[7]
René-Jean RAVAULT
Docteur en communication de masse, professeur associé
au département de communication publique et sociales, UQÀM.
“« Étudier la communication »
ou pratiquer les « sciences de l’information
et de la communication ».”
Un texte publié dans l’ouvrage sous la direction de Johanne Saint-Charles et Pierre Mongeau, Communication. Horizon de pratiques et de recherche, chapitre 1, pp. 7-28. Québec : Les Presses de l’Université du Québec, 2005, 410 pp.

- Résumé [8]
- 1. L’étude de la communication [9]
- 2. Les sciences de l’information et de la communication [11]
- 3. Retour à l’étude de la communication [17]
- Conclusion. Notre objectif prioritaire devrait donc être « l’étude de la communication » tout en gardant à l’esprit la distinction française : communication/information [22]
- Pour en savoir plus… [27]
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RÉSUMÉ

S'inscrivant dans la mouvance pragmatiste américaine, l'auteur développe une argumentation en faveur de « l'étude de la communication ». Il souligne, toutefois, que cette démarche participe du mythe de Sisyphe. Contrairement à ce que pourraient laisser entendre les propos des tenants français des « sciences de l'information et de la communication », la certitude que l'information (dénotation) représente bien le phénomène, l'événement ou l'objet rapportés ou que la pratique de la communication (connotation) repose bien sur la connaissance parfaite de la weltanschauung du destinataire est inatteignable. Alors que les réflexions épistémologiques sur la complexité des démarches scientifiques devraient inciter les chercheurs à l'étude critique de leurs propres paradigmes, le scientisme qui semble perdurer dans les sciences de l'information et de la communication laisse croire que le réel peut être décrit par les sciences de l'information et que les fantasmes du public peuvent être appréhendés par les sciences de la communication. En comprenant que la « réalité » (événements journalistiques et mentalités des publics) ne peut être appréhendée que par les fantasmes des chercheurs, on se rend compte que la vérité ne sera jamais totalement découverte mais pourra parfois (dans des conditions aussi favorables qu'elles le sont aux États-Unis) être créée par l'activité de ceux qui l'imposent : dire... c'est faire !
[9]
Après avoir passé un demi-siècle à réfléchir sur la façon dont fonctionne la communication humaine et avoir tenté de l'enseigner pendant trente-cinq ans, je sais que les concepts évoqués dans le titre de ce chapitre font l'objet d'une infinité d'interprétations. Tenter de préciser ce que j'entends par chacun d'entre eux - comme je conseille aux étudiants de le faire au début de leurs travaux - devient une entreprise « sisyphale [1] » vouée à l'échec éternel ! Conscient de cette limite incontournable, je ne propose donc ici qu'une ébauche très rudimentaire de ce projet qu'il faudra sans cesse remettre sur le métier ! Puisque ce chapitre s'inscrit dans un ouvrage visant à présenter ce qu'a fait, fait ou devrait faire notre département devenu Ecole de communication, il me faut donc préciser, de façon minimale - j'insiste -, ce que je veux dire par « étude de la communication ».
1. L'ÉTUDE DE LA COMMUNICATION

Parmi les avant-derniers reçus ou plutôt, les avant-derniers « admis à l'essai », dans les universités américaines (États-Unis, Canada et Amérique latine) puis européennes, les départements et les écoles de communication sont des unités d'enseignement où l'on s'efforce de comprendre ce qu'est la communication, comment on la pratique au sein des organisations et comment fonctionnent les médias. On y enseigne comment se servir des principaux médias qu'ils soient conventionnels ou « hypertechnologisés », mais aussi comment « communiquer » et évaluer les « communications » dans les organisations privées ou publiques et, éventuellement, dans les communautés (identitaires) d'interprétation telles que les États-nations et, de plus en plus, dans « la société globale » à l'ère de l'information et des « altermondialisations » !
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Un certain malentendu plane encore sur ce que devraient être les activités ou les rôles privilégiés par les enseignants/chercheurs et leurs étudiants [2] regroupés au sein de ces unités. Doit-on insister sur la formation à la pratique des métiers de la communication (journaliste, réalisateur de cinéma ou de télévision, caméraman, éclairagiste, recherchiste, producteur/réalisateur, intervenant/consultant en communication dans les organisations, animateur socioculturel, relationniste, analyste des comportements des consommateurs ou des usagers des nouveaux médias, etc.) ou plutôt former des chercheurs, des critiques, des évaluateurs de pratiques communicationnelles observées aussi bien dans les médias que dans le couple marital, les dyades pédagogiques (mentor/étudiant), les organisations communautaires ou professionnelles ou, encore, dans la société globale avec les réseaux technologiques et humains qui la « maillent » ? En général, au premier cycle, on s'efforce de faire une combinaison des deux approches tout en structurant les programmes autour de certaines activités professionnelles. À la maîtrise et au doctorat, on semble plutôt mettre l'accent sur les activités réflexives et critiques.
En Amérique du Nord, on parle « des communications » au pluriel, pour insister sur la focalisation technologique ou médiatique des programmes « sous-gradués ». Au niveau des études supérieures, on évoque plutôt LA communication (au singulier) pour souligner que l'on étudie alors le processus ou le phénomène communicationnel proprement dit, que ce soit sur les plans intrapersonnel (dimensions psychologique et cognitive, hélas, de plus en plus occultées) et interpersonnels ou encore aux niveaux méso des organisations et macro de la communication de masse. L'étude de la dimension technologique qui recoupe transversalement les niveaux précédents inclut aussi bien les langages parlés et les langues écrites, le non-verbal et l'image que les nouvelles technologies de communications sans oublier, bien sûr, les médias traditionnels.
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2. LES SCIENCES DE L'INFORMATION
ET DE LA COMMUNICATION

Comme on pouvait s'y attendre, de leur côté, nos collègues français, sans doute inspirés par leurs collègues teutons de l'École de Francfort, compliquent les choses en ajoutant une dimension éthico-politique à ce portrait. D'une part, comme nous [3], ils distinguent la pratique de la théorie et confient aux instituts universitaires de technologies (IUT) les dimensions techniques et professionnelles tandis que les dimensions socio-politico-économiques, psycho-socio-anthropologiques, critiques ou philosophiques, etc., sont plutôt appréhendées dans les filières universitaires traditionnelles aux niveaux de la licence, de la maîtrise, du diplôme d'études universitaires générales (DEUG) et du doctorat. Mais, à cette distinction générale, ils en ajoutent une autre en qualifiant leur champ d'études de « Sciences de l'information et de la communication ».
En plus de l'opposition de « sciences » à « études » - sur laquelle je reviendrai -, la distinction : information/communication, d'ordre éthico-politique ou idéologique que font beaucoup de chercheurs français, bien que surprenante et contestable, est néanmoins très pertinente. L'ignorer serait absurde, car elle s'est répercutée chez nous, au moins à deux niveaux. Tout d'abord, au niveau institutionnel, elle s'est manifestée dans notre département. Comme cela est assez fréquent dans les universités d'expression française, des professeurs de journalisme ainsi que certains de ceux qui adhèrent à des approches critique, historique ou de type « culture cultivée » (linguistique/sémiologie, beaux-arts, surtout le septième, etc.) et qui focalisent leur attention sur le « produit » ou, plutôt, le « bien » communicationnel, l'œuvre et sa signification intrinsèque ou universelle (ce qui souvent pour eux revient au même !) se sont plus ou moins opposés à la mise sur pied du programme de baccalauréat en relations publiques où l'on insiste sur les multiples significations (cf. les « surcodes » de Lucien Sfez [4]) que construisent et utilisent les différents acteurs ou publics à propos des discours et des gestes de ceux pour lesquels travaillent les relationnistes. Ensuite, au niveau macro, celui de l'État-nation, cette distinction se retrouve aussi dans les débats récurrents sur la nécessité, pour une communauté, de se doter d'institutions publiques de diffusion collective de l'information telles que la CBC/SRC, Télé-Québec ou [12] Télé-Ontario. Selon les tenants de cette position, les institutions publiques sont seules en mesure d'assurer « la qualité de l'information » et de la rendre accessible à tous les citoyens quel que soit leur pouvoir d'achat. Ils s'opposent à la commercialisation ou encore à la mise en marché (marketing) auprès d'un public ciblé d'informations ou de produits communicationnels fabriqués et distribués comme de vulgaires « produits de consommation » par des entreprises privées.
Partageant ces préoccupations, nos collègues de la Société française des sciences de l'information et de la communication considèrent que « l'information », produite par des supports [5] nationalisés ou sérieux, indépendants des pressions du marché et du pouvoir politique (ce qui est surtout le cas en Angleterre où la BBC se distancie très clairement du gouvernement), se rapproche beaucoup de l'éducation. Elle en constitue le prolongement naturel [6]. Elle la complète ! C'est une activité quasi pédagogique fondée sur une démarche rigoureuse, méthodique et, comme ils aiment à le dire, « objective » ! Elle ne s'intéresse, en principe, qu'à l'objectivité de la relation qu'il y a ou qu'il devrait y avoir entre le phénomène évoqué et sa représentation discursive, scripturale ou graphique par les médias. Pour nos collègues d'outre-Atlantique, qu'il s'agisse de « nouvelles », de « reportages d'actualité » ou encore de « documentaires cinématographiques ou télévisuels », « l'information », comme les textes didactiques et surtout leurs propres discours académiques, doit décrire empiriquement ou objectivement la « réalité ». Selon eux, c'est en répondant à ces exigences que le professeur d'université fait son métier et que le journaliste peut être considéré comme « professionnel » !
Au contraire, et toujours d'après eux, dans la pratique de « la communication » qu'ils opposent à « l'information », le choix de ce qui est observé dépend avant tout des passions, des problèmes, des intérêts des destinataires. Les discours ou les propos qui rendent compte de ce qui est ainsi sélectionné, observé puis décrit, tendent, le plus possible, à se situer dans le langage, la culture, « l'encyclopédie [13] personnelle [7] », l'univers cognitif et affectif, bref, la weltanschauung [8] des destinataires ou, encore, dans la « doxa » ou la « vulgate » de la communauté d'interprétation avec laquelle les destinataires s'identifient ou sont identifiés. Alors que l'information s'efforce de refléter « la réalité », de donner directement accès au factuel, la communication vise à modifier ou à améliorer « l'image » qu'un « public cible » s'est construite de cette « réalité » ou de ces « faits » !
Cette distinction ressemble étrangement à celle que font les linguistes entre « dénotation » dans le premier cas et « connotation » dans le second [9]. Nos collègues français qui aiment que les choses soient bien tranchées, sans doute en souvenir de Robespierre et de « la Terreur » [10], se plaisent à opposer la vertu au vice, le mal au bien, le juste au scélérat ou à « l'enragé », la déesse raison au roi de droit divin, etc., et ont donc tendance, plus encore que les linguistes, à opposer de façon mutuellement exclusive le « dénoté » au « connoté ». Pour eux, dans le cas de l'« information » comme dans celui de la « dénotation » [11], on baigne dans la certitude du savoir. Il y a un [14] rapport direct, binaire, pur et incontestable entre le signifiant et le signifié. Le discours, le symbole signifiant dénote (ou « motive » pour parler comme les linguistes) l'objet ou le phénomène signifié [12] ! Dans la « communication », au contraire, toujours selon nos collègues du vieux continent, on quitte le royaume du vrai, de la noblesse du [15] savoir pur et absolu pour pénétrer dans les zones grises et roturières ou populaires de l'image, du vraisemblable, de ce qui semble vrai pour le manant, le rustre, l'homme de la rue, le sans-culotte, « le public cible », bref, le destinataire. Ce dernier est d'ailleurs présumé n'avoir pour acquis que des préjugés, des croyances, des paradigmes [13], des conjectures [14], des hypothèses, des mythes, des rêves ou des fantasmes qu'il prend pour des certitudes absolues, alors qu'elles ne sont que ses propres « réalités communicationnelles [15] » même si elles sont les seules à être opératoires pour lui. Ce sont ces images ou « réalités communicationnelles » que nos collègues français opposent aux « réalités réelles » dont ils sont censés faire professionnellement état dans leurs discours académiques, au même titre que les journalistes, professionnels de l'information, sans toutefois avoir à subir, comme ces derniers, le couperet fatidique de l'heure de tombée [16]. Là où [16] « l'informateur » fait dans le vrai, dans la réalité, etc., « le communicateur » fait dans le vraisemblable, dans le socialement acceptable ou désirable, bref, dans l'image ou les mythologies [17].
Alors que « l'informateur » doit produire un texte isomorphe à la réalité, « le communicateur », lui, doit sélectionner et dire les choses comme les membres d'une communauté d'interprétation sont en mesure de s'y intéresser, de les « prendre en compte », bref, de les comprendre. C'est pour cela, selon beaucoup de nos collègues de l'Hexagone, qu'il faut s'attendre à ce que le « communicateur » glisse de l'univers cognitif des experts vers l'univers impressionniste de son public et qu'il lui livre non seulement ce qu'il peut comprendre mais aussi ce qu'il veut ou souhaite entendre. Ainsi, le communicateur dérape de l'information vers la vulgarisation. Il adapte son discours à un niveau de formation inférieur à celui que prétendent avoir atteint ceux qui croient appréhender les données brutes, les faits divers, bref, la vérité toute nue qu'est censée refléter l'information. Enfin, la dérive [17] du communicateur s'amplifie lorsqu'il passe de la vulgarisation au discours démagogique de la publicité, de la propagande ou des relations publiques !
Même si cette descente aux enfers est dépeinte de façon caricaturale, le fait que ce soit une « descente », avec « dérapages » et « glissades », montre que les antagonismes bipolaires, information/ communication ou dénotation/connotation, ne relèvent pas, comme le laissent entendre nos collègues d'outre-Atlantique, d'oppositions radicales ou manichéennes mais plutôt de la nuance et de la gradation. Ces concepts clés se situent aux extrêmes d'un continuum et non dans un espace d'exclusion mutuelle [18]. S'il y a continuum et non opposition radicale, les deux pôles de cette échelle sont du même ordre et non mutuellement exclusifs.
On peut alors légitimement conclure que ces concepts clés d'information et de communication appartiennent bel et bien au même domaine d'études, soit celui de la communication qui inclut, bien sûr, l'information dont la quête, il est vrai, nécessite plutôt un très grand travail de distanciation du chercheur/médiateur envers lui-même que d'objectivation du phénomène appréhendé [19] !
3. RETOUR À L'ÉTUDE
DE LA COMMUNICATION

Aussi, prenant quelques distances avec nos collègues d'outre-Atlantique et d'outre-Manche, qui prétendent que l'information doit être étudiée séparément parce qu'elle vise à représenter la réalité, nous pouvons affirmer, conformément au mythe de Sisyphe que les épistémologues, les philosophes et les historiens des sciences [20] ont réactivé, que cette [18] prétention n'est qu'un bel idéal à jamais inatteignable ! L'information, comme n'importe quel autre produit communicationnel, s'inscrit toujours dans un rapport triangulaire qui implique inévitablement :
- a) que les membres d'une communauté se soient arbitrairement convenus que
- b) des événements ou des éléments - des signifiés - qui leur sont internes ou externes
- c) soient sélectionnés et représentés, donc simultanément dénotés et connûtes par des symboles ou des signifiants qui font partie des codes et systèmes symboliques de leur communauté d'interprétation et de référence qui est souvent, surtout dans les sociétés traditionnelles, leur communauté d'origine.
Le refus d'opposer radicalement information à communication ou dénotation à connotation a été particulièrement bien exprimé par Stuart Hall qui, dans son article pionnier de 1974, « Codage/ décodage [21] », insiste sur le fait que la « dénotation » n'existe jamais à l'état pur. Elle impliquerait plutôt, selon lui, un consensus quasi universel ou, au moins, de l'envergure d'une épistémè [22], entre tous ceux qui, démographiquement très nombreux, en acceptent l'arbitraire. Un exemple simple, pour ne pas dire simpliste, auquel on pourrait penser pour illustrer le fait que certains symboles auraient une signification universelle (donc purement dénotative) serait la croix rouge qui a été « universellement » considérée pendant les deux guerres mondiales comme symbolisant une organisation neutre veillant à soigner les blessés et à assurer, en principe, un traitement humain des prisonniers de guerre. À force d'être accepté et répété, cet artifice humain qu'est le symbole dénotatif, partagé par les (ou, selon S. Hall, « imposé aux ») membres d'une vaste communauté d'interprétation (épistémè), a tendance à être considéré comme le signifiant « naturel » du signifié. La croix rouge, emblème négatif du drapeau suisse, en universalise la neutralité. Le fait qu'il ait été humainement construit a été peu à peu oublié. Peu de gens se souviennent que ce symbole et l'organisme [19] qu'il représente ont été inventés par les Anglais, les Français, les Italiens (Piémontais), les Ottomans, durant la guerre de Crimée au milieu du xixe siècle.
Mais, comme Hall insiste, plutôt que d'être la relation directe entre un objet et sa représentation, la dénotation implique, tout comme la connotation, la fameuse trilogie peircienne reliant le signifié ou le phénomène dénoté aux interprétants ou usagers (qui appartiennent à une communauté d'interprétation) par le biais d'un code (d'où le titre de son article : « Codage/décodage ») ou d'un système de référence [23] qui, en plus de relier le signifié ou dénoté au signifiant, identifie du même coup les usagers à leur communauté d'interprétation. Dans le cas de la croix rouge, les alliés de l'époque, évoqués plus haut, ont réussi à faire accepter ce symbole et cet organisme par les Russes auxquels ils s'opposaient dans ce bref mais sanglant conflit. L'illusion de « dénotation » (objective) provient alors du fait que le code de référence serait partagé par l'ensemble de l'humanité ou, au moins par la plupart des membres d'une vaste épistémè (une immense communauté de subjectivités) où l'on a peu à peu oublié la convention fondatrice - symbole/réalité. En fait, ce ne sera qu'au cours des deux guerres mondiales que le symbole de la croix rouge connaîtra une acceptation et du coup, une acception universelle. La démographie, précédant la linguistique, l'autorise temporairement ! Au sein de cette communauté universelle d'interprétation où elle a été acceptée, elle a été utilisée « comme si » elle était le reflet direct de la réalité, lui donnant ainsi son apparence d'acception universelle. Oubliant ce « comme si », elle est devenue le symbole, le reflet, la représentation directe ou naturelle de « la réalité ». La croix rouge symbolise le cessez-le-feu, l'aide médicale et juridique internationale. Mais pour Hall (qui « se souvient » de la convention du « comme si »), la signification du symbole « croix rouge » découle temporairement du consensus mondial des usagers et non d'une reproduction isomorphe ou « motivée » [20] (Hagège [24]) du signifié par le signifiant. Confortant l'intuition de Stuart Hall, les nouvelles guerres de religion qui opposent aujourd'hui des communautés culturelles distinctes ont amené les membres de certaines de ces communautés à rappeler (pour la rejeter) l'origine chrétienne du drapeau suisse (comme celui du Québec, de la Grèce, du Danemark ou de l'Angleterre) pour substituer à la croix rouge (drapeau suisse inversé), le croissant rouge de l'Islam ou l'étoile de David en Israël.
Donc, pas plus que la connotation, la dénotation (du texte, de l'image qu'elle soit en deux ou trois dimensions - image virtuelle - ou encore, de la vieille bonne sculpture) ne transcende, comme une sorte de « révélation » directe, naturelle ou surnaturelle de l'objet ou du phénomène qu'ils représentent, le consensus humain, d'ailleurs très éphémère, puisque démographiquement et historiquement autorisé ! De fait, l'impression d'universalisme de la croix rouge n'a duré qu'un siècle !
En revanche, pour presque tous les chercheurs, linguistes ou pas, la notion de « connotation » semble un peu moins prêter à équivoque. On admet généralement que les « connotations » soient reliées aux us et coutumes, aux modes de perception, aux codes et « surcodes » des différentes cultures identitaires. Toutefois, là encore, les êtres humains qui, au sein de leurs communautés respectives, par souci d'efficacité plus que par ethnocentrisme ou arrogance, ont tendance à oublier le « comme si » (on fait comme si le sens était intrinsèque au signifiant) et attribuent les significations aux signifiants [25] en oubliant la convention sociale sur laquelle repose cette équivalence. C'est d'ailleurs parce que différentes communautés d'interprétation se jouxtent quotidiennement que les usagers, en comparant leurs interprétations avec celles que construisent les membres d'autres communautés, se remémorent assez facilement le « comme si » du rapport triangulaire. Certes, les uns et les autres agissant « comme si » leurs signifiants étaient les signifiés ou « comme si » leur représentation était la réalité. Mais, confrontés à d'autres communautés d'interprétation, ils se souviennent que les signifiants des uns ne sont peut être pas les signifiants des autres ; ce qui leur laisse entrevoir qu'ils n'agissent pas dans la même réalité et, éventuellement, n'y réagissent pas de la même façon.
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Pour illustrer cette prise de conscience de l'incidence du « génie national » (pour parler comme Herder [26]) sur la variation des connotations qui affectent un même geste, on peut évoquer la façon dont les Français et les Anglais se rendent sur l'autre rive d'un cours d'eau. Les Français, pressés (sans raison d'ailleurs) de se rendre de l'autre côté, « traversent la rivière à la nage » alors que les Anglais, flegmatiques, jouisseurs et amateurs de sports, « nagent à travers la rivière », évidemment, on l'a deviné, les Américains gâcheront le paysage en faisant un pont ! Il est donc généralement admis que les « connotations », contrairement aux « dénotations », ne font l'objet de consensus qu'au sein de regroupements restreints, limités démographiquement, qui forment ainsi une communauté limitée d'interprétations (les Français, nerveux et pressés « traversent », les Anglais flegmatiques et sportifs « nagent » et les Américains, en proie au Manhattan syndrom font des ponts ou assèchent les cours d'eau). Bref, la « connotation », comme la « communication », est entachée d'humanité ou plutôt de culture locale, tandis que la « dénotation », tout comme « l'information », aurait, selon nos collègues d'outre-Manche-Atlantique, la prétention d'être « divine », « rationnelle » ou « scientifique » selon l'époque où ils s'expriment. Ainsi du temps de la royauté de droit divin, la vérité était révélée par la parole de Dieu, incarnée par le roi ou son conseiller en soutane (Bush et Cheney, paradoxalement, nous ont replongés dans cette triste époque !) ; Durant la révolution des Lumières, les penseurs et politiciens français étaient guidés par la déesse raison et, s'inscrivant dans cette logique absolutiste, le scientisme positiviste trôna en maître du milieu du xixe siècle jusqu'à la fin du XXe. En espérant que l'entrée dans le xxie siècle soit assurée par des penseurs tels qu'Edgar Morin.
Comme Stuart Hall, bien qu'un peu avant lui mais après Gramsci [27], Pierre Bourdieu [28] (dont l'invitation à l'autocritique de l'Homo Academicus [29] n'a pas encore été entendue par les universitaires [22] communicologues de tous bords) a bien vu et dénoncé le tour de passe-passe, « le bon coup » des classes dominantes et plus particulièrement des « héritiers culturels » ou, encore, des « nouveaux prêtres » dépeints dans l'Homo Academicus. Ce tour de passe-passe consiste à s'approprier le « vrai savoir », l'information ou le dénoté et à laisser en pâture aux classes inférieures le contenu de la « doxa » ou de la « vulgate » qui relève de la communication de masse !
CONCLUSION
Notre objectif prioritaire devrait donc être « l'étude de la communication » tout en gardant à l'esprit la distinction française : communication/information

Suivant modestement à mon tour Gramsci, Bourdieu et Hall, je suggère donc de ne pas exclure la communication de l'étude de l'information, et vice versa. Je recommande plutôt de regrouper ces deux pratiques sous le vocable unique « d'études de la communication ». On évitera ainsi de diaboliser certaines professions et d'en déifier d'autres en fonction d'une opposition contestable puisque le pôle « information » en tant que description isomorphe du réel doit être considéré comme inatteignable.
Je conclurai toutefois en allumant un autre feu [30]. Si la nature intrinsèque de l'événement, du phénomène observé ou de l'objet analysé est hors d'atteinte du journaliste et, même de l'universitaire, la vulgate ou « la culture du pauvre [31] » que l'on veut objectiver par la recherche du feed-back ou du feedforward [32], échappe elle aussi au regard aristocratique du sémiologue ainsi qu'au voyeurisme petit-bourgeois du communicologue.
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Mais avant d'attiser ce nouveau foyer d'incendie, revenons, pour en finir, sur la distinction info/com et précisons qu'il serait regrettable de jeter le bébé avec l'eau du bain ! Cette distinction entre communication et information, avec le débat qu'elle suscite (et ici sommairement évoqué) a le mérite de mettre en lumière deux arguments cruciaux et interdépendants, le second n'étant abordé que dans cette conclusion.
- - Le premier, que l'on a entrevu par le biais de l'adaptation du mythe de Sisyphe à la démarche scientifique pure, nous rappelle que ce qui est contesté dans le scientisme est la prétention de pouvoir connaître la nature des choses, la réalité, par l'application de méthodes que l'on dit « scientifiques ». Ce qui est mis en question est la certitude d'avoir accès au vrai, au réel et donc la prétention de détenir la vérité et de parler à partir d'un lieu sacré. Cette posture (imposture) est dangereuse parce qu'elle permet d'opposer aux propos des autres, à leurs « réalités communicationnelles » ou encore à leurs « perceptions » (qui ne seraient que l'expression de fantasmes, de mythes ou de rêves), la dictature de « la réalité », qui en fait n'est que le fantasme des castes, des classes ou des communautés d'interprétation dominantes.
L'universitaire ne peut pas plus revendiquer un savoir absolu que le politicien, la démocratie ! Le savoir et la démocratie sont des idéaux à la quête desquels il est indispensable de s'adonner tout en sachant, comme nous le rappelle le mythe de Sisyphe, qu'ils sont inatteignables !
Toutefois, et c'est l'argument central de cet article, dans cette logique, le travail du chercheur qui s'efforce de comprendre l'être humain est hautement estimable s'il consiste à mettre perpétuellement en question ses propres préjugés, ses propres conjectures, bref, ses propres paradigmes. À la quête de la connaissance objective, il doit substituer l'autodistanciation (cf. la complexité de Morin, 1982). Ce travail est d'autant plus louable que le chercheur sait, comme Karl Popper l'a remarqué [33], que les instruments dont il dispose pour effectuer cette mise en question perpétuelle, à savoir sa démarche méthodologique, ses outils de recherche, ses dispositifs de laboratoire, d'enquête et d'expérimentation, mais aussi sa langue et ses langages [24] sont largement tributaires des paradigmes [34] auxquels il s'est (ou a été) accoutumé à croire au sein de ses différentes communautés d'identification et d'appartenance. Il faut donc distinguer le scientisme, à partir duquel on invective les autres en prétendant qu'ils vivent dans les mythologies alors que l'on aurait, nous-mêmes un accès privilégié au « réel », de la démarche proprement scientifique qui, elle, au contraire, est très humble et très modeste puisqu'elle repose sur la conviction que la réalité ou la vérité absolue échappent et échapperont toujours aux êtres humains qui sont irrémédiablement et éternellement en proie aux cultures (langages, discours, légendes, métaphores, paradigmes, théories) qui déterminent ou autorisent leurs démarches.
- - En second lieu, - et c'est là l'argument complémentaire propre à cette conclusion -, le fait d'accepter que le savoir humain soit à jamais orienté et limité a aussi une incidence cruciale sur le second élément de la distinction information/communication. Cette distinction, rappelons-le, repose sur la conviction que l'information serait isomorphe au phénomène qu'elle relate tandis que la communication impliquerait une inscription des propos du destinateur dans la weltanschauung ou l'univers cognitif et affectif du destinataire.
Dans les deux cas, les partisans du maintien de cette distinction font preuve de scientisme dans la mesure où ils laissent croire que l'information serait l'expression pure de ce sur quoi elle porte mais aussi - et c'est là l'argument complémentaire - que le destinateur (ou le chercheur) serait, lui aussi, en mesure de connaître l'encyclopédie personnelle, la weltanschauung ou l'univers cognitif et affectif des destinataires. L'information supposerait la connaissance objective de l'événement rapporté tandis que la communication nécessiterait, pour être efficace, la connaissance tout aussi objective de l'encyclopédie personnelle, l'univers mental, la weltanschauung des destinataires. En d'autres termes, la weltanschauung du destinataire (ses croyances, ses valeurs, ses attitudes, etc.) serait la « réalité » dont le chercheur en communication serait « informé ». Par « les sciences de la communication », comme par « les sciences de l'information », le destinateur pourrait se faire une représentation isomorphe de la doxa ou de la vulgate des populations auxquelles il s'adresse.
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Si l'on applique le mythe de Sisyphe aux sciences de la communication comme on l'a appliqué aux sciences de l'information, on se rend vite compte que, là aussi, il n'y a que « prétention » puisque le chercheur communicologue au service de l'émetteur, comme l'informateur, est entravé dans son appréhension de l'univers de référence des destinataires, par sa weltanschauung à lui, ses propres préconceptions, préjugés, conjectures ou paradigmes. Comme l'historien dépeint par le chat de Gérard Vincent [35], comme le savant décrit par Popper, Kuhn et Morin, le communicologue est, lui aussi, le récepteur humain, le public de ce qu'il observe. Le chercheur en communication, au service du commerçant ou de l'intervenant social, qui prétend révéler l'univers psycho-socio-affectif d'un marché ciblé ou d'une population donnée est, lui aussi, inscrit dans un univers cognitif et affectif qui oriente et construit largement son appréhension des croyances, des attitudes et des comportements des autres. Celui qui dit que tel public a tels préjugés a lui aussi des préjugés sur les préjugés du public. On n'en sort pas ! On ne fait que passer du carré au cube comme le chat de Vincent nous le dit si bien !
Ceux qui s'imaginent que l'on puisse connaître les besoins, les croyances, les attitudes d'un public ciblé partagent à tort la même conviction que ceux qui croient que l'information puisse représenter de façon isomorphe « la réalité ». Les chercheurs en marketing ou en intervention sociale prétendent avoir des « informations » sur la mentalité, les croyances et les mythes de leur public. Ils prétendent, à tort, en connaître « la réalité mentale, culturelle ou psychique ». Et pourtant, nous savons tous que lorsqu'on parle de Dieu, de la nature ou des motivations d'une personne ou de l'inconscient collectif, c'est toujours un être humain qui en parle !
[26]
Ce second argument, amené en conclusion, devrait donc faire voler en éclats le raisonnement que tiennent beaucoup de nos collègues français en dénonçant les dangers que présentent, pour l'intimité et la liberté des citoyens, les recherches sur les publics, les auditoires, les usagers ou les consommateurs des biens ou des produits communicationnels. Dotés d'informations inévitablement orientées et limitées par les préconceptions ou les paradigmes des chercheurs, les gens d'affaires, les politiciens et les fabricants de produits communicationnels qui ont recours à leur service ne se trompent probablement pas autant que ceux qui ne se fient qu'à leur instinct, à leur goût ou au gros bon sens. Néanmoins, ils ne sont pas plus proches de la weltanschauung des destinataires que ceux qui œuvrent dans la quête de l'adéquation entre l'information et la réalité et dont le cas a été amplement traité plus haut !
C'est précisément parce que le terme de « sciences » que l'on retrouve dans l'expression « sciences de l'information et de la communication » a plus de chances de faire penser à la certitude pourtant contestable des scientistes qu'au doute « sisyphal » ou « sisyphéen » (Sisyphean disent les Anglo-Saxons !) des savants en quête d'autodis-tanciation et que la distinction entre information/communication n'a de pertinence que dans la mesure où l'on croit à tort que, dans un cas, on peut connaître rigoureusement ce à quoi l'information renvoie et, dans l'autre, ce à quoi font référence les notions d'univers conceptuel, affectif et expressif des destinataires, que je suggère humblement d'adopter le vocable anglo-saxon que l'on retrouve dans les expressions maintenant consacrées de « cultural/media/communication studies » et de parler, chez nous, plus modestement, d'« études de la communication » ! Loin de nous livrer des certitudes sur les croyances et les comportements humains à partir desquelles quelques-uns pourraient manipuler leurs semblables, l'étude de la communication, pratiquée avec rigueur et humilité, devrait nous offrir, entre autres, de nouvelles perspectives d'autogestion et de gouvernance communautaire par négociation entre égaux tant sur les plans locaux que planétaire.
[27]
Pour en savoir plus...

Bogart, Léo (1967). Strategy in Advertising, New York, Harcourt, Brace & World.
Bougnoux Daniel (1998). Introduction aux sciences de la communication, Paris, La Découverte.
Bourdieu, Pierre, en collaboration avec Jean-Claude Passeron (1964). Les héritiers, les étudiants et la culture, Paris, Les Éditions de Minuit.
Bourdieu, Pierre (1970). La reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement, Paris, Les Éditions de Minuit.
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Bourdieu, Pierre (1982). Langage et pouvoir symbolique, Paris, Fayard.
Bourdieu, Pierre (1984). Homo Academicus, Paris, Les Éditions de Minuit.
Camus, Albert (1942). Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard.
Eco, Umberto (1985). Lectura in Fabula, Paris, Grasset.
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Morin, Edgar (1982). Science avec conscience, Paris, Fayard.
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Piotte, Jean-Marc (1987). La pensée politique de Gramsci : Essai, Montréal, VLB.
[28]
Popper, Karl (1959). The Logic of Scientific Discovery, New York, Basic Books.
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Sfez, Lucien (1984). La décision, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? ».
Thayer, Lee (1968). Communication and Communication Systems, Homewood, 111. Irwin.
Thayer, Lee (1987). On Communication : Essays in Understanding, Norwood, N.J., Ablex.
Thayer, Lee (1997). Pieces, Toward a Revisioning of Communication/Life, Greenwich, Conn., Ablex.
Tododorov, Tzvetan (1982). La conquête de l'Amérique, Paris, Seuil.
Vincent, Gérard (1992). L'histoire de l'homme racontée par un chat, Paris, Quai Voltaire.
[1] Il est surprenant de constater, à l'orée du XXIe siècle, que cet adjectif qu'utilisent les Anglo-Américains (Sisyphean) n'est encore en français qu'un néologisme alors qu'il qualifie parfaitement les plus nobles aspirations de l'être humain : la quête de la vérité, l'appréhension de la réalité, bref, les démarches scientifique et éthique. Les constats empiriques et les réflexions des épistémologues, historiens et philosophes des sciences, nous ont montré tout au long du XXe siècle que le but ultime de ces nobles démarches resterait à jamais inaccessible. Elles tiennent donc du Mythe de Sisyphe qui nous vient de la mythologie grecque et qu'Albert Camus a si bien adapté à notre condition d'aujourd'hui !
[2] Le masculin, indûment privilégié par la langue française, est ici employé par pure paresse déguisée en « souci de simplification » et non par machisme ou esprit de révolte contre le « politiquement correct » que prônent les derniers nés des regroupements universitaires tels que les programmes d'études féministes !
[3] Par « nous », j'entends ici : Américains, Québécois et Canadiens !
[4] C'est dans ses travaux sur La décision (Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que Sais-je ? », 1984) et surtout Critique de la décision (Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981) que Lucien Sfez a expliqué et utilisé ce concept en communications organisationnelles.
[5] Alors que les médias constituent des entités techniques, les supports constituent des entités juridiques au sein des médias. Ainsi, on distingue les médias écrits des médias électroniques. Au sein de chaque média, on distinguera les différents supports suivant la propriété juridique. Dans les médias électroniques, on opposera des supports privés comme TVA à des supports publics comme Télé-Québec ou Radio-Canada.
[6] Pour beaucoup d'entre eux, par exemple, lire Le Monde, Libération et même, du temps de Raymond Aron, Le Figaro, c'est une façon de rester en contact avec ses professeurs de Sciences Po. ou de la Sorbonne, donc de prolonger ou de faire fructifier sa formation universitaire.
[7] Cette notion d'« encyclopédie personnelle » du « lecteur modèle » a été amplement développée par Umberto Eco dans Lector in Fabula : le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs (Paris, Grasset, 1985).
[8] Ce concept issu de la psychologie de la forme (Gestalt) teutonique a l'avantage d'exprimer en un mot, presque un éternuement weltanschauung ! (à vos souhaits !), ce que les Français et les Anglais expriment par une phrase : « représentation mentale à la fois affective et cognitive de l'univers (welt ou world) externe et interne de chaque personne ». C'est un jugement de fait confondu à un jugement de valeur sur ce qui nous entoure et nous constitue.
[9] C'est après avoir lu la description de la distinction information/communication que Daniel Bougnoux fait dans son ouvrage Introduction aux sciences de la communication (Paris, La Découverte, 1998 et réédité en 2001) que le rapprochement avec la distinction dénotation/connotation m'a paru évident.
[10] Pour ceux qui connaîtraient mal cette période cruciale dans l'histoire telle qu'on l'enseigne aux petits Français, et qui penseraient que Marie-Antoinette n'est que le nom d'une chaîne de restaurants, cette période est celle qui a vu naître et fonctionner à plein régime sur la place de la Concorde, la machine à trancher de monsieur Guillotin. Si vous ne l'aviez pas fait spontanément, vous apprécierez donc ainsi l'humour noir de mon sinistre jeu de mots !
[11] Se référer aux dictionnaires pour définir des concepts nous montre à quel point l'usage établi de la langue va à l'encontre du paradigme sociologique (à la Bourdieu dans Ce que parler veut dire, L'économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982 et Langage et pouvoir symbolique, Paris, Fayard, 1982) ou sémiotique (à la Charles S. Peirce comme l'a évoqué D. Bougnoux dans Introduction aux sciences de la communication, Paris, La Découverte, 1998 et réédité en 2001 et U. Eco dans Lectura in Fabula, Paris, Grasset, 1985) que je m'efforce de promouvoir ici. Ainsi, Le petit Robert définit la « dénotation » comme « La désignation des objets auxquels renvoie un concept (opposé à connotation) ». Et, comme synonymes du verbe « dénoter », le dictionnaire propose : « Annoncer, dénoncer, désigner, indiquer, marquer, montrer, signifier, supposer ». Mais les choses se rapprochent de notre conception humaniste lorsque Sainte-Beuve est cité : « Cet accent qui dénote l'intégrité morale » et surtout Gautier, « Toutes ces peintures [...] dénotaient de la façon la plus évidente, pour un œil exercé, la plus belle période de l'art égyptien ». Alors qu'on a l'impression qu'il y a un lien binaire entre le signe qui dénote ou représente ce qui est dénoté, la citation de Sainte-Beuve laisse entrevoir une certaine ironie ou un certain humour noir puisque les orateurs dont il parle feignaient manifestement, par leur « accent », l'intégrité morale. Quant à la citation de Gauthier, elle nous introduit dans le triangle de Peirce - sur lequel on reviendra - puisqu'il insiste sur la nécessaire présence d'un destinataire à « l'œil exercé » pour être en mesure d'établir une relation binaire entre « ces peintures » et « la plus belle période de l'art égyptien » !
[12] Je suis très conscient ici que beaucoup de collègues (linguistes et sémiologues) vont s'offusquer ! Les uns, que j'espère minoritaires, accepteront plus ou moins la définition que je propose ici du « dénoté » comme l'aspect rationnel de la représentativité du signifiant tandis qu'ils contesteront le rapport que j'établis entre la « connotation » et les passions ou sentiments des usagers du terme. Ils insisteront sur le fait que la connotation est dans le terme (non dans la tête ou le cœur du locuteur ou du lecteur) et évoque les dimensions affectives, émotives de ce qu'il représente. Ils souligneront que l'usage de tel ou tel terme dans une phrase a une connotation positive ou négative. Pour eux, la dénotation relève du fait et la connotation de la valeur. D'autres, au contraire, et j'espère qu'ils seront majoritaires, contesteront la définition caricaturale que je donne de la « dénotation ». Ils me reprocheront de ne pas avoir lu Peirce en occultant la communauté des usagers du signifiant. Et, effectivement, si je connais mal Peirce - une lacune à combler et vite ! -, je me souviens de Claude Hagège, entre autres, qui précise à la page 110 de L'homme de paroles, Contribution linguistiques aux sciences humaines (Paris, Fayard, 1985) que « le signifiant du signe est immotivé, c'est-à-dire sans attache formelle avec la réalité qu'il traduit en langue » et pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, il précise plus loin (p. 111-112) : « Punissant la démesure humaine, le châtiment exemplaire démotive le signe et, ce faisant, le réduit à n'être plus que le produit d'une pure convention, déclenchant ainsi la prolifération des langues ». Mais Hagège ajoute - et sa phrase n'est pas tombée sous l'œil d'un aveugle : « L'évidence d'un tel fait, régulièrement enseigné aujourd'hui dès l'initiation à la linguistique, est loin de s'imposer à tous » (p. 110). On peut même se demander ici s'il ne s'agit pas d'une tare culturelle typiquement française. Comparant les grammaires anglaise et française, on constate que les Anglais, subjectifs, accordent l'adjectif possessif au sexe du possesseur alors que les Français, objectifs, accordent ce même adjectif à l'objet possédé auquel, par fétichisme, ils attribuent un sexe ! Ainsi, parlant du parapluie d'une femme, les Français diront SON parapluie tandis que les Anglais évoqueront : « HER umbrella » ou, encore parlant de LA maison d'UN homme, en français on dira : SA maison et en anglais : « HIS house ». Le fait qu'en anglais les objets soient neutralisés en dépit du fait que les parapluies ont un manche et que l'on rentre bien dans une maison montrent bien que ce qui compte pour eux est l'être humain et son genre et non les objets que leur grammaire ne fétichise point. C'est là, en fait une énorme différence culturelle qui fait que les Français sont toujours en quête d'un absolu extérieur : Dieu, la Raison, la Science, tandis que les Anglo-Américains, sûrs d'eux, ont cet absolu en eux. Regardez aller la reine d'Angleterre, Maggy Thatcher et George W. Bush !
[13] Une vulgarisation de ce concept remonte aux réflexions de l'épistémologue américain Thomas Kuhn publiées dans La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983.
[14] Ce concept est emprunté à Karl Popper qui l'évoque dans le titre même de son ouvrage : Conjectures and Refutations : The Growth of Scientific Knowledge, New York, Harper Torchbooks, 1963.
[15] Cette notion est omniprésente dans l'œuvre de Lee Thayer mais, contrairement à ceux qui opposent les réalités communicationnelles des autres aux « réalités vraies » auxquelles ils prétendent, eux, avoir accès, Thayer soutient - et c'est peut être l'aspect central de sa contribution - que l'être humain quel qu'il soit a, à jamais, perdu son innocence dès son arrivée « au monde » dans une communauté donnée et qu'en conséquence il ne pourra avoir accès qu'aux réalités communicationnelles qui constituent la représentation du monde et de lui-même qui lui a été inculquée dans sa communauté d'origine. Dans le cœur de ce chapitre, on reviendra sur cet élément clé puisque c'est sur lui que repose la pertinence du mythe de Sisyphe dans la quête de la vérité.
[16] En fait, beaucoup d'universitaires, historiens mais aussi communicologues, s'empressent de souligner que n'ayant pas à faire face à l'événement dans son immédiateté, n'ayant pas à l'appréhender et à l'évaluer « à chaud » comme les journalistes qui doivent livrer leurs constats avant « la tombée », ils ont, sur ces derniers, un avantage scientifique et éthique. Alors que la contrainte du temps peut engendrer des erreurs et des fautes morales (en général la justice est lente à faire son travail, un procès expéditif est vite suspecté de n'être qu'une parodie de justice), le temps quasi infini dont disposent les universitaires leur permet d'avoir accès à des documents confidentiels ou inaccessibles au public pendant des décennies et donc, une fois la période de confidentialité écoulée, de « rétablir les faits ». C'est parce qu'ils ont le temps de leur côté et des méthodes trop lourdes pour être utilisées par les journalistes que certains universitaires s'autoproclament « les chiens de garde du journalisme » comme ceux-ci s'autoproclament les chiens de garde de la démocratie, le quatrième pouvoir ! C'est ainsi que l'on a vu récemment des universitaires, communicologues comme Armand Mattelart, des rédacteurs en chef de journaux - sérieux puisque autogérés - comme Ignacio Ramonet et des citoyens au-dessus de tout soupçon se réunir pour former un groupe de contrôle éthique des médias d'information soupçonnés de faire dans la désinformation et la propagande. Ce souci, d'ailleurs récurrent, a l'avantage de montrer ici qu'il y a donc une hiérarchie au sein des institutions de formation et des supports d'information. Certains parvenant mieux que d'autres à refléter ou à représenter la « réalité ». Même s'ils prétendent eux, avoir accès au réel, ces universitaires admettent néanmoins, par l'existence de leur démarche critique, que l'information n'est pas également accessible à tous et qu'en prétendant dépeindre les choses telles qu'elles sont on peut finir par les représenter telles que les patrons, les commanditaires ou les clients des journalistes les souhaitent !
[17] N'est-il pas hilarant (ou triste à pleurer) de constater que la plupart des auteurs en notre domaine (et en beaucoup d'autres) gaspillent le papier sur lequel sont publiées leurs « œuvres » à opposer la « vérité » et « le réel » (auxquels la spécialité ou l'expertise dont ils se targuent leur fournit un accès direct) aux « mythes » ou à la « fiction » de leurs rivaux, prédécesseurs et successeurs ou au « sens commun », à la « doxa » ou à la « vulgate » des populaces naïves et bourrées de préjugés parmi lesquelles se trouvent d'ailleurs leurs lecteurs éventuels ! À ce propos, on peut constater un changement qui va dans notre sens entre les Mythologies (Paris, Seuil, 1957), où Roland Barthes oppose son nouveau savoir de sémiologie à « la culture petite-bourgeoise » dans laquelle s'inscrivent les mythes qu'il dénonce, et La conquête de l'Amérique (Paris, Seuil, 1982), où Tzvetan Tododorov considère que ce qui paraît, vraisemblable pour les membres d'une communauté à une époque donnée en dit aussi long sur cette époque et les croyances qui y prévalaient que les documents historiques scientifiquement établis par la suite !
[18] Il est d'ailleurs très surprenant, pour ne pas dire contradictoire de voir Le petit Robert insister sur le fait que « dénotation est opposé à connotation » tout en définissant la « dénotation » comme : « Désignation des objets auxquels renvoie un concept » et « connotation » comme : « Propriété d'un terme de désigner en même temps que l'objet certains de ses attributs. Ensemble des caractères de l'objet désigné par un terme ». À lire ces définitions, on a l'impression qu'il s'agit plus de complémentarité que d'opposition. Encore une fois, les dictionnaires ne nous aident pas beaucoup à comprendre comment fonctionne la communication ! Tant mieux puisque c'est notre raison d'être !
[19] Je cherche à me rapprocher ici de la notion de complexité qu'Edgar Morin oppose au simplisme scientiste dans plusieurs de ses ouvrages sur la méthode et plus particulièrement dans Science avec conscience (Paris, Fayard, 1982).
[20] Je pense, bien sûr, à Feyerabend mais aussi, à Thomas Kuhn, Karl Popper, Edgar Morin, Bruno Latour, à des historiens tel Gérard Vincent, ou à des anthropologues tels que François Laplantine ou Edward W. Saïd.
[21] Cet article n'a connu à cette époque qu'une circulation très restreinte comme document de travail au sein du Centre for Contemporary Cultural Studies at the University of Birmingham (CCCS (GB)). Il a été traduit en français et publié dans le n° 68 de la revue du CNET, Réseaux, en 1994.
[22] Par consensus épistémique, je veux dire un consensus entre tous les membres d'une immense communauté ou épistémè telle que la civilisation judéo-greco-romano-chrétienne.
[23] Charles Sanders Peirce, bien avant Hall (les huit volumes de The Collected Papers of Charles Sanders Peirce ont été publiés par l'Harvard University Press, Cambridge, Mass., de 1931 à 1958) avait déjà beaucoup insisté sur ce point. Ainsi, dans L'introduction aux sciences de la communication (Paris, La Découverte, 1998-2001, p. 31-32), Daniel Bougnoux écrit : « Peirce est parti d'un schéma triangulaire très différent de celui de Saussure (qu'il n'a d'ailleurs pas connu). Le rapport de sémiose désigne une action ou une influence, qui est, ou qui suppose, la coopération de trois sujets, tels que le signe, son objet et son interprétant. Cette relation ternaire d'influences ne peut se laisser en aucun cas ramener à des actions entre paires. Signifier suppose ici trois termes, et non seulement deux. »
[25] C'est ainsi, rappelons-le, que Le petit Robert définit « connotation » comme « (Opposé à dénotation) Propriété d'un terme de désigner en même temps que l'objet certains de ses attributs. Ensemble des caractères de l'objet désigné par un terme ».
[26] Johann Gottfried Herder, Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité (écrits : 1784-1791) (Londres, Agora, Presses Pocket, 1991).
[28] Cette thématique a été amplement développée dans les écrits de Bourdieu. Les plus pertinents ici me semblent être : Les héritiers, les étudiants et la culture (en collaboration avec Jean-Claude Passeron, Paris, Les Éditions de Minuit, 1964) ; La reproduction, éléments pour une théorie du système d'enseignement (Paris, Les Éditions de Minuit, 1970) et surtout : La distinction, critique sociale du jugement (Paris, Les Éditions de Minuit, 1979).
[29] Paris, Les Éditions de Minuit, 1984.
[30] Cette argumentation développée dans la conclusion de cet article n'est « nouvelle » que par rapport à ce qui y a été abordé jusqu'ici. C'est en quelque sorte, la transposition de la démarche sisyphale des sciences pures aux sciences humaines ! Pour souligner que les limites de la recherche ont été très méticuleusement relevées dans un domaine très proche de l'étude de la communication, je ne mentionnerai que l'ouvrage de Léo Bogart, Strategy in Advertising (New York, Harcourt, Brace & World, 1967).
[31] Richard Hoggart, La culture du pauvre (Paris, Les Éditions de Minuit, 1970. (Original en anglais, 1957.)
[32] Alors que l'étude du feed-back, dans ce contexte, consiste à appréhender les façons dont les destinataires réagissent à des discours ou des gestes, l'étude du « feedforward » consiste à tenter de savoir, avant de poser des gestes ou de faire des discours, comment l'auditoire va réagir.
[33] Karl Popper, The Logic of Scientific Discovery, New York, Basic Books, 1959, et Conjectures and Refutations : The Growth of Scientic Knowledge, New York, Basic Books, 1962.
[34] Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983.
[35] Gérard Vincent, dans son merveilleux ouvrage, L'histoire de l'homme racontée par un chat (Paris, Quai Voltaire, 1992) explique magistralement ce que je veux dire par « du carré au cube ». Je le cite (p. 12) : « Avant de lire un livre d'histoire, ne privilégie pas les faits qu'il relate, mais la personne de l'historien. Lis sa biographie, puis celle de son biographe, enfin celle du biographe de sa biographie. Le peux-tu ? Non, sans doute. Donc, tu n'apprendras rien d'autre que le jugement d'un certain homme, à un certain moment, tableaux d'une certaine époque dont ne subsistent que des traces incomplètes. L'historien est le produit d'une histoire que tu ne peux pas mieux connaître que celle qu'il rapporte. Et, selon son âge, le même historien peut relater la même histoire de différentes façons tant il est vrai qu'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. »
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