheteur, de l'avocat du prêteur et de celui de l’emprunteur. Chaque avocat protège son client. Mais au Québec, 90% des transactions immobilières et hypothécaires se font devant le notaire qui doit alors agir comme arbitre neutre entre les parties. Cette visée d’impartialité, ce rôle d’arbitre neutre, c'est bien le vieil idéal du notariat. L’une des menaces qui pèse sur la profession de notaire, c’est qu’on en arrive à croire qu’un homme ne peut subir la pression, la violence et la malhonnêteté qui règnent dans le monde des affaires et rester neutre, impartial et intègre.
Le notariat est, pour M. Laberge, une profession véritable socialement utile, qui exige de ses membres une très grande formation, une maîtrise du droit, un savoir juridique étendu. À ce savoir, se rattache une éthique, c’est-à-dire la volonté de servir la clientèle avec compétence et honnêteté. Mais ce qui fonde avant tout la grande responsabilité attachée au notariat, c’est ce pouvoir, que possède un homme à qui on demande d’agir en arbitre neutre, d’authentifier un acte ou une transaction. De ce fait, le notaire est exposé à des poursuites considérables. Un notaire, ayant posé un acte professionnel, est susceptible d'être poursuivi pendant longtemps, puisque la garantie de son acte est de 30 années. La tarification minimale est due à cette grande responsabilité juridique assumée par le notaire. En somme, n'est-ce point la responsabilité qui, avec la compétence, résume l’essentiel du professionnalisme ?
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La compétence : une responsabilité sociale,
point de vue de Jean Tremblay [3]
La Corporation des psychologues a été fondée en 1962-63. Il fallait d’abord répondre au besoin de se regrouper qu’ont des gens qui partagent un même souci de compétence et d'engagement social. Au départ, la corporation s'est donné un statut et des règles administratives. Par la suite, elle en est venue à définir des critères de compétence, à fixer des normes d’action et à élaborer un code de déontologie. Très tôt, est apparu le souci de faire connaître à la population, pour sa propre sécurité, ce code, ces normes et ces critères.
Mais c’est vraiment avec le Rapport Castonguay-Nepveu et la loi 250, en 1973, qu’un renversement s’opère au sein des corporations qui, pour la plupart, s’étaient arrogé des pouvoirs et protégeaient davantage les intérêts de leurs membres que ceux des usagers des services. Cette loi réorientait la vocation des corporations dans un sens positif pour le public usager, mais conservait une faille importante. Elle mettait en place une structure juridique pour réglementer les professions selon deux statuts bien distincts : des professions à exercice exclusif et des professions à titre réservé.
Dans une profession à exercice exclusif, le contrôle exercé par la corporation s'effectue sur l’ensemble de la pratique et des gestes professionnels définis. Dans une profession à titre réservé, la corporation ne contrôle que le seul titre, comme, par exemple, celui de psychologue. Ce qui permet à un individu, quelle que soit sa compétence, d’ouvrir un bureau et de pratiquer la psychologie, pourvu qu’il se donne un autre titre que celui de psychologue. C'est la porte ouverte au charlatanisme.
Ainsi, selon M. Tremblay, les corporations, quel que soit leur statut légal, ont les mêmes devoirs de contrôle, de réglementation, de perfectionnement et de développement de la profession sans avoir les mêmes droits. La corporation des psychologues, par exemple, doit mettre en place un ensemble de règlements et de contrôles, tout comme les professions à exercice exclusif, sans avoir pour autant, puisqu’elle est une profession à titre réservé, un réel [106] droit de regard sur les actes posés. Pourtant, droits et devoirs ne devraient-ils pas se correspondre ? Sans avoir ce droit de regard sur les actes posés par des membres ou par des gens qui demeurent à l'extérieur de la profession, la corporation des psychologues demeure responsable, en cas de plainte, de l’évaluation de la compétence d’un membre. Mais il s’agit toujours d’une intervention après coup, d’une action curative, en quelque sorte, une fois le mauvais geste posé. Une telle action ne constitue pas une véritable protection du public et elle s’effectue en termes de pathologie et non en termes de prévention et de développement, comme le souhaiterait M. Tremblay.
Nous voulons un authentique professionnalisme, affirme M. Tremblay, tout en étant conscients de l'ambiguïté du processus de professionnalisation. Assurément, avec leurs règlements, leurs codes et leurs normes d’admission, les corporations ferment les professions. Les normes légales extérieures, en particulier, rigidifient les professions, leur enlèvent une certaine souplesse et les empêchent d’évoluer rapidement. De cette façon, certaines formes d’enseignement sont officialisées. La recherche elle-même se situe à l’intérieur de balises officielles et sa créativité en est diminuée d'autant.
De plus, la loi confirme que les médecins s’occupent de médecine ; les ingénieurs, d’ingénierie ; les psychologues, de psychologie. Il est sûr que cette légalisation des professions contribue à déposséder les gens d’une qualité humaine fondamentale : celle d’être ingénieux, d’avoir une psychologie personnelle, d’être responsable de sa santé, de sa vie, de sa famille, de sa mort. En ce sens, il y a aliénation, dépossession. Mais ce ne sont pas les professions en elles-mêmes qui aliènent ; c’est la structure légale trop rigide et contraignante qui, en leur donnant un grand pouvoir sur les consciences, généralise la mentalité de recours et de dépendance. L’individu désapprend à être son premier médecin, à écouter son corps et ses émotions, à façonner son monde. Aujourd’hui, à titre d’exemple, pour s’amuser, les gens font appel à des amuseurs publics et à des centres de divertissement qu’ils vont payer pour services rendus.
Mais, cela dit, respecter la marge d'autonomie de chacun et cultiver son sens de la responsabilité ne veut pas dire que n’importe qui peut se permettre d’offrir n’importe quel service. La structure sociale et la population dans son [107] ensemble reconnaissent ces habiletés celles de forgeron, sculpteur, boulanger, médecin, etc. qu’un individu a développées et raffinées et qui se présentent, en définitive, comme le service que chacun choisit de rendre à sa collectivité. C’est la façon pour chacun de jouer son rôle social et de donner un sens à sa vie. Il y a donc une reconnaissance mutuelle d’habiletés qui va de soi.
En somme, affirme M. Tremblay, les gens se donnent une compétence et la souhaitent chez les autres, lorsqu’ils requièrent un service. Et il est bon qu’existent des regroupements dans les professions c'est la formule dite du « corporatisme » qui permettent à des personnes qui se sont donné des habiletés identiques d'échanger leurs techniques, de partager leurs difficultés, de réglementer leurs gestes. Ces corporations doivent être ouvertes sur la communauté et sur ses besoins authentiques. Elles peuvent rendre service à chaque membre isolé en l’aidant à prévoir, à identifier et à servir les besoins de la population, en l’aidant à se remettre en question en fonction des besoins auxquels il doit répondre. Les corporations ont cette responsabilité sociale.
De l’avis de M. Tremblay, il n’y a aucune contradiction entre le fait de demander à devenir une profession à exercice exclusif et le désir d’être un authentique service pour la population. Bien au contraire. Le contrôle de l’exercice professionnel vise essentiellement, pour une corporation, à s’assurer que les gens qui veulent travailler en psychologie, par exemple, ont un code moral et une formation adéquate. La corporation peut alors assurer la population de la compétence de ses membres. Le droit à la compétence est un droit de l’usager qui souhaite qu’on réponde vraiment à son besoin. En psychologie, spécialement, on ne joue pas longtemps avec la psyché d’une personne, avant que la situation de dégradation ne devienne irréversible. Ici comme ailleurs, l’aide compétente est un droit de l’usager des services.
L’idée de déprofessionnalisation, c'est la reconnaissance que le patient, en psychologie, demeure son premier psychologue. La connaissance psychologique, assurément, appartient d’abord à tout le monde, avant d’être le lot d’un groupe de spécialistes. Déprofessionnaliser, c’est réduire le pouvoir des professions sur les consciences et c'est rendre à chacun son autonomie. Mais ça ne signifie pas pour [108] autant que n'importe qui puisse offrir n’importe quel service. L’autonomie de chacun et la compétence de celui qui aide doivent pouvoir s’harmoniser. En ce sens, affirme M. Tremblay, l’une des tâches de la corporation consiste à distribuer l’information au public, à aider les gens à s’équiper pour vivre par eux-mêmes leurs attitudes, au cœur d’une société qui, trop structurée, rend passif et tend à déposséder chacun de ses facultés créatrices.
La corporation des psychologues souhaite que les représentants qui lui viennent de l'Office des professions assurent ce contact avec le public, aident les psychologues à identifier les besoins et les demandes faites à la psychologie. Pour elle, les représentants nommés par l’Office des professions (4 membres sur 20, au sein de la corporation des psychologues) doivent jouer un rôle de « chien de garde », dans le bon sens du terme, à l'égard des besoins du public et de la protection de la population.
M. Tremblay évoque, en terminant, une sorte de troisième statut pour les professions, par-delà la définition légale actuelle de l'exercice exclusif et du titre réservé. Cette troisième voie resterait un exercice exclusif (mais serait) défini par un champ d'intervention ; ainsi celui de la psychologie serait : « le comportement et ses modifications » à son tour défini en terme de « services ». Dans un premier temps, il s’agirait d’identifier les habiletés et les compétences qu’un individu s’est données pour œuvrer à l'intérieur de ce champ. Il y aurait réglementation des actes au sein d’une corporation. Ce qui primerait alors, ce seraient les services offerts à l'intérieur d’un champ. On partirait des besoins et des types de services requis à l’intérieur de ce champ, pour en arriver aux professions aptes à rendre ces services. Cette formule contribuerait à briser le monopole de certaines professions et favoriserait l’avènement d’équipes multidisciplinaires, offrant des types de services qui répondraient aux besoins réels de la population. Car, en définitive, la population souhaite la compétence dans les services qu’elle requiert, mais refuse l’accaparement du pouvoir par quelques-uns.
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Démédicaliser la vie,
point de vue de Maurice Jobin [4]
« L'autre jour, une jeune fille m’appelle. Elle n’avait pas été menstruée ce mois-là. Elle me demande si je connais un gynécologue. Car, comme je ne suis qu’un omnipraticien, il semble que je ne sois pas assez spécialisé pour régler son problème. » C’est le Dr Maurice Jobin qui parle ainsi. Pour lui, l’exemple de cette jeune fille illustre bien à quel point on a réussi à médicaliser toute la vie : les menstruations, la grossesse, la contraception, l’accouchement, la naissance, la nutrition, la souffrance, le vieillissement et la mort. Autrefois, c’était une tante, une grand-mère ou la mère elle-même qui expliquait, à partir de son expérience de la vie, les dérèglements du cycle menstruel. Aujourd'hui, un médecin omnipraticien ne semble plus suffire à la tâche. Il faut un gynécologue.
L’hyperspécialisation et la surprofessionnalisation, auxquelles la civilisation industrielle avancée nous a conduits, portent en elles-mêmes, de l’avis du Dr Jobin, leur propre condamnation. Se payer beaucoup de médecins, fussent-ils hyperspécialisés, cela devient très coûteux pour une société et n’améliore pas vraiment la santé de l’ensemble de la population. De même, l'abondance d’urbanistes ne semble pas rendre nos villes moins laides. Et les ingénieurs qui ont suggéré de répandre du calcium sur nos autoroutes contribuent largement à la destruction des écosystèmes. Mais, heureusement, des couches de plus en plus nombreuses de la population prennent conscience des contradictions où nous conduit la professionnalisation à outrance. Si les architectes détruisent l'environnement par leurs constructions, si les enseignants empêchent chacun de s'éduquer lui-même, si la médecine rend malade, à un coût élevé, quelque chose quelque part devra changer. Et la population commence à souhaiter ces changements.
Ce qui devra disparaître, pour le Dr Jobin, c’est bel et bien le pouvoir énorme que se sont arrogé les professionnels. Ces derniers se croient l’élite, en possession du savoir, à qui revient la tâche de définir les besoins de tous et de contrôler la vie des individus et des collectivités. Les professionnels qui, curieusement, vivent rarement dans [110] les quartiers où ils dispensent leurs services se donnent le droit de décider de ce qui est bien pour tous. Et pourtant, plus leur pouvoir est grand, moins les valeurs qu’ils poursuivent semblent atteintes. Ainsi, le gigantesque appareil des thérapeutes professionnels, avec le jargon qui confirme leur pouvoir, ne produit pas la santé optimale de la population. On constate que ce taux optimal de santé est atteint quand la population tout entière, aidée, cela va de soi, par un appareil médical plus modeste, possède les moyens et assume la responsabilité d'affronter la maladie et de protéger la santé.
L’appareil médical hétéronome, développé à outrance, mène à la désaffection envers la profession elle-même. Une production démesurée de services médicaux hétéronomes contribue à nier le sens de la débrouillardise et du geste gratuit, empêche l’utilisation des ressources du milieu pour la prévention et la guérison, réduit l'autonomie vitale de chacun, c’est-à-dire la santé elle-même. Or, de plus en plus de personnes et de collectivités prennent conscience des dangers de cette surmédicalisation de la vie et s’opposent au pouvoir que ce sont arrogé les professionnels de la santé. Quand le corps médical s’insurge contre l’accouchement à la maison, ne témoigne-t-il pas, entre autres choses, d’un souci de préserver son propre pouvoir ?
Toute entreprise de démédicalisation et de déprofessionnalisation, cependant, devrait respecter les meilleurs apports du processus de professionnalisation : nécessité d’un minimum d’encadrement qui assure la qualité des services offerts à la population ; reconnaissance de la compétence par un organisme, afin d’empêcher le charlatanisme et l’exploitation de la population ; formulation d’un code de déontologie qui protège l’usager des services. Tout service médical devrait pouvoir s’inscrire dans ces normes.
Mais, justement, il n’y a pas que le service médical professionnel pour promouvoir la santé d’une population. Le thème de la déprofessionnalisation nous rappelle que les premiers responsables de la santé sont les individus et les collectivités, que les valeurs de débrouillardise, de gratuité, d’autonomie, d'indépendance et d’utilisation des ressources du milieu sont primordiales dans le combat pour la santé. C’est en ce sens, affirme le Dr Jobin, que la déprofessionnalisation doit venir des individus et des collectivités, de la prise de conscience de leur autonomie et de leurs [111] ressources. Car si ce sont les technocrates et les bureaucrates qui dirigent la déprofessionnalisation, on assistera à l'émergence d'un pouvoir technocratique à côté du pouvoir professionnel. Cette prise en charge de la déprofessionnalisation par le public est une première dimension importante de ce phénomène.
Une deuxième dimension se retrouve dans ce que le Dr Jobin appelle l’effet multiplicateur. Il s’agit, pour ceux qui disposent d’un savoir, d'en assurer, à travers l’ensemble des gestes de la vie et des activités de travail, la plus large diffusion possible. C’est la transmission, le partage des connaissances qui permettra à des individus de se prendre en charge et à d’autres, à la manière des « médecins aux pieds nus », de poser certains gestes médicaux peu complexes, peu coûteux et fort utiles à une collectivité.
En ce sens, déprofessionnaliser peut signifier qu’à l'intérieur de l’appareil médical lui-même il puisse s'opérer une véritable délégation des tâches. Ainsi, des études nous ont montré que plus de 50% des gestes posés par des médecins spécialistes pourraient être posés par des médecins omnipraticiens et que plus de 50% des gestes posés par des médecins omnipraticiens pourraient être posés par des infirmiers.
Enfin, la déprofessionnalisation, c’est aussi le décloisonnement des professions, l’interdisciplinarité, le partage des responsabilités, la collaboration interprofessionnelle et la participation la plus large possible du public aux services qu’il requiert. Ainsi, dans la lutte pour la qualité du milieu de vie, par exemple, médecins, urbanistes, écologistes et gens du quartier devraient pouvoir collaborer. Les habiletés de chacun doivent pouvoir s’harmoniser avec celles des autres pour un meilleur service à la population. Et la population elle-même doit assumer sa responsabilité dans la définition de ses besoins et dans le combat pour la santé de tous.
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Déscolariser l’éducation,
point de vue de Gaétan Daoust [5]
De l’avis de Gaétan Daoust, il est facile d’établir un parallèle entre la professionnalisation dans l’enseignement et la professionnalisation dans les autres secteurs d’activités. Il y a professionnalisation abusive, là où il y a récupération, par un groupe professionnel, des besoins et des droits fondamentaux des personnes et des collectivités. En matière d’éducation, cette récupération conduit à une mythisation de l’enseignant analogue à celle du médecin. On sectorise les activités pour assurer le pouvoir à un groupe de spécialistes. On « taylorise », on morcelle les tâches humaines, on définit des actes professionnels et on remet ainsi dans les mains de quelques-uns une responsabilité qui incombe à tous.
Dans la société, assurément, affirme Gaétan Daoust, il existe une fonction essentielle d’éducation, mais qui est actuellement récupérée, et même monopolisée, par l'école. De même qu’on parle d’une médicalisation de la vie, on peut parler d’une scolarisation de la vie, dont témoignent les expressions suivantes : « l’âge préscolaire », « l’école de la vie », « les activités parascolaires », la formation « post-scolaire », « l’éducation (scolarisation) des adultes », etc. Les sociétés contemporaines ont ainsi développé un concept scolaire de l’éducation, où le terme quasi unique de référence demeure l’école. Eduquer est devenu synonyme de scolariser.
Il est sans doute normal que les détenteurs d'un savoir spécialisé se fassent en même temps les plus ardents défenseurs de la scolarisation du concept d éducation. Il y va de leurs intérêts corporatifs. Administrateurs scolaires et professeurs cherchent à récupérer l'essentiel du projet éducatif pour l’école. En somme, les cadres scolaires et les enseignants syndiqués forment des groupes en voie de promotion sociale, dont les statuts et revenus sont meilleurs que ceux de leurs parents. De tels groupes ont très souvent des attitudes réactionnaires relativement à ce qui sert leur promotion. Ils n’ont présentement pas de raison sérieuse de vouloir changer l’école.
L’école est aussi le lieu de l’affirmation de leur pouvoir, ajoute Gaétan Daoust. En fait, aucun acte pédagogique [113] n’est neutre. C’est un exercice du pouvoir, qui peut être libérateur ou aliénant. Et l’acte pédagogique est aliénant lorsqu’il est, pour l’enseignant, l'occasion d’affirmer sa domination par le savoir. Il l’est encore, s’il se pose lui-même comme une nécessaire médiation pour parvenir au savoir et à l’éducation. Malheureusement, on a réussi à persuader la majorité de la population que l’école et l’enseignant sont de telles médiations nécessaires pour le savoir et l'éducation. Un peu comme la médicalisation de la vie, cette scolarisation de l'éducation contribue à convaincre les gens qu’ils n'ont pas en eux-mêmes les ressources pour apprendre et s’éduquer. C’est ainsi que s’opère un recul de l’autonomie, de la démarche personnelle, de l’autodidaxie des personnes et des groupes humains. À ce moment, l’école n’est-elle point en contradiction avec elle-même, puisque sa tâche, en définitive, semble bien être celle d’assurer l’autonomie de chacun et la promotion culturelle des groupes humains ?
Là se situent, pour M. Daoust, la véritable utilité de l’école et sa vocation spécifique. Au service de l'autonomie des personnes, elle est un lieu de recul en regard de l’expérience, un lieu d’universalisation de cette expérience humaine et de maîtrise symbolique de l’univers. Au service des collectivités, elle devrait être un lieu de promotion culturelle, par laquelle la vie du groupe est nommée, symbolisée et rattachée à l’expérience humaine universelle. « Diffuser la culture », c’est souvent inféoder à une culture officielle particulière. Assurer la promotion culturelle, c’est reconnaître que l’accès à une culture plus universelle passe par l’identification d’un groupe à sa culture propre (classe sociale, région, ethnie, nation, etc.). Pourtant, si l’école peut être utile à l’autonomie de chacun et à la promotion des groupes humains, elle ne doit pas posséder le monopole de ces valeurs.
Pour Gaétan. Daoust, il faut briser ce monopole qu’exerce l’école sur l'éducation. Déscolariser, ce sera donc assurer une reconnaissance sociale et économique à des formations reçues hors de l’école. Déscolariser, ce sera encore sortir de l’école les objectifs de formation qui ne lui appartiennent pas, telle que « la formation intégrale de la personne ». L’école ne pouvant tout faire et ne devant pas tout faire, il importe de la ramener à l’une de ses fonctions essentielles, celle d’assurer la conceptualisation et la [114] critique de l'expérience humaine diversifiée. Déscolariser, ce sera aussi décloisonner les niveaux d’enseignement et refuser de faire de l’école le lieu exclusif de l’acquisition du savoir.
L’idée de déscolarisation de l'éducation débouche, selon Gaétan Daoust, sur la vaste idée de l'éducation permanente. Il faut pourtant dire immédiatement que l’éducation permanente n’est pas synonyme de l’éducation (scolarisation) des adultes, malgré le fait que les institutions d’enseignement tendent à identifier les deux réalités. L'éducation permanente, ce n’est justement pas l’école à perpétuité.
Bien au contraire, l’idée d’éducation permanente s’inscrit dans le vaste projet d’une société qui, dans toutes ses composantes école, bien sûr, mais d’abord milieux de vie, de loisir, de travail, d’habitat, etc. serait éducative. On retrouve ici la vieille idée grecque d’une cité éducative. Dans une telle société, l’école peut jouer son rôle spécifique, mais elle n’a pas le monopole de l’éducation. On y reconnaît, au contraire, que les hommes se forment tout au long de leur existence au sein de leurs divers milieux de vie, qu’ils apprennent là des choses essentielles, qu’en somme partout et toujours il est possible pour les personnes et les groupes d’apprendre. L'idée d’éducation permanente et celle de société éducative nous renvoient aussi à une redéfinition de la charte des rapports sociaux, à une restructuration de l'école et à une conception de la démocratie culturelle, telle que présentée, par exemple, dans le Livre blanc sur le développement culturel. En somme, on ne devrait jamais séparer, en éducation, le développement personnel et la promotion collective, le fait pour chacun d’apprendre et le fait pour la collectivité d’assurer sa promotion culturelle. Car la personne est, en définitive, un nœud de relations. Chacun ne s’accomplit vraiment qu’en solidarité avec son groupe d’appartenance.
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Tout le monde est architecte,
point de vue de Christian Ouellet [6]
Le groupe de ressources en auto-construction et écologie (GRACE), dont Christian Ouellet est l'animateur, est né en 1977 et s’est donné pour objectifs d’identifier, de développer et d’expérimenter des outils, des matériaux, des méthodes et des modes de gestion propres à l’auto-construction écologique. Il s’agira donc, pour le groupe, de réaliser des expériences d’auto-construction, afin de montrer ce que des non-experts peuvent réaliser à l’aide de matériaux non dommageables pour l’environnement ; d’inventer des modes de gestion des processus et des produits de l’auto-construction ; de tirer des leçons de ces expériences dans le but de créer finalement une société en harmonie avec la nature.
Le groupe définit l’auto-construction comme le contrôle suffisant exercé par l'usager sur le produit bâti, les instruments, matériaux et méthodes utilisés au cours de la production ainsi que sur la gestion de ceux-ci et leur mise en œuvre. Il juge, de plus, que la dimension écologique est indissociable de l’auto-construction. C’est pourquoi il prône une architecture que d’autres appellent « douce », « écologique », « radicale » ou « alternative ». Mais par-delà ces appellations, on peut déceler le désir de voir apparaître un mode de vie différent, un comportement nouveau vis-à-vis la production, le travail, la fête, l’environnement, l'habitat, la femme et le vieillard, par exemple. GRACE est à la recherche d’un nouveau langage de l’espace social et politique, d’une nouvelle expression architecturale, où chacun serait invité à maîtriser lui-même son cadre quotidien. Le groupe souhaite devenir un centre de ressources et d'aide technique pour tous ceux qui désirent s’auto-construire d’une manière écologique. Parmi plusieurs autres recherches concrètes, le groupe s’est penché sur la fabrication d’isolant fait de sciure de bois ou de carton ondulé, sur la construction de maison en matériaux de récupération, sur l’utilisation de l’écorce et du papier goudronné, des traverses de chemin de fer et des vieux barils, sur la construction de caveaux à légumes, d'éoliennes, de capteurs solaires passifs à installer aux fenêtres des maisons, etc.
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L’animateur du groupe, Christian Ouellet, parle de l’avènement d’une technologie radicale et libératrice dans le domaine bâti. Il parle d'un acte de construire en harmonie avec l'écosystème. Pour y arriver, il faut d’abord réintégrer au processus de construction la récupération et la réutilisation des éléments de toute sorte ; il importe que toute utilisation de matière première vise une entropie minimale ; il faut aussi prendre conscience que tout acte de construction se situe dans un écosystème ; il faut enfin rétablir un système ouvert, flexible, où il est impossible de tout quantifier et dans lequel le citoyen ou la communauté reprend en main cet acte fondamental qui consiste à s’abriter. Afin de réaliser cette révolution écologique, on devra tendre à abandonner la technologie « dure », « savante », « technocratique », « organisée », « centralisée » pour redécouvrir une technologie radicale (sens étymologique) et libératrice, à l’échelle des mains humaines, permettant l’autoconstruction conviviale.
Ainsi, selon Christian Ouellet, dans un écosystème de l'acte de construire, toute série d’activités doit être cyclée, bouclée, par opposition à un flux linéaire de matières et d’énergie produisant des pertes non récupérées. De même, toute utilisation de matières premières devrait être conçue en prévoyant une série de transformations possibles pour d’éventuelles réutilisations. En outre, on ne devrait plus choisir un matériau uniquement sur les bases de son rendement et de son coût pour le propriétaire, mais en tenant compte de la dépense globale pour l’ensemble de l’écosystème. Enfin, un écosystème du bâtiment sera basé sur un système de flux ouvert à causalité réciproque ayant comme caractéristiques d'être imprévisible, irréproductible et irréversible. Un tel écosystème de l’acte de construire ne peut que conduire la population de démystifier le rôle autoritaire et exclusif que s’est arrogé, à la manière d’autres professionnels, l’architecte lui-même.
M. Ouellet affirme, par ailleurs, que tout citoyen devrait pouvoir reprendre en main l’organisation de l’acte de s’abriter et qu’en conséquence, il faut repenser l’outil et la technologie du bâtiment. En tout et partout, il importe de stimuler l'imagination en vue d’une utilisation de matériaux pris sur place et de matériaux recyclables. Partout, on doit réaffirmer les droits d’une esthétique populaire, d’une expression architecturale désophistiquée, désintellectualisée, [117] déprofessionnalisée. Et avec la création d’un nouveau langage et d’un nouvel aménagement de l’espace social, il faudra lutter pour obtenir les modifications nécessaires aux règlements et codes du bâtiment, afin que soit réaffirmé le droit pour chacun de reprendre en main de manière autonome l’acte de bâtir. Dans ce contexte, l’architecte de métier devient un « facilitateur », un conseiller, une aide technique et un support à la fois physique et moral. En partageant ses connaissances en regard de l’acte de construire, l’architecte, tout comme le professeur d’ailleurs, refuse de s'accaparer un pouvoir indu. En acceptant d’agir comme personne-ressource, il refuse de définir lui- même les besoins de la population et d’établir, de façon technocratique, des programmes supposément rationnels, universels et fonctionnels, dans la plus pure tradition d’un « style international » déshumanisé, anonyme et aliénant.
Christian Ouellet rappelle, en terminant, quelques exemples de ce qu’il appelle la technique radicale et libératrice, au service de « l’auto-construction écologique » : murs en pneus et sol damé ; murs et fausses voûtes en rondins et pâte de chaux ; voûtes de glaise cuite d’un coup, particulièrement utilisables pour les caveaux à légumes ; structures faites d’arbres décortiqués, pliés et attachés au moyen de fil de fer ; murs en maçonnerie de bouteilles récupérées ; verrières de bois naturel et de verre récupéré ; murs en maçonnerie de cailloux coulés dans un coffrage glissant ; chambres à air coupées et ouvertes posées comme bardeaux de toiture ; etc.
Ces possibilités, en somme, s’ouvrent à la mesure de l’intuition, de l’imagination et du savoir-faire de l’autoconstructeur et de l'architecte de métier qui agit comme facilitateur, personne-ressource, aide technique et morale. Là réside le moyen de favoriser un acte de bâtir autonome et écologique.
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Épilogue sur les professions :
« to be or not to be »
Ce tour d’horizon, incomplet, cela va de soi, nous permet cependant de dégager aussi bien les apports et les dangers du processus de professionnalisation que les avantages et les risques du mouvement de déprofessionnalisation.
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Et d’abord, la professionnalisation !
1. La professionnalisation est ce processus par lequel un savoir ou un savoir-faire se spécialise et tend à devenir un service exclusif, offert par une profession organisée en corporation, afin de répondre à un besoin social. La spécialisation des tâches est apparue avec la première révolution urbaine, il y a environ 5,000 ans. Des corporations de métiers ont existé aussi bien dans l’Antiquité qu’au cours du Moyen Age. Mais le processus de la professionnalisation que nous connaissons, de nos jours, se rattache à l’avènement de la société industrielle. Dans la société industrielle avancée, devenue société de consommation, produits standardisés et services professionnels sont offerts en abondance.
2. Le professionnalisme se définit comme la possession d’une compétence dans un champ d’activités. Et la compétence réside dans l’acquisition, par l’individu, d’un savoir ou d’un savoir-faire, de connaissances et d’habiletés qui le rendent apte à donner un service de qualité dans un domaine particulier. Le droit à un service compétent est devenu un droit social du consommateur. Par ailleurs, l'acquisition du savoir et de la compétence s’accompagne de l’affirmation d’un certain pouvoir. En définitive, la compétence se présente comme un pouvoir fondé sur le savoir.
3. Dans le meilleur des cas, la compétence est vécue comme engagement social et le savoir est reconnu comme responsabilité sociale. Le pouvoir rattaché au savoir ou, en d’autres termes, les statuts et les rôles reliés aux connaissances et aux habiletés acquises peuvent être considérés comme le service que quelqu’un choisit de rendre à la collectivité. Un tel service peut donner sens à la vie de celui qui le rend et contribuer à libérer ses usagers pour d’autres tâches ou tout simplement pour le temps du loisir.
4. Idéalement, les corporations professionnelles regroupent des gens, ayant un même souci de compétence et d’engagement social, qui se donnent un code de déontologie, des normes de pratique, des moyens d’évaluer la compétence de chacun et d’assurer sa formation continue. Sous la forme de l’autogestion, elles assument le contrôle de l’acte professionnel, le perfectionnement des membres, la réglementation et le développement de la profession. Elles assurent, qu'avec l’aide des représentants du public au sein des corporations, elles peuvent définir adéquatement les besoins [119] de la population et garantir sa protection. Autogestion des corporations et compétence des membres définissent donc, pour l’essentiel, le professionnalisme d’aujourd’hui.
5. Et pourtant, professionnalisation et professionnalisme comportent des dangers évidents. Le premier est précisément l’abus de pouvoir. Le groupe des spécialistes s’érige facilement en élite dominatrice, s’arrogeant des statuts et des rôles exclusifs et autoritaires, se donnant le droit (et la mission) de définir les besoins de tous. On aboutit ainsi à la constitution d’une technocratie, à un règne des experts qui paralyse l’autonomie de chacun et la coresponsabilité au sein de la collectivité.
6. Les spécialistes regroupés en corporation peuvent fabriquer la rareté du savoir, fermer leur profession sur un petit groupe de privilégiés, en faire une chasse-gardée, une chapelle d’experts initiés, soucieux de préserver le pouvoir que leur donne un savoir exclusif. Alors, le savoir et le savoir-faire ne se présentent plus comme services mais comme privilèges. On ne les partage plus, on se les approprie.
7. La tutelle des experts tend à réduire l’autonomie et la créativité des individus et des communautés. Elle crée l’hétéronomie au sein de la population, c’est-à-dire la mentalité de dépendance à l’égard des biens standardisés et des services professionnels. À la limite, ce « monopole radical » exercé par les services professionnels en vient à paralyser l’action autonome et à nier les capacités et les habiletés spontanées, les savoirs et les savoir-faire naturels des individus. En se posant comme arbitres des besoins, les experts exercent leur domination sur l’ensemble de la population et la dépouillent de ses perceptions et de ses responsabilités à cet égard.
8. Le développement démesuré des services professionnels, souvent devenus hyperspécialisés, engendre le phénomène de la contre-productivité : on obtient le contraire du résultat souhaité. Curieusement, il peut arriver que la médecine rende malade, que l’école empêche l’éducation, que les ingénieurs détruisent l’environnement, que les architectes créent le désordre et la laideur. Une médicalisation à outrance de toute la vie engendre la dépendance, détruit l’autonomie vitale, c'est-à-dire la santé. Une scolarisation à outrance de l’éducation empêche chacun d'apprendre par lui-même, ce que vise, en définitive, l’éducation.
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9. La surabondance des biens industriels et des services professionnels, le règne du produit standardisé et de l’acte spécialisé, engendrent une civilisation de la marchandise. La population tend à être réduite à son statut de consommatrice passive. Les valeurs d’usage, c’est-à-dire tout ce que les hommes fabriquent ou effectuent par eux-mêmes sans avoir l'intention de le vendre, tous les savoirs et les savoir-faire spontanés, en somme la créativité, tendent à disparaître. La domination de la « marchandise » industrielle et professionnelle réduit chacun au statut de client passif.
Et maintenant, la déprofessionnalisation !
1. La déprofessionnalisation est ce processus par lequel le savoir et le savoir-faire sont redonnés à chacun, en vue de la satisfaction de ses besoins. Au seuil d’une société qu’on nomme « post-industrielle » et « post-professionnelle », c’est l’affirmation que chacun, au sein d’une communauté organique, possède les capacités de se soigner, de s’instruire, de construire sa maison, d’opérer des transactions, en somme de prendre en charge de façon autonome, avec l'aide de la communauté, la satisfaction de l’ensemble de ses besoins. La déprofessionnalisation réside dans le partage du savoir et du savoir-faire et donc du pouvoir entre tous. C'est une réalisation de la démocratie sociale qui cherche à détruire le règne des experts.
2. La déprofessionnalisation, c'est l’autonomie retrouvée. La conception de la démocratie sociale qui la sous-tend véhicule cette idée égalitaire que tous les hommes ont des capacités et des aptitudes pour répondre à leurs besoins, que tous sont capables d’initiatives et de créativité, que chacun peut reprendre en main les actes fondamentaux de sa vie se soigner, s’instruire, circuler, s’abriter, se vêtir, etc. , que chacun peut créer des valeurs d'usage, c’est-à-dire fabriquer des choses et effectuer des tâches, que ne comptabilise pas le Produit national brut, mais qui sont essentielles à la satisfaction des besoins : travaux domestiques, auto-construction, artisanat, agriculture de subsistance, enseignement mutuel, etc.
3. La déprofessionnalisation, c’est aussi la satisfaction solidaire des besoins. C’est l’affirmation de l’entraide et l’utilisation des ressources du milieu de vie. La déprofessionnalisation exige des sociétés de coresponsabilité qui cherchent, dans la plus grande mesure possible, l’autosuffisance [121] dans la satisfaction des besoins. Elle requiert, en fait, la convivialité, cette communauté organique au sein de laquelle des personnes autonomes se sentent solidaires.
4. La déprofessionnalisation exige des outils conviviaux, des outils « à l’échelle humaine », pouvant donc être utilisés par la plupart des individus au sein d’une communauté organique. Cette technologie conviviale, démocratique, à visage humain, c'est l'ensemble des moyens mis à la portée de chacun et qui contribuent à soutenir la création des valeurs d’usage dans une communauté vivante, ainsi qu’à maintenir un maximum de consommation de biens et de services.
5. Dans un sens moins radical, la déprofessionnalisation peut signifier le décloisonnement des professions débouchant sur l’approche multidisciplinaire, globalisante et, en quelque sorte, systémique des besoins humains. Elle peut aussi évoquer la délégation de tâches, selon laquelle des activités prétendument réservées à des gens hautement spécialisés sont redonnées à des individus et à des groupes moins spécialisés, à un coût social et économique moins élevé pour une collectivité. C’est en somme une autre façon de répartir les savoirs et les savoir-faire parmi les groupes humains.
6. Et pourtant, la déprofessionnalisation, elle aussi, ne peut franchir certains seuils sans se contredire elle-même. Individu et groupes humains souhaitent, en effet, les réponses les plus appropriées à leurs demandes et les satisfactions les plus adéquates à leurs besoins. Or, ni chaque individu ni chaque communauté ne peuvent combler l’ensemble des besoins humains. Ni la communauté ni l’individu ne peuvent être experts en tout. L’autonomie individuelle et l’autosuffisance communautaire totales demeurent une utopie. Une réponse sérieuse aux besoins humains exige support, aide, service et compétence en partie offerts de l’extérieur.
7. Si, avec la disparition des professions spécialisées, chacun peut offrir n’importe quel service, la porte est alors ouverte au charlatanisme, c’est-à-dire à la fausse représentation et à l’exploitation de la crédulité populaire. Et les besoins demeurent insatisfaits !
8. Puisque les individus et les communautés ont besoin d’une aide extérieure pour combler leurs besoins, ils ont le droit fondamental de recevoir une aide compétente. Le [122] refus de la professionnalisation peut faire que des services pourtant nécessaires soient offerts par des gens incompétents et irresponsables.
Compétence et responsabilité sont deux valeurs fondamentales affirmées par ceux qui défendent le professionnalisme. Autonomie et convivialité sont des valeurs poursuivies par ceux qui prônent le déprofessionnalisation. Pourquoi ne pourrait-on indiquer les unes comme limites aux autres ? Pourquoi serait-il impossible de conjuguer le mode hétéronome de production des services professionnels et le mode autonome de production des valeurs d’usage ? Puisque l'homme, du fond même de sa liberté, appelle l’autonomie et puisqu’il requiert en même temps, comme un droit social, une aide compétente et responsable, il faut trouver quelque part un point de rencontre des deux processus inverses, un lieu de collaboration et de synergie entre la production hétéronome et la création autonome, entre l'expert et l’usager, entre la responsabilité professionnelle et la responsabilité personnelle, entre le service offert et l’initiative retrouvée. Et ce, au nom même de la satisfaction des vrais besoins humains.
[1] Respectivement président et directeur administratif du Conseil interprofessionnel du Québec.
[3] Président de la Corporation des psychologues.
[5] Professeur à l'Université de Montréal.
[6] Bâtisseur et facilitateur.
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