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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Bernard SALADIN D'ANGLURE, "Le syndrome chinois de l'Europe nordique ou la démesure de l'Amérasie entre le temps de l'Astrolabe (1480) et l'espace du chronomètre (1780)", L'Ethnographie, 1980-1981 tome 76, no 81-82, p. 175-211. [Autorisation formelle de l’auteur accordée le 29 septembre 2012]

[175]

Bernard Saladin d’Anglure

Anthropologue, Université Laval

Le syndrome chinois de l’Europe nordique
ou la démesure de l’Amérasie

entre le temps de l’Astrolabe (1480)
et l’espace du chronomètre (1780).”

Un article publié dans la revue L’ETHNOGRAPHIE, 1980-1, Numéro double 81-82, pp. 175-211. Numéro intitulé : “Voyages au pays de l’altérité.”


Parmi les représentations de l'altérité culturelle véhiculées depuis la « Renaissance » par l'Occident chrétien, à partir — et au moyen — de ses mythes, de ses récits de voyages, de sa cartographie géographique et de son historiographie, il en est certaines qui sont restées comme en dehors du champ de la science et de l'histoire.

Est-ce parce qu'elles furent alimentées par les affrontements économiques, idéologiques et politiques qui secouèrent l'Europe, de l'intérieur, entre sa Renaissance et ses Révolutions, indices d'une crise d'identité... ? Est-ce parce qu'elles se nourrirent des méconnaissances, des ignorances et des erreurs que sécréta l'élargissement fantastique et soudain du champ du savoir, des connaissances et du pouvoir, dans le nouvel espace extérieur, conquis par l'Europe, indices d'une crise d'altérité... ?

Pour être plus juste, nous devrions parler de « fausses représentations » de l'altérité culturelle, car les déformations qu'elles expriment, de ce qui était, pour elles, un présent très lointain (la Chine), n'ont d'égale que l'oblitération que notre présent fait subir à ce passé, pourtant si proche.

Nous voulons évoquer un ensemble de symptômes qui apparut en Europe nordique après les grandes découvertes ibériques, et que nous appellerons le « Syndrome chinois » ; il se manifesta par la recherche passionnée d'un mystérieux passage, d'un raccourci conduisant à la Chine ; par une poursuite chimérique des richesses chinoises (métaux, pierres et tissus précieux, épices...) assortie de l'espoir de grands profits ; par un souci jaloux d'appropriation puis de colonisation des terres nouvelles supposées donner accès à la Chine et à ses richesses ; et enfin par une fixation idéologique sur quelques aspects de la culture et des institutions chinoises [1].

L'intérêt pour la Chine était ancien ; au Moyen Age déjà, des voyageurs européens l'avaient visitée ; des Ambassadeurs avaient même été envoyés au « Grand Khan » (Güyük-Khan et Möngke-Khan) par le Pape Innocent IV puis [176] par le roi Saint-Louis afin d'obtenir son alliance contre les musulmans [2]. L'aventure de la famille vénitienne Polo jusqu'au « Cathay » (Chine du Nord) et son séjour à Khanbaliq (Pékin) auprès de Qubilai-Khan, avaient défrayé la chronique d'une Europe émerveillée et presque incrédule. Et pendant près d'un siècle, jusqu'au milieu du XIVe siècle, fin de l'emprise mongole sur la Chine, il y eut une présence officielle d'Européens chrétiens à Pékin. La « paix mongole » avait rendu possible la liaison directe — il fallait compter environ deux ans pour le voyage aller-retour entre l'Europe et la Chine — et suscité un important courant d'échanges intellectuels et commerciaux au profit surtout, côté occidental, des Républiques italiennes.

La première édition, à Nuremberg (1477), du livre de Marco Polo renou­vela, un siècle plus tard, cet intérêt pour le mystérieux pays que l'avènement des Ming avait à nouveau interdit au reste du monde. Le commerce, lui, ne fut jamais interrompu et, si la route continentale de la soie fut parfois coupée, le trafic maritime arabo-vénitien se poursuivit longtemps.

L'Europe chrétienne était encore sous l'effet du traumatisme psychologique provoqué par la prise de Constantinople (1453) que les lents progrès de la « Reconquête » ibérique ne suffisaient pas à compenser. L'expansionnisme ottoman renforça la détermination du Portugal et de son émule, l'Espagne, à découvrir et à exploiter d'autres routes vers l'Asie que celles qui étaient sous contrôle des Empires islamiques et des Républiques italiennes. L'Ibérie, dont l'Islam hantait encore le sol et les eaux, entreprit donc, avec l'aide du savoir nautique et cosmographique italien, un immense effort de contournement de ces intermédiaires trop puissants, pour tenter de rejoindre l'Asie, d'affaiblir l'Islam, et peut-être un jour de reconquérir les « Lieux Saints ».

Le Portugal avait pris rapidement les devants, progressant, de découverte en découverte, le long des rives africaines de l'Atlantique et dès 1454 une bulle pontificale lui assurait l'exclusivité d'établissement et d'évangélisation sur ces terres d'Afrique.

En 1486, Barthélémy Diaz atteignait pour la première fois le Cap (des Tempêtes) au sud de l'Afrique et quelque temps après Covilha parvenait, par l'Égypte et la Mer Rouge, jusqu'en Inde puis gagnait l'Ethiopie, le légendaire royaume du « Prêtre Jean » d'où il ne put ressortir ; ses précieuses observations parvinrent néanmoins jusqu'au Portugal.

Si l'on ajoute à ces connaissances l'innovation technique de la caravelle mise au point par le Portugal au milieu du XVe siècle et celle de l'astrolabe nautique survenue dans les années 1480 et permettant un calcul beaucoup plus précis de la latitude, on comprend que par leur nouvelle maîtrise de la navigation au long cours les Portugais aient été prêts à aller de l'avant dans l'exploration d'une nouvelle route au sud-est.

Parallèlement, l'Espagne, forte de l'alliance de ses deux couronnes et de sa victoire militaire sur le Portugal (Toro, 1476) achevait sa « reconquête » sur les Maures (prise de Grenade, 1492). Le contexte était favorable pour tenter la folle aventure d'une route vers l'Asie par l'ouest.

L'idée était dans l'air depuis plusieurs décennies ; elle était véhiculée autant par la tradition classique (Aristote, repris par Albert-le-Grand, Ptolémée) que [177] par la tradition légendaire (voyage de St-Brandan, île des Sept Cités, Antilia, Brasil) et par la tradition nautique (voyages des Vikings au Groenland, découvertes de « terres-neuves » par des pêcheurs européens). À cela s'ajoutaient toutes sortes de preuves recueillies sur les rivages des archipels atlantiques : les plantes et arbres exotiques amenés par les courants...

Mais le support le plus important de cette idée fut la diffusion par l'Imprimerie des œuvres de voyageurs comme Marco Polo (1477) et de cosmographes anciens comme Ptolémée (1478) ou modernes comme Pierre d'Ailly (Imago Mundi, 1483) et la confection du premier globe terrestre (Behaim, 1492).

Les auteurs modernes (d'Ailly, Behaim) compilant les anciens ne situaient-ils pas l'île de Cipangu (Japon) à une longitude proche des Antilles actuelles et Cathay (Chine du Nord) non loin de la Floride ? La transposition sur un globe terrestre des données de Marco Polo combinées à celles de Ptolémée et de cosmographes plus récents provoquait un effet saisissant de proximité de l'Asie extrême orientale avec l'Europe occidentale [3]. Le Japon (« Cipangu » de Marco Polo, « pays du soleil levant » des Chinois) occupait dans cette perspective une position charnière entre les deux mondes en devenant pour les Européens le « pays du soleil couchant ».


Fig. 1. — Essai de reproduction d'une partie du Globe Terrestre de Martin Behaim (1492), le premier globe connu. Behaim vécut au Portugal en même temps que Colomb qui eut connaissance des mêmes données, synthèses des mythes, des connaissances et des énormes erreurs de calcul de l'époque (Ptolémée, Marco Polo, croyances populaires...). Nous avons tracé en tiret l'itinéraire que Christophe Colomb crut suivre, en particulier lors de son quatrième voyage, où il cherchait le détroit de Malacca près des côtes du Honduras (d'après G.E.M. Nunn : 1924).

[178]

Aussi ne doit-on pas s'étonner que l'audacieux Colomb se soit muni de lettres d'introduction pour le Grand Khan (du Cathay) en se lançant vers l'ouest (1492) et qu'à la vue des premières terres il ait pris Cuba pour une portion de la Chine et Haïti pour le Japon. Lors de ses voyages ultérieurs il tenta bien de corriger ses vues mais en vain et, prenant l'Amérique centrale pour la Malaisie, il y chercha le Détroit de Malacca, persuadé qu'il était dans la Mer de Chine. Il était certain d'avoir atteint l'Asie par l'ouest ; on le célébra, on le gratifia, et l'Espagne triomphante se fit octroyer par le pape espagnol, Alexandre VI, les terres nouvellement découvertes (Bulle Inter Coetera, 1493) à charge pour elle d'y répandre la « Bonne Nouvelle ».

Le Portugal, ébranlé par cette découverte qui le prenait de court, alors qu'il était si près du but, au sud-est, obtint une rectification à son profit de la ligne méridienne de « marcation » qui fut déplacée vers l'ouest ; ce qui devait faire entrer quelques années plus tard le Brésil dans son aire d'allégeance. Le Traité de Tordesillas (1494), signé par les deux pays, partagea ainsi entre eux les nouveaux mondes à évangéliser, de part et d'autre d'un méridien passant à l'ouest des Açores.

Trois ans plus tard, Vasco de Gama franchissait le Cap des Tempêtes — auquel le roi du Portugal Jean II avait substitué le nom symptomatique de « Cap de Bonne Espérance » — et parvenait en Inde (1498), inaugurant ainsi pour le compte du Portugal la nouvelle voie maritime du sud-est vers l'Asie.

On n'avait pas encore rencontré le Grand Khan, ni l'Empereur de Chine, ni de façon certaine le Cathay et la Chine du Sud, mais on pensait ne pas en être loin. On avait trouvé de l'or et des épices, on avait trouvé la route des « Indes », à l'Occident comme à l'Orient. L'appellation « Indes occidentales », héritage direct de cette première division, de cette première illusion, résistera à quatre siècles de mise au point. La présence d'or, d'épices et d'autochtones dans les Caraïbes allait entretenir cette homologie trompeuse, cette identité illusoire [4], au point d'en faire jaillir un mythe : l’« Indien » (occidental), qui deviendra bientôt le « bon sauvage », importante figure de l'idéologie du siècle des lumières, avec son pendant oriental « le sage Chinois ».

Face à la nouveauté, à l'inconnu, à l'étrange, à l'étranger, il fallut adopter de nouveaux systèmes de valeurs et de mesures ou adapter les anciens. Les rapports de forces ne furent pas absents de ces démarches, y compris dans le choix et l'appropriation des « lieux » de référence servant de base à ces systèmes, que ce soit pour la mesure des distances terrestres (cf. les déplacements du premier méridien, des Canaries à Paris puis à Greenwich), pour la mesure du temps (cf. la difficile substitution du calendrier grégorien au calendrier julien et aux autres calendriers) ou pour la mesure de l'« humanité » (cf. l'âpreté des débats sur l'âme des « Sauvages » et des « femmes »).

L'onomastique des terres-nouvelles ne resta pas non plus longtemps neutre : les Terre-Neuve, Tierra-Nova, Terra-Nova, Newfoundland, Novaïa Zemlia ne sont que des désignations résiduelles des temps de la découverte, très vite suivis par les temps de l'appropriation.

[179]

Quand le contact avec les autochtones fut établi, on s'empressa au nom de « l'humanité » chrétienne (excluant les païens, idolâtres, cannibales, rebelles et vagabonds, etc.) de leur dénier tout titre sur leurs terres, ce qui permit de considérer celles-ci comme « vacantes et sans maître » et de se les approprier en vertu des commissions royales délivrées aux découvreurs et de constats notariés. Le modèle de la « reconquête » ibérique inspira la conquête de nouvelles terres [5].

Il devenait simple, ensuite, de consacrer symboliquement cette appro­priation par une cartographie et par une dénomination appropriées, extension ou duplication de l'anthroponymie ou de la toponymie des mandants ou de leur pays.

Tel fut le contexte dans lequel trois pays d'Europe, l'Angleterre d'abord, la France ensuite et plus tard la Hollande, en réaction contre l'hégémonie ibérique, manifestèrent le « Syndrome chinois » principalement au XVIe et au XVIIe siècles. Ses effets devaient néanmoins se prolonger jusqu'au XIXe siècle.

L'ampleur de ce syndrome, phénomène d'élites et phénomène nordique, semble avoir été négligée par l'historiographie moderne, que ce soit en raison d'une orientation plus méditerranéenne : (l'analyse de l'immense richesse documentaire inventoriée en Europe du Sud) ; ou plus médiévale, comme le prouve le renouveau des études portant sur cette période ; ou en raison de ses intérêts pour des phénomènes plus économiques ou sociaux ; ou plus en rapport avec les représentations populaires. Cette histoire nous a magistra­lement démontré comment une surévaluation des personnages, des dates ou des lieux pouvait masquer la complexité des situations, des tendances et des causes, comment aussi les « mentalités » formaient système et à quel point la moyenne et la longue durée pouvaient élargir les perspectives de l'historien.

Mais n'y a-t-il pas un autre danger qui guette l'analyste du passé, en raison de sa participation à l'idéologie de ses contemporains, celui de sous-évaluer ou de démembrer des ensembles de représentations culturelles — propres à des époques antérieures — les privant de la sorte de leur valeur de signe. Il est étonnant en effet de constater que les traces laissées par ce que nous avons appelé le « Syndrome chinois » sont mentionnées dans beaucoup de travaux d'historiens, dans de nombreux récits de voyage, qu'elles figurent en grand nombre sur les cartes et globes terrestres, mais que, faute d'être mises en perspective ou en rapport, elles restent dispersées, résiduelles et comme fossilisées par un étrange obscurcissement du savoir.

On dirait que le statut de « science-fiction surannée » qui leur est incons­ciemment attribué, avec la distance historique, les exclut par le fait même, et de la science, et de la littérature, et de l'histoire [6].

Les Terre-Neuviens, devenus marginaux dans un Canada en expansion, ont oublié que leur île fut la première péninsule asiatique reconnue par l'Europe du Nord, au temps de Christophe Colomb. Les New Yorkais n'imaginent plus qu'une partie de leur espace urbain, la rivière Hudson, conduisait à la mer de Chine alentour de 1609. Les touristes de la baie de Pemlico auraient du mal à croire que pendant plus d'un demi-siècle cette baie fut la Mer de Chine ou son prolongement, après la découverte qu'en fit [180] Verrazano en 1524. Les habitants de Montréal ne savent plus pourquoi un quartier de leur ville reçut le nom de LaChine (en 1669). Les pêcheurs de Gaspésie, quand ils traversent la baie des Chaleurs et longent le Cap d'Espérance, sur l'île Miscou, ignorent que Jacques Cartier nomma ainsi ce cap dans l'espoir d'arriver, par là, à la Mer de Chine (1534).

Les Amérindiens des Grands Lacs seraient surpris d'apprendre qu'au XVIIe siècle un « ambassadeur » partit de Québec à la rencontre de leurs ancêtres, vêtu d'une robe de Chine, pensant qu'ils étaient des Chinois... et que les Jésuites apportèrent au Canada un des premiers lexiques franco-chinois (1740) avec sans doute la même idée. Les Inuit de Frobisher Bay (sur l'île de Baffin) ne savent certainement pas que l'enlèvement de l'un d'entre eux, par Frobisher (en 1576), faillit provoquer un incident diplomatique entre l'Angleterre et la Russie, car on l'avait pris pour un Tartare, un habitant des régions situées au nord de l'Asie... que revendiquait Ivan le Terrible.

Ceux du détroit de Bering seraient amusés s'ils savaient qu'Henri IV et Sully avaient prévu en détail la construction de forts français de part et d'autre de ce détroit afin d'en contrôler le trafic avec la Chine (1609). Les Hollandais seraient ravis d'apprendre comment l'un d'entre eux (en 1670) berna Louis XIV et Colbert en leur faisant croire qu'il avait le secret d'un itinéraire pour se rendre en Chine par le nord-ouest. Quant à Mao Tsé-Toung, il aurait peut-être été content de lire les nombreuses lettres d'amitié adressées par les plus grands Rois et Reines d'Europe à l'Empereur de Chine, lettres qui ne parvinrent jamais à destination et qui proposaient à la Chine des relations commerciales privilégiées.

Des Français sinophiles enfin, s'empresseraient peut-être de mettre en valeur le quart-livre de Rabelais, à côté du petit livre rouge de Mao, s'ils savaient qu'il raconte le voyage de Pantagruel vers la Chine (Cathay) — pays de la Dive bouteille — par le mystérieux passage du nord-ouest...

Et pourtant tous ont accès à une histoire maintenant universelle, dont ils portent le poids et vivent quotidiennement les effets. On pourrait penser que tout ceci serait de l'ordre du fait divers si des dizaines de navires (des centaines selon certains), des milliers de vies humaines et des millions d'équivalents-dollars n'avaient, au cours des siècles, été sacrifiés à une illusion, et si, de la désillusion sublimée, n'avait émergé ce qui allait contribuer à former le capitalisme anglo-saxon, à partir de compagnies de colonisation, compagnies de pêche à la morue ou à la baleine, compagnies de traite des fourrures, de commerce maritime avec les Antilles, de plantations de tabac, etc. ; ce qui allait contribuer à former aussi la « démocratie américaine », nouveau modèle de société issu de l'idéologie puritaine et de l'héritage méditerranéen.

Nous essayerons dans cet article de retracer les conditions d'apparition et de développement de ce syndrome chinois : ses symptômes font figure aujourd'hui d'incompréhensibles illusions qui servirent cependant de trame, durant près de quatre siècles, à là plupart des voyages de découverte, des tentatives d'implantation et des récits de voyages de l'Europe nordique : illusion d'abord d'une route nordique vers l'Asie, autre que celles qui étaient contrôlées par les Portugais, les Espagnols, les Vénitiens, les Turcs et Arabes, [181] illusion aussi d'une proximité géographique de la Chine du Nord (le Cathay de Marco Polo) dont l'identité de latitude avec l'Europe était mesurable mais dont l’altérité de longitude était immensurable [7].

Jamais l'Europe du nord ne fut par la pensée plus proche de la Chine. Jamais le détroit qui en commandait la route nordique (détroit d'Anian des cartes anciennes, devenu le détroit de Bering) n'en fut empiriquement plus éloigné. C'était peut-être même le point du globe qui en était le plus éloigné avant que les isthmes de Panama et de Suez ne fussent percés.

L'illusion d'une route nordique, qui par un étrange retour des choses allait devenir une réalité avec l'avènement des liaisons aériennes intercontinentales et des submersibles atomiques, correspondit à la diffusion des idées de Ptolémée sur la rotondité de la Terre auxquelles s'ajoutèrent les rapports des nouvelles découvertes, et bientôt l'usage généralisé de globes terrestres.

La concentration des continents européen et asiatique autour des zones arctiques y ressortait nettement et, si l'on considère l'extension longitudinale erronée de l'Asie et la sous-évaluation de la circonférence de la terre dans les estimations de l'époque, on comprend que la route la plus courte entre l'Europe et la Chine ait semblé être celle du Nord.

Au XVIIe siècle, les supputations des cartographes et des navigateurs évaluaient à six mois la durée d'un voyage en Chine aller-retour, par la voie nordique. C'était quatre fois moins que la durée des voyages portugais et espagnols par l'est ou par l'ouest. C'était aussi l'espoir de réaliser le voyage dans une même saison de navigation. A cette époque en effet, guerre et navigation avaient habituellement lieu entre les équinoxes de printemps et d'automne, soit au cours d'une demi-année. On désarmait et on prenait ses quartiers d'hiver chaque automne. Et puisque nous parlons de problèmes d'espace-temps, soulignons à quel point cette problématique est au cœur même du sujet que nous étudions ici.

C'est avec un système d'espace-temps fort de sa nouvelle technicité mais^ considérablement dépouillé de sa richesse linguistique et sémantique, autant que de son adaptabilité aux situations empiriques, que les voyageurs occidentaux affrontèrent les systèmes amérindiens très riches en démonstratifs locatifs et en toponymes descriptifs.

De ce décalage sont nés les pires malentendus, les plus grandes illusions. Ce savoir empirique millénaire et si efficace qu'on a pu récemment [8] opposer de façon convaincante au nouveau savoir astronomique, à propos de la navigation, était également mis en œuvre pour les déplacements terrestres et l'évaluation des distances et des durées. Dans les sociétés amérindiennes sans écriture, en particulier, il y avait des durées et des distances qui variaient suivant les saisons, suivant les régions, et l'on est surpris de la qualité et de la précision des performances que ces peuples étaient capables d'accomplir dans leurs voyages terrestres ou maritimes.

Les cartes anciennes du XVe siècle avaient encore un relent d'empirisme, elles étaient souvent orientées selon les lieux ou les points de vue prévus pour leur utilisation plutôt que selon un axe nord-sud, absolu, comme cela devint l'habitude par la suite ; c'est donc la capacité de lecture différentielle de l'espace et du temps — si commune aux cultures « pérégrines » autochtones [182] des régions colonisées — que l'Occident perdit peu à peu, au profit d'un savoir beaucoup plus rigide et dont l'efficacité ne fut proportionnelle qu'à   1 la précision de ses instruments de mesure de l'espace et du temps.

Mais revenons à la fin du XVe siècle, point de départ de notre exploration dans le temps, au printemps 1497. En Espagne Christophe Colomb, revenu depuis une dizaine de mois de son deuxième voyage de « grande découverte » relisait Marco Polo et Ptolémée, compilait mappemondes et globes pour tenter de corriger la carte de l'Asie et d'y situer les terres qu'il avait découvertes. Contre l'évidence insulaire, il voulait que Cuba soit une presqu'île asiatique... Il lui faudrait un troisième voyage pour essayer de clarifier les obscurités de ses observations, par exemple l'orientation de « Cipangu » qui apparaissait comme nord-sud dans les documents anciens alors que les terres qu'il venait de conquérir étaient orientées est-ouest.

Au Portugal on préparait enfin le « Grand Voyage » aux Indes, par le sud-est. Vasco de Gama surveillait les préparatifs de l'expédition dont il avait reçu le commandement, avec cet objectif. Après trois quarts de siècle de progrès constants dans l'art nautique, les Portugais se sentaient prêts, d'autant plus qu'ils étaient loin d'être convaincus par les prétentions espagnoles d'avoir atteint l'Asie, comme par les connaissances cosmographiques d'un Colomb.

En Angleterre, pendant ce temps, dans le fameux port de Bristol, le Génois Jean Cabot appareillait pour l'Asie, avec son bateau le « Matthew », selon une route nord-ouest familière, semble-t-il, aux pêcheurs de Bristol qui parlaient depuis quelques années de « nouvelles terres » dans cette direc­tion. S'agissait-il de l'île des « Sept Cités » ou de la « Brasil » mythique delà tradition irlandaise ? Etait-ce le Groenland des Vikings, ou encore l'extrémité de l'Asie ? Peu importait pour les aventureux pêcheurs.

Mais Cabot connaissait la littérature de voyage et les idées cosmographiques du temps ; il pensait donc parvenir aux confins de l'Asie par une route septentrionale (à l'ouest) plus courte que celle de Colomb. Il parvint en effet aux Terres-Neuves « asiatiques », y fit un atterrage sans rencontrer âme qui vive et en prit possession au nom du Roi d'Angleterre ; puis, après avoir longé les côtes, il remit le cap sur Bristol. Les Anglais lui firent un accueil triomphal lorsqu'ils surent qu'il était parvenu au pays du « Grand Khan » [9]. L'Angleterre fut donc la première à passer outre au monopole ibérique ; elle allait aussi dans les décades qui suivirent se libérer progressivement du joug romain (1531, 1559, 1570) [10].

Jean Cabot reprit la mer vers l'ouest, l'année suivante (1498), presque en même temps que Colomb effectuait son troisième voyage. Il songeait à fonder un établissement sur la côte asiatique afin d'en pousser plus loin l'exploration et d'y développer des activités commerciales au profit des Britanniques. Mais il mourut (1499) sans savoir la véritable identité des terres découvertes.

Colomb de son côté parvenait à l'embouchure de l'Orénoque et se posait sérieusement des questions sur la présence possible d'un nouveau continent, inconnu des anciens et rattaché à l'Asie et à l'Afrique par l'Antarctique. Ou bien, le fleuve qu'il venait de découvrir coulait-il du Paradis terrestre ? [183] Etait-ce le Gange ? Les lettres de Colomb aux souverains d'Espagne sont un curieux mélange d'imagination cosmographique et de mysticisme [11].

Mais l'Espagne comme le Portugal s'inquiétaient déjà des entreprises anglaises, empiétements dans leurs zones de partage. Et, alors que l'Ambassadeur d'Espagne faisait de vaines représentations au Roi d'Angleterre, le Portugal, qui venait de réussir le remarquable exploit d'ouvrir la route de l'Inde par le sud-est (Vasco de Gama, 1497-1500), décidait d'envoyer vers le nord-ouest une expédition dirigée par Gaspar Corte-Real (1500) afin de reconnaître les Terres-Nouvelles et d'y faire respecter ses droits.

L'explorateur aperçut bientôt le sud du Groenland qu'il prit pour l'Asie et comme les glaces l'empêchaient d'y accoster il continua à l'ouest jusqu'aux Terres-Neuves dans les eaux desquelles il nota la grande abondance des morues, puis il continua vers le sud, enlevant au passage une cinquantaine d'autochtones à diverses latitudes — certains étaient vêtus de peaux de bêtes, d'autres presque nus. Le navire de l'explorateur se perdit corps et biens pendant le voyage de retour, les deux autres parvinrent à Lisbonne.

Dès l'annonce de ces découvertes, de nombreux pêcheurs portugais, basques et français se mirent à fréquenter les eaux des Terres-Neuves et un cartographe portugais figura indûment Terre-Neuve dans la zone portugaise, par suite d'une mauvaise estimation des longitudes (Cantino, 1502). Il représenta le Groenland comme rattaché au nord-est, par un pont terrestre (Ponta d'Asia), à l'Asie, ce qui excluait tout passage vers Cathay par le nord-est.

Si nous faisons le bilan des connaissances géographiques exprimées par la cartographie à la mort de Christophe Colomb (1506), soit quinze ans environ après ses premières découvertes, nous voyons apparaître à propos des nouvelles terres, deux grandes hypothèses dont chacune aura des effets sur la représentation de leur étendue, de leurs caractéristiques et de leurs habitants, ainsi que sur la recherche de voies vers Cathay et le Japon.

La première hypothèse cherche à combiner les idées et découvertes des Génois Christophe Colomb et Jean Cabot et du Portugais Corte-Real ; elle reconnaît : — un nouveau continent (l'Amérique du Sud) rattaché par le sud à l'Antarctique et à l'Asie ; — des îles (les Caraïbes) appartenant aux archipels extrême-orientaux proches du Japon et de la Chine ; — une péninsule asiatique s'avançant au nord-est et comprenant les Terres-Neuves découvertes par Jean Cabot et Gaspar Corte-Real ; le Labrador (nom donné longtemps par les Portugais au sud du Groenland) y est aussi rattaché à l'Asie par l'ouest ou par l'est, selon les cartes.

Cette hypothèse impliquait que la recherche du passage vers la Chine devait se faire soit entre la « péninsule asiatique du nord » et les « îles » (Caraïbes), soit entre ces îles et les limites méridionales du continent sud-américain. Elle fut exprimée entre autres par les cartes du Vénitien Contarini (1506), du  Flamand Ruysch (1507) et du Génois Maggiolo (1508-1511).

La deuxième hypothèse reflète les découvertes et les idées du Florentin Amerigo Vespucci qui, au service de l'Espagne, avait longé le golfe du Mexique, de la Floride au Yucatan, puis au service du Portugal, celles du Brésil jusqu'à la  Patagonie   sans trouver de passage vers l'ouest (1501-1504). Vespucci

[184]

Fig. 2 - Carte simplifiée d'après Johann Ruysch (1507) qui fait ressortir les illusions de Colomb à propos des îles Caraïbes et de l'Amérique centrale et du continent austral (Amérique du Sud) ; les illusions aussi de Cabot et Corte-Real à propos du Groenland et des Terres-Neuves, péninsule asiatique. Les routes possibles vers Cathay se restreignirent rapidement à celle du nord et à celle du sud (flèches en tirets).

[185]

défendit pour la première fois l'idée d'un continent « américain » considéré, depuis le nord de la Floride jusqu'au sud du Brésil, comme un tout sans interruption, un Nouveau-Monde, véritable écran entre l'Europe et l'Asie — plus au nord, les Terres-Neuves de Cabot et de Corte-Real étaient peut-être des îles. Cette hypothèse, la plus en avance sur son temps, orientait la recherche d'une route pour l'Asie soit au nord des Terres-Neuves, soit entre celles-ci et l'« Amérique » du nord, soit encore au sud de l'Amérique. Elle est illustrée par la carte de Waldseemüller (1507) éditée à St-Dié et qui accompagnait la traduction de la cosmographie universelle de Ptolémée, enrichie par les données de A. Vespucci. L'Asie n'en était pas moins conçue comme très proche du nouveau continent. Cette carte se situait dans la tradition de celle de Cantino (1502), Canerio (1504), que Harisse (1892) appelle la tradition lusitano-germanique.

À côté de ces deux grandes hypothèses dont les erreurs et les exactitudes allaient être, au cours des siècles à venir, à l'origine de nombreuses illusions et découvertes, il faut en mentionner deux autres de moindre importance : l'hypothèse continentale d'une « Amérasie » qui faisait des Amériques le prolongement direct de l'Asie septentrionale, de la Tartarie, et rendait illusoire toute recherche d'une voie maritime par l'ouest ; le détroit de Magellan viendra cependant ouvrir un espoir de passage. Elle entraîna par contre l'exploration continentale de voies débouchant sur la mer de Chine et la recherche d'isthmes semblables à celui de Panama. L'autre courant, insulaire, lui, réduisait les Amériques à des archipels et suscita bien de faux espoirs chez les explorateurs qui crurent trouver le « passage » à chaque fois qu'ils rencontrèrent une baie de quelque importance. Nous y reviendrons.

Le fils de Jean Cabot, Sébastien, fit à son tour un voyage vers la « Chine », pour le compte de l'Angleterre (1508-09), qui le mena assez loin, au nord-ouest, dans l'Arctique. Il crut avoir trouvé le passage vers Cathay (peut-être le futur détroit d'Hudson) mais son équipage lui fit rebrousser chemin vers le Labrador méridional. Sa « découverte » n'eut pas de suite immédiate car Cabot en garda le secret et accepta une invitation de l'Espagne où il occupa les fonctions de Pilote du Roi (1515). Balboa venait de décou­vrir la « Mer du Sud » (l'Océan Pacifique) en traversant l'isthme de Panama (1513), et les explorateurs espagnols poussaient de plus en plus loin leurs découvertes (Honduras, Yucatan : 1509, Floride : 1513, Rio de la Plata : 1515-1516...) dans leur hâte d'obtenir une part du commerce avec l'Asie qui faisait déjà la fortune de Lisbonne, dont les navires, après l'Inde, la Malaisie et l'Indonésie (1512) avaient atteint la Chine du Sud (1513) [12].

C'était aussi le temps où la France sous la conduite de François 1er, fière de sa puissance militaire et victorieuse en Italie du Nord, commençait à s'intéresser aux ressources de l'Asie et des Nouveaux-Mondes, du partage desquels elle avait été exclue. Le succès des explorations ibériques que vint magistralement couronner l'exploit du Portugais Magellan (au service de l'Espagne) dont l'expédition (1519-1522) démontra, par l'expérience, la rotondité de la Terre, ouvrait un double accès à l'Asie, par le Levant et par le Ponant, par le sud-est et par le sud-ouest.

En regard de ces certitudes méridionales et des profits qu'elles ne tardèrent [186] pas à susciter, on était encore dans une totale incertitude à propos de l'aire septentrionale comprise entre les Terres-Neuves et « Cathay »[13] ; François 1er en profita pour diriger l'exploration française vers le Septentrion entre la zone espagnole qui ne dépassait pas le nord de la Floride et la zone des Terres-Neuves revendiquée par les Portugais, explorée par les Anglais et déjà très très fréquentée par les pêcheurs français [14].


Fig. 3. — Cartouche simplifié de la carte universelle de Martin Waldseemüller (1507). Dans cette synthèse conjecturale des découvertes et hypothèses, Waldseemüller s'inspire beaucoup de Amerigo Vespucci. On y voit le tracé continu des « Amériques », avant même que Balboa n'ait découvert le Pacifique, véritable barrière entre l'Europe et Cathay. Les voies maritimes vers l'Asie par l'ouest devaient donc être recherchées soit au nord-ouest soit au sud-ouest (flèches en tiret).


Profitant de l'accès au Pontificat de Jules de Médicis (1523), son allié, qui pouvait lui garantir une certaine caution morale en cas de découvertes, il envoya (1524) le Florentin Verrazzano, avec une caravelle et pour huit mois de vivres, à la recherche d'une voie nord-ouest vers Cathay.

Etrange destin que celui de cet aventurier et navigateur florentin, humaniste et cosmographe, recruté par François 1er comme l'avait été quelques années auparavant un autre Florentin renommé, Léonard de Vinci (mort en 1519). Ils se croisèrent peut-être mais autant les œuvres du génial artiste sans naissance, ses intuitions et ses expérimentations scientifiques avant-gardistes restèrent méconnues pendant des siècles, en dépit de sa longévité et de l'amitié que lui prodiguèrent les grands, autant les illusions de l'aventurier-géographe  connurent  une  très grande diffusion et donnèrent [187] lieu à une école géographique — Harisse l'appelle la « cartographie verrazzanienne » [15] — dont l'influence se fit sentir dans la plupart des projets de colonisation de l'Amérique du Nord aux XVIe et XVIIe siècles ; lui dont la vie fut brutalement interrompue lors d'une escale aux Antilles (1528) où, dit-on, il fut tué et mangé par les Indiens Caraïbes, sous les yeux de son équipage [16].

Parti de Dieppe, Verrazzano longea les côtes nord-américaines depuis la Floride espagnole jusqu'au Cap breton, dressant au passage la première carte continue de la façade atlantique du continent ; il confirma ainsi les hypothèses de A. Vespucci et de Balboa à propos d'un continent américain séparé de l'Afrique et de l'Asie au moins pour ses parties méridionales et centrales et pour son moyen nord. Naviguant à vue, le long des côtes, avec de brefs atterrages, il n'avait qu'une idée très vague de la profondeur des terres qu'il voyait de la mer...

On crut pendant près d'un siècle, à sa suite, en Europe du Nord, que la largeur du continent nord-américain oscillait entre cent et quatre cents milles, ce qui expliquera l'étrange découpage des terres de colonisation qui seront allouées au début du XVIIe siècle à des Compagnies anglaises et qui, à partir d'un front de mer d'environ cent cinquante milles de large, iront d'une mer à l'autre.

S'agissait-il d'un chapelet d'îles, comme celui des Caraïbes, ou d'une bande de terre comme celle de l'Amérique centrale ? On ne pouvait que présumer la réponse à ces questions ; un passage vers Cathay pouvait être dissimulé derrière la moindre anfractuosité côtière...

À la hauteur du Cap Hatteras (en Caroline du Nord) l'explorateur crut découvrir un isthme comparable à celui de Panama et qui séparait l'Atlantique de la Mer de Chine, la « Mer de Verrazzano » (en fait l'actuelle baie de Pamlico). Cette illusoire « Mer de Verrazzano » fut consacrée par une longue lignée de cartographes et non des moindres. Voici comment il décrivit cet isthme dans la lettre qu'il écrivit au Roi, le 8 juillet 1524, à bord de la « Dauphine » mouillée à Dieppe.

Mon intention était de parvenir, au cours de cette navigation au Cathay et à l'extrémité orientale de l'Asie ; je ne pensais pas rencontrer un tel obstacle du côté de la terre nouvelle que j'ai découverte. Si j'estimais, en effet, pour certains motifs, devoir trouver cette terre, je pensais qu'elle offrait un détroit permettant de passer dans l'océan oriental... [17].

... Nous appelâmes ce lieu Annonciata en raison de la date de notre arrivée, jour où nous découvrîmes un isthme large d'un mille et long de deux cents milles environ, à travers lequel, du havre, la mer orientale était visible entre l'ouest et le nord qui est sans nul doute celle s'étendant à l'extrémité des Indes et à celle de la Chine et de Cathay. Auquel isthme celui qui l'a découvert a donné le nom d'isthme de Verrazzano, de même que toute la terre trouvée a reçu le nom de Francesca en l'honneur de notre François... [18].

... Nous naviguâmes le long de cet isthme avec l'espérance tenace de trouver quelque détroit ou mieux un promontoire qui achevât cette terre vers le nord, afin que nous puissions nous rendre jusqu'au bien heureux rivage de Cathay... [19].

N'ayant pas trouvé de détroit pour traverser l'isthme, l'explorateur accosta un peu plus au nord, dans la région de la baie de Cheasapeake, qu'il [188] baptisa l’Arcadie ; c'est là que soucieux de rapporter des preuves de sa découverte à ses commanditaires il enleva de force un jeune Indien de huit ans qu'il ramena en France...

Nous voulûmes aussi nous emparer de la jeune femme qui était très belle et de haute stature... Nous ne pûmes réussir, tant elle criait, à l'entraîner à la mer... comme nous devions traverser une certaine étendue de bois et à cause de l'éloignement du navire, nous décidâmes de l'abandonner et de n'emmener que l'enfant... [20].

De retour à Dieppe après six mois de voyage, Verrazzano dut attendre quatre ans avant de pouvoir repartir vers l'ouest, en raison des difficultés militaires de la France. Ce fut son dernier voyage.

Charles Quint ne voyait pas d'un bon œil cette intrusion des Français dans cette partie du monde qui lui revenait. Des corsaires français ne venaient-ils pas de capturer trois de ses galions transportant le trésor de Motecuzoma ? Aussi dès qu'il eut vent de l'expédition de Verrazzano, se laissa-t-il facilement convaincre par Esteban Gomez, un ancien compagnon de Magellan, qu'un passage par le nord-ouest serait plus économique pour rejoindre les « Îles aux Épices ». Il lui confia donc une caravelle afin de trouver un passage au nord de la Floride (1524-1525). Gomez revint sans avoir trouvé le passage mais avec cinquante-huit esclaves indiens capturés en chemin ; Charles-Quint les fit libérer.

Sébastien Cabot fut à son tour envoyé par Charles-Quint en 1526 à la tête d'une expédition espagnole de quatre navires « pour la découverte de Tharsis, d'Ophir et du Cathay oriental » [21] par le sud-ouest. Elle ne dépassa pas le Rio de la Plata et Cabot rentra à Séville avec un seul navire, en 1530. Entre temps, Henri VIII d'Angleterre avait envoyé John Rut avec deux navires (1527) pour établir des relations commerciales avec l'Asie en contournant l'Amérique par le nord ; l'expédition fut arrêtée par les glaces et redescendit le long des côtes du Labrador puis longea la côte atlantique de l'Amérique jusqu'aux Antilles sans avoir trouvé de voie parallèle pour réaliser son objectif. La même année parut à Londres la « Declaration of the Indies » de Robert Thorne, marchand de Bristol résidant à Séville et ami de Sébastien Cabot. L'auteur y affirmait, carte à l'appui, l'existence d'une route pour l'Asie par le nord-ouest et même par le pôle, route deux fois plus courte que celle des Portugais et des Espagnols.

C'est alors (1533) que François 1er ayant eu la satisfaction d'obtenir une déclaration du Pape Clément VII — dont la nièce Catherine de Medicis venait de devenir la bru — à l'effet que les droits de l'Espagne et du Portugal ne concernaient que les terres découvertes avant 1493, décida d'envoyer Jacques Cartier en 1534 pour continuer le travail entrepris par Verrazzano : « pour voyager, découvrir et conquérir à Neuve-France ainsi que trouver, par le nord, le passage de Cathay » [22], entendons au nord de la région explorée par le Florentin puisque c'était là que les témoignages des divers explorateurs laissaient le plus de chance d'en trouver un.

Cartier découvrit un premier détroit (Belle Isle), qui commandait l'entrée d'une sorte de mer intérieure puis il parvint à une large ouverture (la baie des Chaleurs)   qu'il prit pour  le  passage  recherché, nommant aussitôt « Cap [189] d'Espérance » la pointe de l'île Miscou située à l'entrée sud de l'ouverture : « ... pour l'espoir que abvions de y trouvés passaige... » [23].

Le relief prouva bientôt qu'il s'agissait d'une baie. Après avoir quelques jours plus tard planté une grande croix avec écusson fleurdelysé sur la côte et enlevé de force les deux fils d'un chef iroquois venus le visiter, Cartier reprit sa recherche plus au nord et tenta de traverser un détroit séparant la côte nord de l'île d'Anticosti qu'il prenait pour une presqu'île.

... nous rangasme lesdites terres, tant d'une part que d'autre, faissant le noruoest pour veoyr s'il c'estoit baye ou passage... sans jamais pouvoyr gagner dedands icelle plus que envyron XXV lieues, pour la difficulté des grands ventz et maréez contraires qui là estoient... [24].

Incapables de lutter contre les éléments, il décida avec son équipage de retourner à Saint-Malo et d'exploiter sa présumée découverte lors d'une exploration ultérieure. Les résultats, somme toute assez maigres, de ce premier voyage, parurent suffisamment prometteurs à l'Amiral Chabot pour qu'il remette à Cartier une nouvelle Commission royale l'engageant à poursuivre la recherche.

En 1535, il repartit donc avec trois navires et les deux jeunes Iroquois, Domagaya et Taignoagny, qui maintenant se débrouillaient en français. On emportait aussi des vivres pour un an et demi. Ils réussirent cette fois à franchir le détroit de Saint-Pierre entrevu l'année précédente au-delà duquel Cartier, aidé de ses deux interprètes, découvrit une baie qu'il nomma Saint-Laurent et s'initia peu à peu à la géographie du grand fleuve qui allait « toujours estroississant jusques à Canada ; et puisque l'on treuve l'eaue doulce audit fleuve, qui va si loing que jamays homme n'avait esté au bout... » [25].

N'était-ce pas enfin la voie tant recherchée ? Parvenu à Canada d'où provenaient ses interprètes, Cartier remonta sans eux le cours du fleuve jusqu'aux premiers rapides d'où il gagna Hochelaga, important village iroquois situé sur l'île devenue depuis Montréal. Le contact fut chaleureux mais bref et Cartier revint en hâte préparer ses quartiers d'hiver à l'emplacement du futur Québec. L'hiver fut très rude pour les Français qui le printemps suivant s'empressèrent de lever l'ancre, ramenant avec eux dix Iroquois — dont le chef Donnacona — qu'ils avaient retenus prisonniers, et quelques pépites d'or travaillées qui provenaient, selon les autochtones, d'une fabuleuse région : le royaume du Saguenay. Donnacona affirmait être allé en personne dans cette « Terre du Saguenay, où il y a infiny or, rubiz et aultres richesses, et y sont les hommes blancs comme en France et accoutreéz de draps de laine... » [26].

Deux routes y conduisaient ; la première étant l'actuelle rivière Saguenay, « ... ripvière fort parfonde et courante qui est la ripvière et chemyn du royaume et terre du Saguenay » [27]. La seconde étant en amont d'Hochelaga : « ... le droict et bon chemin dudict Saguenay, et plus seur, est par ledict fleuve, jusques audessus de Hochelaga, à une ripvière qui descend dudict Saguenay et entre audict fleuve ce que avons veu, et que de là sont une lune à y aller... » [28].

On pouvait donc se rendre au Saguenay par voie d'eau par l'est comme par l'ouest. Cartier en conclut que la région située au nord du Saint-Laurent [190] entre les deux routes, était une île... Il y avait là de quoi exciter l'imagination des moins crédules quant à la proximité de l'Asie.

L'expédition arriva en France au moment d'une nouvelle guerre contre l'Espagne et il fallut attendre le Traité de Nice (1538) pour donner suite à ces voyages. François 1er n'en avait pas moins été enthousiasmé par les promesses que laissaient entrevoir le récit de Jacques Cartier, les quelques morceaux d'or rapportés et le témoignage du chef Donnacona sur les richesses du Saguenay. On était certainement près du but, près de Cathay, comme semble l'impliquer le texte de la nouvelle Commission royale qui fut remise à Cartier (1540), l'envoyant par l'occident au « bout de l'Asie », aux Terres de « Canada et d'Hochelaga... et jusques en la terre de Saguenay » [29]. À ce mandat s'en ajouta un autre, celui de convertir au catholicisme les indigènes à qui une Encyclique du Pape Paul III (1537) venait justement de reconnaître la qualité d'hommes ; Donnacona et quelques-uns de ses compagnons furent ainsi baptisés en grande pompe.

L'orientation de l'expédition fut néanmoins modifiée en un projet de colonisation dont la direction fut confiée, par faveur royale, au réformé Larocque de Roberval. Et comme les préparatifs prenaient plus de temps que prévu, Cartier fut envoyé, au printemps 1541, avec une partie seulement de l'expédition. Parvenu à Canada, il reprit contact avec les Iroquois — il n'avait ramené de France aucun des dix otages enlevés cinq ans auparavant ; le chef Donnacona était mort ainsi que huit de ses compagnons — et hiverna non loin du lieu de son précédent séjour.

C'est alors qu'après d'infructueuses tentatives pour se rendre au « Royaume du Saguenay », il crut découvrir sur les rives du Saint-Laurent des diamants et de l'or ; tout à sa découverte, il s'empressa d'appareiller pour la France. Sur le chemin du retour, il croisa le reste de l'expédition, conduite par Roberval, mais en dépit des ordres reçus, il lui faussa compagnie et mit le cap sur l'Europe, avec ses « trésors ». Sa désillusion en fut grande lorsqu'il apprit de la bouche des experts consultés que la cargaison précieuse n'était que cristaux de roche et pyrite de fer. L'expression « faux comme un diamant du Canada » survécut à cette mésaventure.

Roberval, privé de son pilote et guide auprès des Indiens, échoua complè­tement dans son essai de colonie, mais avant d'être rapatrié l'année suivante (1543) par ses navires de ravitaillement, il explora à son tour la route du Saguenay sans plus de succès et envoya alors son meilleur capitaine, Jean Alphonse, contourner les terres au nord du Saint-Laurent à la recherche d'un passage vers la Chine.

Alphonse, qui avait à son actif de nombreux voyages d'exploration sous pavillon portugais et français, connaissait l'Extrême-Orient jusqu'à la mer du Japon ; il longea les côtes du Labrador et navigua vraisemblablement jusqu'au détroit de Davis. Le récit qu'il fait (1544) de ce voyage contient quelques remarques à propos des terres visitées, en particulier l'embouchure de l'actuelle rivière Saguenay : « semble que ce soit ung bras de mer, pour raison de quoy j'estime que ceste mer va à la mer Pacifique ou bien à la mer du Cattay... » [30].

À l'automne 1543, tout le monde était de retour en France.

[191]

Dans le même temps, deux événements majeurs survenaient aux antipodes, aux portes de la Chine. En 1542, Villalobos réalisait la première liaison Mexique-Philippines, premier échelon de la colonisation espagnole dans cet archipel qui bientôt drainerait vers le Mexique, l'Amérique du Sud et l'Espagne une partie des produits d'exportation chinois. La conquête du Mexique était alors achevée et celle du Pérou assez avancée [31].

En 1543, pour la première fois, des Européens (Portugais) débarquaient au Japon, ouvrant la voie au commerce occidental et à l'action missionnaire dans l'Empire du Levant et par voie de conséquence, en Chine.

La durée des voyages entre l'Europe et l'Extrême-Orient constituait cependant un énorme handicap — il fallait de trois à six ans au XVIe siècle et de deux à trois ans au XVIIe siècle pour faire l'aller-retour — qui inciterait, pendant deux siècles encore, les pays du Nord européen à rechercher un raccourci nordique. Mais pour au moins quarante ans, c'en était fini de cette recherche par la voie du nord-ouest. Après la mort de François 1er (1547), ce fut Rabelais qui en prit le relais, sur le plan de l'imaginaire, en en faisant le thème de son quart-livre (1548) et des aventures de Pantagruel :

et à l'heure »opportune ils firent voile au vent d'est selon lequel le pilote amiral... avait tracé l'itinéraire et dirigé l'aiguille de toutes les boussoles. En effet son avis, et c'était aussi celui de Xenomane, vu que l'oracle de la dive Bacbuc était près de Cathay, en Inde supé­rieure, était de ne pas suivre la route ordinaire des Portugais qui... font... un voyage interminable ; ils préféraient suivre au plus près le parallèle de l'Inde en question et tourner autour de ce pôle par l'occident afin de l'avoir en naviguant sous septentrion, sous la même latitude qu'aux Sables-d'Olonnes, sans s'en approcher davantage, de peur d'entrer et de se trouver pris dans la mer de glace. Suivant ainsi ce détour régulier par ce même parallèle qui à leur départ, était à leur gauche, ils le retrouveraient sur leur droite, du côté du Levant. Il leur advint un profit incroyable. En effet, sans naufrage, sans péril, sans perte des leurs, et en grande sérénité... ils mirent moins de quatre mois pour faire le voyage, voyage que les Portugais feraient à peine en trois ans avec mille ennuis et d'innombrables dangers [32].

Quant aux malheureux compagnons de Roberval, ils inspirèrent à Marguerite de Navarre certains des plus émouvants passages de son Heptameron (1559).

L'incidence de ces voyages (1508-1544) sur les représentations cosmographiques des nouveaux espaces explorés se traduisit d'abord par un abandon progressif des hypothèses « insularisantes » qui considéraient comme des îles tous les territoires découverts, sur le modèle de Ptolémée-Behaim, avec un atlantique parsemé d'îles ; ses dernières applications seront entre autres le fait du Portugais Diego Homen (1558), du Hollandais Ortelius (1564) et des Britanniques John Dee (1582), Michel Lok (1582) et John Farrer (1651).

L'évidence d'un front continental atlantique s'imposait de plus en plus, surtout dans la cartographie espagnole. Restait l'inconnue de la largeur du continent et du tracé de ses côtes « pacifiques ». À ce sujet, l'influence des grandes hypothèses des années 1507 se faisait toujours sentir :

— À partir de l'hypothèse Colomb-Ruysch surévaluant l'extension du nord-est asiatique, on rattachait ce dernier au continent nord-américain qui devenait de la sorte un vaste prolongement péninsulaire du nord de l'Asie ; [192] cela excluait tout accès au Cathay par le nord et restreignait les voies possibles aux isthmes, comme celui de Panama ou celui de Verrazzano, aux routes fluviales à découvrir, ou enfin au détroit de Magellan, très au sud. Dans cette perspective « amérasiatique », le Pacifique nord était alors conçu comme un immense golfe sans communication marine avec l'arctique : Giacomo Gastaldi (1546), Euphrosine Ulpius (1542), Paolo Forlani et Ferrando Berteli (1565) illustrent cette représentation ainsi qu'Orontius Finaeus (1550), professeur de mathématique et cosmographe au Collège de France.

— À partir de l'hypothèse Vespucci-Waldseemüller, étendant la continentalité de l'Amérique du Sud à ses prolongements centraux et nordiques, on rattachait au continent américain les terres nouvelles découvertes par les Anglais, les Portugais et les Français, à l'exception du Groenland et des îles arctiques que certains figuraient comme des îles et d'autres comme un promontoire asiatique. On avait alors soit affaire à un long détroit septentrional, le « passage du nord-ouest » (qui ne fut reconnu qu'au XIXe siècle), conduisant à Cathay et séparant l'arctique asiatique, au nord, du continent américain, au sud (cf. le Globe de l'Ambassadeur, 1525-33, celui de Gemma Phrysius, 1537, cosmographe de Charles-Quint, et la carte universelle de Christian Sgrooten, 1592), soit affaire à des mers, au nord et à l'ouest du continent nord-américain, les fameuses « mer du nord » ou « mer de l'ouest », dont les accès seront recherchés par de très nombreux explorateurs, par voie fluviale ou maritime, au cours des deux siècles suivants (cf. Gérard Mercator, 1569, et Abraham Ortelius, 1570).

La configuration de ces mers donna lieu à plusieurs mythes dont se nourrirent bien des aventuriers à la recherche du raccourci vers Cathay : celui de l'isthme de Verrazzano, entre une « mer de l'ouest » et l'Atlantique, à deux mille kilomètres au nord de celui de Panama ; il orientera plusieurs tentatives de colonisation de la part de la France, de l'Espagne, de l'Angleterre et de la Hollande. Celui du « détroit d'Anian », entre l'Asie et l'Amérique ; il apparut pour la première fois sur la carte de Zaltieri (1566) et fut adopté par la cosmographie officielle jusqu'à ce que Cook y substitue le nom de « détroit de Bering » deux siècles plus tard ; il donna lieu aux localisations les plus fantaisistes jusqu'à la fin du XVIIIe siècle [33]. Ces représentations influèrent, on le comprend, sur celles que l'on élabora à propos des populations rencontrées dans les terres explorées, par exemple des autochtones de Floride, décrits par Verrazzano à François 1er [34]. On avait localisé les nouvelles terres, c'est leur mesure qui posait problème. Pour leurs occupants, la mesure en était facile (taille, couleur, force, nombre...) mais leur localisation dans les représentations de l'humanité suscitait encore bien des interrogations.

À la mort d'Henri VIII (1547), Sébastien Cabot, lassé de travailler pour l'Espagne, accepta une invitation de reprendre du service en Angleterre (1548). Chargé de donner des cours de cosmographie au roi Edouard VI, il faut bien placé pour sensibiliser son jeune souverain à son idée de rechercher une route nordique vers Cathay. En 1549, la publication de l'ouvrage de Herberstein : « Rerum moscoviticarum commentarii » [35] apporta justement des informations toutes nouvelles sur la géographie de la Russie, son commerce et ses voies de communication. Aussitôt, Cabot participa à la création de la Compagnie des « Marchands aventuriers pour la découverte des [193] contrées, Etats, îles et villes inconnues » (1551), dont il fut le premier gouverneur, compagnie qui deviendrait bientôt la « Compagnie de Moscovie » (1555). Elle avait comme objectif la découverte et l'exploration d'un passage nord-est ou nord-ouest vers Cathay et, en 1553, envoya trois navires pour contourner l'Asie par le nord-est. Cabot rédigea à cette occasion des instructions précises pour le chef d'expédition où l'on peut lire :

Si les gens paraissent disposer de pierres, d'or, de métaux, ou d'autres choses semblables sur le sable, vos canots peuvent se rapprocher pour observer ces choses, en jouant du tambour ou d'autres instruments qui peuvent les inciter à prêter l'oreille, leur inspirer le désir de voir et d'entendre vos instruments ainsi que vos voix. Mais maintenez-vous hors de danger et ne leur montrez aucun signe de dureté ou d'hostilité [36].

Fig. 4.Carte simplifiée de Bolognino Zaltieri (1566) montrant la Nouvelle France après les découvertes de J. Cartier. On y voit la première représentation du Détroit d'Anian qui sépare l'Asie de l'Amérique. Le terme « Anian » semble emprunté à Marco Polo et le premier texte connu mentionnant le détroit d'Anian est attribué à Giacomo Gastaldi, Venise, 1562.


La tempête, les glaces et l'hiver dispersèrent et décimèrent l'expédition dont un des navires, commandé par Chancellor, réussit néanmoins à rejoindre l'embouchure de la Dvina. De là, Chancellor gagna Moscou où le tsar Ivan le Terrible promit d'intéressants privilèges commerciaux à sa Compagnie. Pendant vingt-cinq ans, les intérêts des marchands de Londres allaient se concentrer sur la Moscovie, source d'importants profits. Ils pourraient ainsi contourner le réseau commercial hanséatique sans empiéter sur les zones ibériques. Chancellor se noya lors d'un voyage ultérieur (1555) et ce fut Borough, son capitaine, qui tenta encore une fois de forcer le passage du nord-est ; il [194] parvint jusqu'à l'embouchure de la Petchora (1556) mais y fut arrêté par les glaces.

Les ambitions du vieux Cabot avaient été quelque peu tempérées par l'avènement de Marie Tudor (1553), dont le mariage avec Philippe II avait consacré l'alliance avec l'Espagne ; il prit alors sa retraite du poste de gouverneur et mourut quelques mois plus tard (1557) sans avoir pu réaliser son rêve de trouver un passage nordique vers l'Asie, sans se douter non plus que, dès l'année suivante (1558), la publication par le vénitien Nicolo Zeno d'un fantastique récit de voyage et d'une carte de l'Arctique relancerait en Europe du Nord un intérêt passionné pour le passage du Nord-Ouest au sein de l'élite intellectuelle, commerçante, financière et politique de la Cité de Londres. Cet intérêt correspondit aussi à la montée d'Elisabeth 1ère sur le trône d'Angleterre et au renversement de politique que permit la mort de Marie Tudor (1558), c'est-à-dire la fin de la restauration autoritaire du catholicisme en Angleterre et de l'alliance privilégiée avec l'Espagne.

Le récit de Zeno, considéré maintenant comme fictif [37], était un mélange de données géographiques déjà connues et d'inventions ; son influence sur la cartographie et les explorations dura plus d'un siècle et illustre bien les rapports étroits qu'entretiennent les voyages, la science et l'imaginaire. Zeno prétendait avoir trouvé le manuscrit et la carte de son livre dans des papiers de famille. Il décrit les aventures de deux de ses ancêtres qui auraient voyagé à la fin du XIVe siècle dans des terres fabuleuses, au nord et au nord-ouest de l'Atlantique : l'île de Friesland avec son prince Zichmni, l’Estotiland où les gens possédaient des livres en latin, langue qu'ils ne comprenaient pas, l'île aux Pygmées, l'Engroneland, etc., autant de noms qui figurèrent bientôt sur les nouvelles cartes, y compris celles de Mercator (1569), le plus grand cartographe de l'époque. Sur la carte de Zeno, le Groenland s'étendait au nord-est jusqu'à l'Asie, coupant toute route par l'est ; par contre, un passage semblait possible au nord-ouest entre les îles.

Pendant ce temps, en France, la Réforme progressait et la qualité des appuis qu'elle recevait lui attira bientôt haine et persécution. L'Amiral de Coligny, qui devait s'y rallier (1560), patronna dès 1555 l'implantation de réformés dans une « France antarctique », au Brésil (1555-1560). La colonie ne survécut ni à ses querelles internes ni aux prétentions portugaises ; mais la marque qu'elle laissa dans la littérature de voyage n'en fut pas moins profonde, que ce soit à travers les œuvres du catholique André Thévet (Histoire de la France antarctique, 1557) ou du réformé Jean de Léry (Histoire d'un voyage fait en la terre de Brésil, 1578). Coligny ne se laissa pas décourager pour autant et, en 1562, il envoya le Huguenot Jean Ribault, un des plus hardis marins de Dieppe, avec trois navires, pour conduire sur les côtes de Floride un groupe de réformés français, dont plusieurs rescapés du Brésil, dans une nouvelle tentative de colonisation. Ribault, près de quarante ans après Verrazzano, suivit le même itinéraire atlantique que son devancier et longea les côtes de Floride jusqu'à la baie de Santa Helena qu'il appela Port-Royal. Il y débarqua trente volontaires et construisit un fort (Charlesfort), puis, avant de reprendre le chemin de la France, où il devait chercher d'autres colons et du ravitaillement, il tenta d'explorer la côte plus [195] au nord mais fut contraint par le mauvais temps de filer droit vers l'Europe. Quand il avait mis le pied en terre de Floride, à l'embouchure de la rivière Saint-John, il avait interrogé les Amérindiens qui s'y trouvaient.

... présentement nous les questionnâmes sur une certaine ville de « Serola » (Cibola, la ville mythique que les Espagnols recherchaient au Mexique), à propos de laquelle certains ont écrit qu'ils n'en étaient guère éloignés et qu'elle était située à l'intérieur du pays non loin de la mer du Sud... qu'on y trouve une grande abondance d'or, d'argent, de pierres précieuses et autres richesses et que les pointes de flèches sont en turquoises... ils nous firent savoir grâce à des signes que nous comprimes assez bien qu'avec leurs bateaux ils pouvaient s'y rendre par les rivières en vingt jours... [38].

Verrazzano   avait situé l'isthme, séparant l'Atlantique de la « Mer de Chine », à environ cinq cents kilomètres au nord de Charlesfort ; mais sur plusieurs   cartes   « dieppoises »,  réalisées  ultérieurement, figure un détroit menant à cette « mer de l'Ouest » ou « du Sud » ou « de Chine », la « mer de Verrazzano », détroit qui correspond exactement à la région de Port Royal, en particulier sur la « Mappemonde Harléienne » (1544) attribuée à Pierre Desceliers ou Jean Rotz [39]. La carte de John Dee (1582), visiblement inspirée par les précédentes, comporte, de son côté, et l'isthme de Verrazzano, et le détroit floridien qui débouche sur une sorte d'immense lac en communication avec la mer de Verrazzano. Enfin la carte de la Virginie de John White (1585) montre clairement un accès par Port Royal à une « mer » intérieure. Quand on sait que Jacques LeMoyne, un compagnon de Ribault, dressa lui-même une carte — elle ne fut publiée qu'en 1591 — où la baie de Port Royal est située à l'endroit d'un isthme séparant l'Atlantique d'une grande étendue d'eau — la mer intérieure de John Dee ou la Mer de Verrazzano — la conclusion s'impose que Ribault chercha à établir sa colonie près d'un accès à la présumée « mer de Chine ». Cette hypothèse est renforcée par le fait que, quatre  ans  plus   tard, l'Espagnol Pedro Menéndez de Avilés, après avoir anéanti la petite colonie française de Floride, envoya un navire le long des côtes  à la recherche du détroit menant au Pacifique avec pour mandat d'y établir un poste ; une tempête contrecarra ce projet. Menéndez avait certainement fait parler ses prisonniers avant de les exécuter et si l'on considère les répercussions catastrophiques qu'aurait eu pour le commerce espagnol le contrôle par les Français d'un passage à l'ouest, vers la Chine, on peut présumer que l'extrême cruauté des Espagnols à l'égard de leurs prisonniers fut en proportion de cet enjeu.

Ils ne furent pas les seuls à s'inquiéter de l'entreprise française ; les Anglais, qui concourraient, eux aussi, nous l'avons vu, pour la découverte d'un raccourci vers l'Asie, gardèrent prisonnier, en 1563, un des pilotes de la colonie floridienne, recueilli en mer, Barré, ainsi que Ribault lui-même, qui s'était réfugié à Londres lors de luttes religieuses en Normandie. Leurs cartes et leurs récits furent traduits en anglais et pendant près d'une centaine d'années servirent de base à la connaissance de cette région. Il reste aussi des traces d'un projet anglais de confier à Ribault la direction d'une expédition pour Cathay par le pôle nord [40].

L'Angleterre élisabéthaine était en pleine effervescence intellectuelle, politique et commerciale. La « course » en fut un des meilleurs instruments : [196] « course » aux idées, dans les hauts lieux du savoir européens, « course » à l'or et aux produits rares sur les routes maritimes ibériques, « course » au commerce lucratif aux marges, peu protégées, des empires commerciaux établis, « course » enfin aux frontières de l'imaginaire avec la poursuite de la pierre philosophale, ou de l’élixir de vie.

Fig. 5 - Carte de l'Arctique, reproduction simplifiée d'un manuscrit de John Dee (1582) On y voit les diverses voies d'accès au Cathay : que ce soit le grand lac floridien communiquant avec la mer de Verrazzano, le Saint-Laurent et les grands lacs communiquant avec la mer de Vermeil, le passage du Nord-Est longeant la Sibérie et celui du Nord-Ouest au nord de l'Amérique. À noter aussi la représentation du pôle avec ses quatre îles, ses quatre courants et son « maëlstrom » qui sera perpétuée par Mercator et qui est empruntée à l’Inventio Fortunatae (1360) dont le nom de l'auteur comme le manuscrit ont été perdus.


L'homme qui exprima le mieux la soif de connaissance cosmographique et de pouvoir de l'élite anglaise, dans la deuxième moitié du XVIe siècle, fut peut-être le mathématicien John Dee. De par la qualité de ses maîtres et correspondants tels que Petrus Nonnius, le grand mathématicien et cosmographe [197] portugais, Gemma Phrysius, cosmographe de Charles-Quint, Gérard Mercator, condisciple de Dee à Louvain et Orontius Finaeus, titulaire de la Chaire de Mathématique du Collège de France ; par la qualité aussi de ses amis et disciples, membres de l'entourage royal, dirigeants de compagnies commerciales ou d'institutions financières, grands corsaires et navigateurs... il joua un rôle considérable dans la recherche de voies maritimes vers Cathay, et la diffusion des connaissances géographiques et cosmographiques de son époque.

Versé dans l'astrologie et dans l'alchimie, il participa activement à la recherche de la pierre philosophale, à celle de la transmutation des métaux et à celle de l'élixir de vie ; son intérêt pour la découverte d'un raccourci vers la Chine fut en rapport direct avec la profonde attirance qu'exerçait le savoir ésotérique de la tradition alchimique chinoise sur les esprits anglais de la Renaissance. Cette passion philosophique « globalisante » valut à Dee, dans la dernière partie de sa vie, des accusations de sorcellerie et la destruction de son laboratoire et de sa bibliothèque [41]. Il fut néanmoins activement associé à la préparation des voyages à destination de la Chine par le nord et, contrairement à l'opinion de plusieurs de ses maîtres (Finaeus et Phrysius), il soutint la thèse d'un passage par le nord-ouest et d'un autre par le nord-est, comme Mercator et Ortelius.

Il situait cependant son « passage » du nord-ouest à une latitude plus méridionale (40 degrés latitude nord) que celui des cosmographes flamands (75 degrés latitude nord). Dès l'expédition de Chancellor il fournit aux navigateurs anglais instructions et instruments, afin de rendre plus scientifiques leurs opérations. La géographie mathématique avait pris pied en Angleterre ; elle allait s'y développer, à partir de ses acquis français et flamands et d'objectifs très pratiques, au même rythme que la navigation et le commerce. À peu près en même temps, une autre géographie mathématique, puisant aux mêmes sources, connaissait un développement parallèle et concurrent, à portée pratique elle aussi ; à Rome d'abord, puis à Paris et dans tout un réseau de collèges, l'Ordre des Jésuites en fit l'instrument fort efficace de son expansion missionnaire au service de la Contre-Réforme [42]. C'était justement le début de l'implantation de l'Ordre en Chine et au Japon, dans le sillage de Saint François-Xavier (1552).

Un nouveau succès de l'Espagne vint en 1565 fouetter l'amour-propre britannique et les ambitions commerciales de la Cité. Urdaneta, parti en 1564 du Mexique pour se rendre aux Philippines, avait découvert une route avec vents et courants favorables pour le retour, ce qui permettrait au Mexique espagnol de réaliser le vieux rêve de l'Europe nordique de commercer par l'ouest avec la Chine. Cela raviva en Angleterre le désir de doubler par le nord les routes de l'Ibérie catholique dont la richesse et la puissance faisaient l'envie de ses émules. La nouvelle mappemonde que venait de publier Ortelius (1564) n'établissait-elle pas des voies d'accès à la Chine au nord-est et au nord-ouest ?

Plusieurs récits et documents fictifs ou erronés attestaient par ailleurs l'utilisation de ces routes nordiques, nous l'avons vu, et les navigateurs-corsaires de l'Europe du Nord, craignant de moins en moins les Espagnols, [198] n'hésitaient plus à attaquer leurs établissements et leurs navires. Ce contexte de compétition allait entraîner au cours des deux siècles à venir la multiplication des entreprises et des découvertes — avec les illusions et les supercheries qui immanquablement les accompagnaient — à propos de raccourcis vers Cathay, au crédit de l'Angleterre d'abord, puis de la Hollande et de la France.

Cette même année (1565), Humphrey Gilbert adressa une supplique à la Reine Elisabeth pour qu'elle les autorisât, lui et ses frères, à aller découvrir le passage du nord-ouest. Il rédigea l'année suivante un texte plus élaboré sur ce projet, A Discourse of a Discovery for a new Passage to Cataia, qui ne fut publié que dix ans plus tard. Il y préconisait l'établissement d'un comptoir ou d'une colonie sur le continent nord-américain, au nord de la Californie, à la sortie du détroit débouchant sur la mer de Chine, par où passerait la route commerciale. Ces démarches ne reçurent pas l'agrément royal.

La Compagnie de Moscovie détenait toujours un droit d'exploration au nord-est comme au nord-ouest mais, trop préoccupée par ses activités commerciales, elle négligeait depuis quelques années les explorations. Sous les pressions du Conseil Privé et la sollicitation d'un célèbre corsaire, Martin Frobisher, volontaire pour explorer la route nord-ouest, Michel Lok, gouverneur de la Compagnie, accepta de financer en partie une expédition. John Dee fut chargé d'initier l'équipage à la navigation scientifique et le 7 juin 1576, Frobisher quittait l'Angleterre avec trois navires, salué par la Reine elle-même. Il était abondamment muni d'instruments, de plans et de cartes, en particulier celle de Zeno avec ses terres fictives.

Frobisher parvint bientôt en vue de la côte est du Groenland, qu'il prit pour l'île de « Friesland », décrite par Zeno, mais ne put y débarquer en raison des glaces. Malgré la perte d'un de ses navires et la défection d'un autre, il continua sa progression vers le nord-ouest et crut parvenir vers la fin de juillet au passage tant recherché. George Best, qui l'accompagna en 1577 et 1578, en fit la relation suivante :

... le 20 juillet... remontant le long de la côte vers le nord il aperçut un autre promontoire avec une vaste baie ou passage séparant deux continents écartés l'un de l'autre. Là il se heurta à de très hautes glaces..., il fut obligé par les vents contraires à louvoyer dans des détroits, sans parvenir à les franchir. Deux jours plus tard... la glace avait disparu... En conséquence, il décida de tirer au clair la nature de l'endroit pour voir sur quelle profon­deur ce golfe se prolongeait et chercher à savoir s'il pourrait le traverser et gagner une mer libre de l'autre côté... (il) y parcourut environ cinquante lieues, ayant de chaque côté, comme il l'a dit, une importante terre ou un continent. Cette terre qui se trouvait à main droite, alors qu'il voguait vers l'ouest était à son sens le continent asiatique. Elle était donc séparée de la terre ferme américaine, qu'il avait sur sa gauche, de l'autre côté du dit détroit. À ce lieu, il donna son propre nom et l'appela détroit de Frobisher à l'exemple de Magellan, qui à l'extrémité sud-ouest du monde avait découvert un passage en direc­tion de la Mer du Sud et l'avait appelé détroit de Magellan... [43].

L'explorateur était en cela fidèle aux hypothèses de Gemma Phrysius — le premier maître de John Dee — qu'illustrait aussi le globe des Ambassadeurs. L'arctique nord-américain y figurait en effet comme un promontoire asiatique coiffant le continent américain dont seul un détroit le séparait. Le faciès asiatique des Inuit rencontrés dans les parages renforça cette illusion qui aurait longue vie en Europe du Nord.  Voici comment il les décrit :

[199]

« Ces gens sont à mon avis en quelque sorte des Tartares ou plutôt des « Samowey » ayant les mêmes mœurs que ceux que l'on trouve dans le nord-est au-delà de la Moscovie » [44].

Plusieurs indigènes s'approchèrent du navire pour faire du troc et Frobisher, persuadé d'avoir convaincu l'un d'eux de le guider vers la « Mer de l'Ouest » (la Mer de Chine), l'envoya sur le rivage avec cinq matelots afin de préparer le voyage. On ne devait jamais plus les revoir.

Désespérant de retrouver ses hommes, le chef d'expédition tenta de capturer des otages pour les échanger contre ses marins, mais il ne réussit à en attraper qu'un en l'attirant avec des clochettes puis, levant l'ancre, il regagna l'Angleterre avec le prisonnier, son kayak et des échantillons de minerai recueillis sur le rivage parce qu'ils semblaient aurifères. Londres réserva aux voyageurs un accueil enthousiaste car on les croyait perdus.

L'étonnement fut grand, raconte Lok, lorsqu'on vit « L'homme étrange et... son embarcation qui parut un tel sujet d'émerveillement à toute la ville et à la partie du royaume qui en apprit l'existence qu'il ne semble s'être jamais rien produit de si prodigieux de mémoire d'homme » [45].

G. Best ajoute que Frobisher reçut les plus grandes louanges pour l'espoir qu'il apportait de trouver une voie vers Cathay. Le prisonnier, « l'homme de Cathay, », mourut quelques jours plus tard d'un refroidissement et le minerai « aurifère » fut remis à des affineurs pour être évalué. L'un d'eux, un Italien, abusa ses clients et leur remit de la poussière d'or ; cette mystification suscita la formation d'une nouvelle Compagnie, la « Compagnie de Cathay » dont Michel Lok, déjà gouverneur de la « Compagnie de Moscovie », fut choisi comme gouverneur, et deux nouvelles expéditions furent organisées, véritable ruée vers l'or de Cathay ; la Reine et plusieurs membres du Conseil Privé étaient au nombre des souscripteurs.

Frobisher repartit pour l'Arctique « asiatique » en 1577 et après avoir rejoint son « détroit » voulut renouer avec les « Tartares » pour retrouver ses matelots disparus. Mais les autochtones se tenaient sur leurs gardes et la rencontre dégénéra rapidement en bataille rangée. Il y eut parmi les indigènes beaucoup de blessés qui préférèrent se noyer dans la mer plutôt qu'être capturés. Trois d'entre eux, une femme, un enfant et un homme furent cependant pris et ramenés en Angleterre avec une cargaison de minerai. La Reine les accueillit à leur arrivée et, charmée par leur « humanité », elle autorisa l'homme à chasser en kayak ses cygnes royaux sur la Tamise. Ils moururent tous les trois peu de temps après [46]...

La fièvre de l'or avait saisi les actionnaires de la « Compagnie de Cathay » et quinze navires furent affrétés, en 1578, pour une nouvelle expédition dirigée par Frobisher. Ce fut, et pour longtemps, la plus importante flotte jamais envoyée dans l'Arctique. On projetait de construire un établissement le long du détroit de Frobisher et, à l'instar des Espagnols et de leurs colonies d'Amérique, d'en rapporter des tonnes de précieux minerais. L'Europe du Nord manquait dramatiquement de cet or qui affluait en Ibérie avec argent et pierres précieuses.

Les fabuleuses prises du corsaire Francis Drake en avaient donné un avant-goût à l'Angleterre dix ans auparavant. Et voilà que Drake était en [200] course à nouveau et capturait des galions espagnols transportant l'or du Pérou (1578). Il avait audacieusement contourné le Cap Horn et pensait rentrer en Angleterre par le fameux passage du Nord-Ouest dont de nombreux témoignages et documents situaient l'entrée ouest un peu au nord de la Californie. Il remonta jusqu'au 48e degré de latitude nord sans rien trouver, le froid lui fit alors changer de plan et revenir par l'ouest en complétant le tour du globe. On espérait pourtant beaucoup de la nouvelle route du Nord-Ouest pour la Chine, la plus courte de toutes, qui sans doute drainerait sous peu le trafic avec l'Asie et assurerait au pays qui en contrôlerait les accès un profit encore plus grand que celui du Danemark avec le Sund (Øresund).

Fig. 6. — Carte simplifiée de Michel Lok, le malheureux gouverneur des Compagnies de Moscovie et de Cathay ; l'un des promoteurs les plus acharnés de la recherche d'une route nordique pour la Chine. On y voit l'influence verrazzanienne et une synthèse des découvertes et des erreurs de l'époque.


De nouvelles illusions attendaient Frobisher. Il parvint au sud du Groenland qu'il croyait être l'île de Friesland et en prit possession au nom de l'Angleterre en la rebaptisant l'« Angleterre orientale » [47], puis égaré parle mauvais temps, il pénétra dans le détroit qui reçut plus tard le nom d'Hudson et qu'il prit pour une baie, puis il rejoignit son détroit qui, lui, était une baie.

[201]

Le bateau contenant les matériaux de construction destinés à la petite colonie ayant coulé dans la tempête, on dut renoncer au projet d'établissement et après avoir extrait et chargé une importante cargaison de minerai, on reprit le chemin de l'Angleterre. Bien des rêves s'évanouirent au retour, lorsque le minerai fut identifié avec certitude comme étant de la marcassite (bisulfure de fer naturel). La Compagnie de Cathay sombra dans la banqueroute et entraîna avec elle la ruine de Lok.

Par une étrange ironie du sort, une des conséquences imprévues de ces expéditions fut, au début de l'année 1579, la protestation énergique, auprès de la Reine Elisabeth, de l'ambassadeur d'Ivan le Terrible, Tsar de Russie, à propos de l'enlèvement de ses « sujets » par Frobisher... [48].

Ce dernier reprit son métier de corsaire, plus lucratif, et, associé à Drake, il réalisa de profitables campagnes aux Indes Orientales avant de s'illustrer contre l'invincible Armada et de mourir au cours d'une expédition militaire sur les côtes de Bretagne.

La faillite de la Compagnie de Cathay affecta la Cour et la Cité de Londres, mais n'arrêta pas pour autant la recherche d'une route nordique vers Cathay. Déjà, un autre projet avait reçu l'approbation royale, celui de Humphrey Gilbert et de son demi-frère Walter Raleigh, le favori de la Reine. Quelques semaines après le retour de Frobisher, leur flotte de sept navires partait en sens inverse pour aller fonder une colonie anglaise en Amérique du Nord. Gilbert, l'auteur du Discours sur la découverte d'un nouveau passage pour Cathay publié deux ans auparavant, passait à Londres pour un expert de l'Amérique ; Frobisher l'avait consulté pour ses expéditions. Ses lettres patentes l'autorisaient « à conquérir et à occuper toutes les terres païennes qui ne fussent pas encore aux mains des chrétiens » pour une période de six ans [49].

On ne possède pas d'indications précises sur le lieu de destination de cette première expédition de Gilbert, dont aucun navire ne réussit à rejoindre l'Amérique et qui tourna au fiasco ; les expéditions ultérieures nous éclairent cependant sur ses intentions.

Gilbert reprit pendant quelques années du service dans la Marine Royale sans abandonner pour autant ses projets, et en 1580 il partageait avec John Dee ses droits sur le front atlantique de l'Amérique du Nord, se réservant la partie méridionale située entre les 34e et 50e degrés de latitude nord, c'est-à-dire celle qu'avait longée et décrite Verrazzano. John Dee, quant à lui, se voyait attribuer la partie septentrionale, au nord du 50e degré (lat. N.), qui comprenait le golfe du Saint-Laurent, le nord de Terre-Neuve, le Labrador et le passage du Nord-Ouest [50].

La carte que dressa John Dee à l'intention de Gilbert, après leur entente (cf. carte 5 supra), permet d'affirmer de façon péremptoire que les deux hommes, aussi passionnés l'un que l'autre par la recherche d'un passage nordique vers la Chine, s'étaient concertés pour explorer méthodiquement tous les indices accumulés depuis près d'un siècle à propos d'un accès à l'ouest vers l'Asie, à savoir : — au sud, la région de Port Royal reconnue par Ribault mais revendiquée par l'Espagne, l'isthme de Verrazzano dont nous avons déjà parlé, et la région de Norumbega (région de la baie et de la rivière [202] portant aujourd'hui le nom de Penobscot) où figure, sur la carte de Dee, un long passage maritime débouchant sur la voie du Saint-Laurent [51]. — Au nord, les voies du Saint-Laurent et du Saguenay, telles que décrites par Jacques Cartier et Alfonse, et le passage du Nord-Ouest récemment trouvé par Frobisher.

Il fallait faire vite car, si les tentatives d'implantation et d'exploration françaises dans ces mêmes régions avaient marqué le pas, par suite des guerres de religion et de la mort de Coligny (1572, massacre de la Saint-Barthélémy), le sursis apporté par la paix de Bergerac (1577) en rendait possible la reprise [52]. Le Marquis de la Roche ne venait-il pas de se voir nommer par commissions royales de Henri III (1577 et 1578) « Gouverneur, lieutenant-général et Vice-Roi des Terres-Neuves et pays qu'il prendrait et conquerrait sur les barbares » [53] ? Nomination bien platonique car, dès sa première tentative de voyage outre-atlantique, les Anglais interceptèrent son navire (1578) et il dut attendre vingt ans avant de réaliser un premier essai de colonisation sur l'île de Sable (1598), au large de l'actuelle Nouvelle-Écosse.

Dans le contexte tendu des affrontements religieux qui déchiraient l'Europe, un événement vint bouleverser l'échiquier politique et commercial européen : l'accession au trône du Portugal (1580) de Philippe II d'Espagne. L'Angleterre et les Pays-Bas, qui entretenaient d'importantes relations commerciales avec le Portugal, se sentirent menacés par les Papistes espagnols, détenteurs maintenant d'un monopole absolu sur les métaux précieux et les épices en provenance des Indes orientales et occidentales, et réagirent aussitôt : sur le plan politique avec la sécession, aux Pays-Bas espagnols, des « Provinces Unies » (Déclaration d'indépendance, 1581) et leur alliance avec l'Angleterre (1583). — Sur le plan commercial, avec une accentuation de la « course », et la mise au point de plans de plus en plus hardis pour briser le monopole ibérique du commerce dans les deux Indes. La création de compagnies commerciales, comme la Compagnie anglaise du Levant (1581) et plus tard la Compagnie hollandaise des pays lointains (1595), visait ainsi à développer de nouveaux circuits d'approvisionnement, au détriment, le cas échéant, des intérêts d'autres adversaires de l'Espagne comme la France.

En attendant de pouvoir sans risques gagner l'Asie par des voies méridionales, un nouvel effort fut entrepris par l'Angleterre, pour trouver un raccourci nordique.

En 1580, la compagnie de Moscovie envoya une expédition dirigée par Pett et Jackman, afin d'explorer la route du Nord-Est mais elle n'eut guère plus de succès que celle de Chancellor.

Humphrey Gilbert, de son côté, s'efforçait de recruter des colons en Angleterre parmi la minorité catholique, brimée par les nouvelles lois sur la pratique religieuse, et leur répartit, à Londres, pour huit millions cinq cent mille acres de terres dans la région de « Norumbega », couverte par ses lettres patentes [54]. En juin 1583, il quittait le port de Plymouth avec cinq vaisseaux, en direction de l'Amérique du Nord. Au passage, il prit officiellement possession de Terre-Neuve et s'apprêtait à longer la côte vers Norumbega, au sud-ouest, lorsqu'à la suite de désertions, de maladies, et de la perte de [203] son navire de provisions, il fut contraint de regagner l'Angleterre avec seulement deux bateaux. Il fit naufrage durant la traversée et, quelques heures avant sa mort on put l'entendre, depuis l'autre navire, déclamer sur le pont des extraits de l'« Utopie » de Thomas More [55]...

Walter Raleigh, son demi-frère, obtint de la Reine, l'année suivante, le transfert à son profit des lettres patentes de Gilbert et, en 1585, il conduisit un premier groupe de colons à l'endroit même où Verrazzano, cinquante ans auparavant, avait localisé la mer conduisant en Chine ; ils s'installèrent sur l'île de Roanoke, non loin du Cap Hattèras, premier établissement de la nouvelle colonie à laquelle Elisabeth 1ère, la « Reine vierge », avait accepté qu’on donne le nom de « Virginie » en son honneur.

On parlait beaucoup de voyages, de l'Amérique, et de raccourcis vers la Chine à Londres, et la publication de l'ouvrage Divers voyages touching the discoverie of America, compilé par Richard Hakluyt Jr., vint à point (1582) pour soutenir l'intérêt en faveur de ces entreprises coloniales aventureuses, auprès des souscripteurs et des futurs colons.

Peu après la mort de Humphrey Gilbert (1583), John Dee, qui avait conservé des « droits » sur la partie septentrionale de l'Amérique du Nord, s'en départit au profit du neveu de Gilbert, Adrien [56]. Ce dernier obtint pour lui et ses associés, Raleigh, Dee et Davis — enregistrés sous le nom de « Colleagues of the Fellowship for the Discoverie of the Northwest Passage » [57] — la permission d'aller explorer le passage du Nord-Ouest et d'y faire du commerce. C'est ainsi que John Davis, grand navigateur et ami d'enfance de Gilbert et Raleigh, entreprit trois expéditions (1585-1586-1587) qui lui permirent de redécouvrir le Groenland, ancienne colonie Scandinave, et d'explorer des latitudes encore jamais atteintes (73º lat. N.), à l'ouest du Groenland, sans trouver de façon certaine le passage tant recherché. Quatre possibilités se présentaient selon lui : — Hamilton Inlet, sur la côte du Labrador, — le détroit qui portera plus tard le nom d'Hudson, — le Cumberland Sound, et enfin — le détroit de Davis [58] ; mais les champs de glace rencontrés lors de ses deuxième et troisième voyages l'empêchèrent d'aller plus avant.

Un temps d'arrêt fut d'ailleurs imposé en 1588 à tous les voyages de course et de découverte pour affronter la grave menace que l'Armada de Philippe II faisait peser sur l'Angleterre. Tous les corsaires, capitaines et explorateurs furent mobilisés contre l'ennemi commun ; et ce fut l'incroyable défaite de l'Armada, victime autant des éléments que d'une mauvaise connaissance des côtes de la Manche, et de l'héroïsme anglais. Elizabeth, la « bâtarde », comme l'avaient surnommée les catholiques, l'excommuniée, avait tenu bon. Ce ne fut pas le cas de la petite colonie de Virginie dont on ne retrouva aucun survivant après trois ans d'isolement.

Les Anglais pouvaient maintenant tenter une expédition aux Indes (1591), par la longue route portugaise du Cap de Bonne Espérance, suivis bientôt par les Hollandais (Van Houtman, 1595).

Une nouvelle compétition pour le contrôle de la route des Indes et de la Chine commençait entre les nations commerçantes de l'Europe du nord, Angleterre, Hollande, France, en rupture de ban avec l'Espagne. Les [204] Hollandais qui commerçaient régulièrement dans la région d'Arkhangelsk virent avec inquiétude l'installation d'un comptoir anglais permanent dans cette localité arctique (1591) ; aussi, à l'instigation du huguenot français Balthazar de Moucheron, réfugié en Hollande, les Etats Généraux des Provinces Unies appuyèrent-ils un projet d'exploration de la route du Nord-Est (1594). L'expédition atteignit la mer de Kara et crut avoir découvert le passage, aussi rebroussa-t-elle chemin et en 1595, alors que le cosmographe Petrus Plancius prenait partie dans sa Situation des côtes de Tartarie, du Cathay et de la Chine pour l'existence du passage du nord-est vers la Chine, sept navires furent-ils envoyés chargés de marchandises vers la Chine par le nord ; ils furent bientôt arrêtés par les glaces. Une troisième expédition quitta la Hollande en 1596, alléchée par la prime de 25 000 florins offerte au premier qui atteindrait le Cathay par le Nord. Barentz, son pilote, doubla la Nouvelle-Zemble où il fut contraint d'hiverner dans des conditions dramatiques et mourut au printemps 1597. La recherche du passage nord-est fut alors abandonnée pour un certain temps [59], au profit de la longue et périlleuse route du sud-est.

La publication de l'Histoire du grand royaume de Chine par J. Gonzales de Mendoza (traduction française 1588), un siècle après celle du récit de Marco Polo, avait apporté en Europe des données nouvelles sur la Chine. Elle inspira à Montaigne ces notes des Essais (sur l'exemplaire de Bordeaux) : « ... En la Chine, duquel royaume la police et les arts, sans commerce et connaissance des nôtres, surpassent nos exemples en plusieurs parties d'excellence, et duquel l'histoire m'apprend combien le monde est plus ample et plus divers que ni les anciens ni nous ne pénétrons... » [60].

L'image du « Sage Chinois » étayée et véhiculée par les lettres et relations des Jésuites prit donc le relais des « merveilles » de Marco Polo ; elle allait connaître une grande vogue dans les siècles à venir. L'Occident avait maintenant des témoins, en Chine même, comme le Père Ricci établi en Chine du Sud où il s'initiait au Confucianisme en attendant d'être admis à Pékin, ou aux confins de la Chine, comme les colons portugais de Macao, ou espagnols des Philippines [61].

Mais le mythe de Cathay n'était pas pour autant disparu ; ce qu'on n'avait pas trouvé au sud devait être au nord, à Pékin ; ce qui ne serait pas à Pékin devrait être aux confins septentrionaux de la Chine [62]...

En cette fin de XVIe siècle, bien des mythes et des représentations du moyen âge étaient encore vivaces, en dépit (ou en raison) du prodigieux bond en avant dans la connaissance empirique des espaces géographiques.

L'Atlas de Mercator (1595), publié un an après la mort de l'illustre cosmographe, en est un excellent exemple, où la plus sérieuse rigueur mathématique coexiste avec la plus invraisemblable imagination géographique, le tout n'en constituant pas moins un sommet dans la cosmographie occidentale [63]. Iles imaginaires (Friesland), maelstrom polaire, Pygmées hyperboréens y côtoient une cartographie dont la rigueur et la précision tranchent avec les habitudes de l'époque.

Au moment même où la paix religieuse revenait en France (Edit de Nantes, 1598), où de nouvelles expéditions tentaient de coloniser l'Amérique [205] du Nord (La Roche sur l'île de Sable, 1598), où les Anglais l'emportaient sur la flotte espagnole (1598) et les Hollandais atteignaient le Japon (1599), de nouveaux mythes surgissaient en Europe à propos de la route du nord-ouest vers Cathay. En 1596, Michel Lok, le malheureux gouverneur ruiné de la « Compagnie de Cathay » rencontrait à Venise un marin grec, Juan de Fuca, qui affirmait avoir trouvé dans la mer du Sud (Pacifique), au nord du Mexique, un bras de mer qu'il avait suivi pendant plus de vingt jours, et l'avait conduit à ce qu'il pensait être la mer du Nord. Croyant avoir découvert le fameux détroit d'Anian tant recherché qui séparait l'Asie de l'Amérique, il avait alors rebroussé chemin jusqu'à Mexico où il avait en vain réclamé récompense... Lok, captivé par le récit de l'explorateur, tenta de sensibiliser à nouveau le gouvernement anglais et ses amis de Londres pour organiser une expédition vers ce « passage » ; il n'y parvint pas. Le mythe de ce passage connaîtra cependant une étrange longévité puisqu'il sera ravivé cent cinquante ans plus tard par les meilleurs géographes.

Au terme de cette première phase, d'un siècle, du « Syndrome chinois » de l'Europe nordique, nous serions tenté de poser une question qui seule peut, selon nous, permettre d'établir un lien entre tous les faits rassemblés ici : que représentaient donc Cathay et la Chine, en Occident, pour avoir suscité un tel déploiement d'énergie physique, ou imaginative, de telles souffrances, de telles dépenses ? Que ce soit de Colomb à Barentz, de Thomas More à John Dee, de Verrazzano à Gilbert, de Rabelais à Frobisher, de Cartier à de Fuca, comment est-il possible que le progrès ait été si constant dans la connaissance, dans l'illusion et dans l'erreur ?


Le système de représentation du cosmos propre au moyen âge pourrait — et en cela nous rejoignons M. Lequenne (1979) dans sa relecture des relations de Colomb — nous apporter certains importants éléments de réponse, car l'attrait des richesses, le développement du mercantilisme et du colonialisme ne suffisent pas à rendre compte de l'ampleur du problème. L'idée d'abord qu'à la Jérusalem, « ombilic du monde » correspondait un Occident, l'Europe, lieu du discours, et un Orient terminé par un promontoire élevé, le Paradis Terrestre, jouxtant le Cathay, la « fin de l'Orient ». Cathay, c'était donc la proximité de cette terre-mère, de ce « sein cosmique », du mamelon duquel jaillissaient les cinq grands fleuves de l'univers, vraie fontaine de jouvence [64]. C'était un peu la terre paradisiaque, lieu de merveilles et de richesses, de l'or et des pierres précieuses, de la soie et des épices. C'était la sagesse, le savoir primordial ; on y trouvait l'alchimie millénaire et la pierre philosophale. C'était aussi le lieu d'où partaient les grands châtiments en direction de l'Europe, la peste et les hordes asiatiques, fléaux de Dieu. C'était enfin l'au-delà des justes, le séjour des morts, où les grands étaient abaissés et les petits élevés, le lieu de la récompense au mérite... comme le découvrit Epistemon dans sa visite aux enfers.

Le Cathay merveilleux de Marco Polo est devenu le Paradis de Colomb et l'Utopie de More. Rabelais y envoie Pantagruel chercher la pierre philosophale et épouser la fille du Prêtre-Jean, Roi d'Indie Supérieure [65]. Et John Dee projette d'y parfaire son savoir alchimique... Quant à Humphrey Gilbert, nouveau Panurge élizabéthain, il sombre dans les flots atlantiques, [206] victime exemplaire de son rêve utopien.

De Dante à Montaigne, le désir ontologique exprimé par l'Europe de renouer avec le bonheur perdu, avec la sagesse, avec la richesse, avec un espace-temps circulaire, aux relents asiatiques, semble avoir passé par Cathay dont le chemin parut si long et si inaccessible à l'Europe nordique qu'elle n'eut d'autre choix que de le raccourcir dans son imaginaire ou de s'y arrêter [66]..., ce dont nous étudierons les effets dans un prochain article...

NOTES

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[1] Cet article se veut être beaucoup plus un « récit de voyage », un itinéraire de « course », au pays de l'altérité — le champ historique n'en est-il pas un pour l'anthropologue — que le produit d'une analyse scientifique répondant aux standards de la recherche historique. Voyage empruntant plus à la « navigation primitive » et aux circuits de chasse des chasseurs collecteurs que sont les Esquimaux — artisans de notre apprentissage et un des lieux privilégiés de notre discours — qu'à la « navigation astronomique » ou au « mode de production scientifique » qui font la force de nos sociétés techniciennes. N'est-il pas paradoxal que ces authentiques « Amérasiens », tellement plus proches, par la pensée et par la culture, de l'Asie Centrale que de l'univers judéo-chrétien, aient vu, presque chaque année, pendant près de quatre siècles, s'échouer sur leurs côtes des navires à la poursuite du mythe chinois et que, de ces échouages et échecs de l'Occident sur leurs immenses terres, aient été construits des empires territoriaux parmi les plus grands, qui se retrouvent encore aujourd'hui face à une Chine toujours aussi insaisissable et mystérieuse ?

[2] Nous utilisons la transcription des noms mongols adoptée par F. AUBIN (1971 : 239-256).

[3] Une erreur d'évaluation donnait au degré de longitude une longueur de 45 milles marins au lieu de 60, ce qui accentuait la disproportion de l'Asie (cf. J. MEYER, 1975 : 49).

[4] Il s'agissait d'abord de parements et de grains d'or obtenus par échange des autochtones, puis de l'or extrait sous la contrainte espagnole des sables aurifères. On avait trouvé là-bas la cinnamome, la cannelle, le lentisque, l'aloès et le coton (cf. J. AMSLER, 1960 : 71)... On avait rencontré enfin des païens idolâtres.

[5] Il ne faut pas oublier qu'en même temps que les souverains espagnols envoyaient Colomb évangéliser l'Asie et s'y établir, ils vendaient comme esclaves leurs prisonniers maures et expulsaient les Juifs d'Espagne.

[6] Nous pensons en effet, et l'idée n'est pas nouvelle, que tout progrès dans la connaissance scientifique produit un obscurcissement du savoir, proportionnel à l'éclaircissement qu'il apporte, et que faute de donner un statut épistémologique à cet obscurcissement, d'étudier la science comme un système de production/destruction du savoir, de faire une anthropologie de l'erreur autant que de la découverte, on se condamne à une vision fort limitée de l'histoire humaine. De très importants travaux touchant notre sujet n'en ont pas moins été réalisés par plusieurs historiens et auteurs dont nous avons découvert les œuvres au cours de cette recherche ou après, et que nous utiliserons par la suite ; mentionnons AMSLER et al., ATKINSON, CHAUNU, CROUSE, CUMMING et al., de DAINVILLE, EMMANUEL, JULIEN, LEFRANC et al., MEYER, PARIAS et al., TAYLOR et TRUDEL, etc. pour n'en citer que quelques-uns à qui nous nous sentons particulièrement redevables.

[7] Il fallut attendre la mise au point des chronomètres portatifs, dans la seconde partie du XVIIIe siècle, pour que le calcul de la longitude en mer devînt précis, alors que depuis les Grecs on savait calculer la latitude avec une relative précision (cf. P. CHAUNU, 1969B : 238-305).

[8] Cf. P. ADAM (1966 : 91-111).

[9] Cf. R.A. SKELTON (1966A : 150-164).

[10] Acte de suprématie d'Henri VIII (1534) ; Acte d'uniformité d'Elisabeth 1ère (1559) ; Excommunication d'Elisabeth 1ère (1570).

[11] Quand on replace ces lettres dans le contexte des croyances cosmographiques du Moyen Age (cf. C. COLOMB, 1979, avec les intéressants commentaires de M. LEQUENNE) on comprend mieux les idées de Colomb sur la forme de la terre. C'était, pour lui, non une sphère mais une sorte de poire, de sein, avec le Paradis à son sommet, à la « fin de l'Orient », le plus près du ciel. Là se trouvait une montagne inaccessible, sorte de téton, d'où coulaient le Tigre, l'Euphrate, le Nil, le Gange...

[12] La défection de Cabot mit fin, pour une vingtaine d'années, aux tentatives anglaises de rejoindre la Chine par le Nord. Et pendant qu'en Allemagne Luther entreprenait de dénoncer la trahison des clercs, Thomas More offrait aux Anglais de quoi alimenter leurs fantasmes sur la Chine avec son « Utopie » (Louvain, 1516), cette république insulaire qu'il situait, semble-t-il, au Cathay... C'est la thèse de A. LEFRANC (1905), qui fort judicieusement relève que l'explorateur de l'Utopie, Raphaël Hythlodée, accompagnait Améric Vespuce dans un voyage à l'ouest, à la recherche d'un passage vers l'Asie. Lorsqu'une tempête disperse la flottille, Vespuce atterrit au Brésil, le chef de l'expédition, Coelho, rentre au Portugal... et l'on retrouve bientôt Hythlodée en Utopie d'où il se rendra à Ceylan et à Calicut... Rabelais qui, nous le verrons, empruntera le thème de l'utopie à More, est de son côté très explicite quant à sa localisation du nord de l'Inde supérieure, c'est-à-dire le Cathay.

[13] Le Congrès espagnol de Badajos, réuni en 1524, conclut qu'entre le point le plus au nord atteint par les Espagnols (34° lat. N.) et le point le plus au sud atteint par les pêcheurs français (43° lat. N.) il y avait une zone inexplorée pouvant contenir un détroit (cf. N.M. CROUSE, 1928 : 63).

[14] Pêcheurs de Normandie, de Bretagne et du Pays Basque (cf. Ch. JULIEN, 1948 : 77).

[15] Cf. H. HARRISSE (1900).

[16] Cf. Ch. JULIEN (1948 : 89).

[17] Cf. Ch. JULIEN (1946 : 74).

[18] Cf. CUMMING et AU. (1972 : 81).

[19] Cf. J. HABERT (1964 : 94-95).

[20] Cf. Ch. JULIEN (1946 : 60).

[21] Cf. R.A.SKELTON (1967 : 161).

[22] Cf. C. de LA RONCIÈRE (1931 : 39).

[23] Cf. Ch. JULIEN (1946 : 99).

[24] Cf. Ch. JULIEN (1946 : 109).

[25] Cf. Ch. JULIEN (1946 : 125-126).

[26] Cf. Ch. JULIEN (1946 : 175). Il se pourrait que la description corresponde au Mexique et aux Espagnols.

[27] Cf. Ch. JULIEN (1946 : 128).

[28] Cf. Ch. JULIEN (1946 : 166).

[29] Cf. Ch. JULIEN (1948 : 147).

[30] Cf. J. DELANGLEZ (1947 : 349).

[31] L'or et surtout l'argent commençaient à affluer à Séville (cf. P. CHAUNU, 1969B : 301-302).

[32] Traduction en français moderne de Rabelais (1973 : 584-585). Dans la lignée directe de Thomas More, Rabelais construit son monde imaginaire autour de deux pôles, le premier est l'Occident chrétien cible de ses satires, le second est le nord de la Chine, Catay, le pays d'Utopie, de Bacbuc, de la Dive Bouteille. Dans le livre de Pantagruel, le héros emprunte la route classique des Portugais, par le sud-est, vers l'Inde et la Chine, alors que dans le quart-livre, il suit celle, « chimérique », du nord-ouest que recherchent les Français et les Anglais...

[33] Cf. G. SYKES (1915).

[34] « ... Je dirai brièvement à Votre Majesté ce que nous pûmes apprendre du genre de vie et des mœurs de ces populations... ils sont très noirs de peau et assez semblables aux Ethiopiens... leurs yeux sont noirs et grands... leur vigueur est médiocre mais ils ont l'esprit délié, sont agiles et font d'excellents coureurs... les deux premières de ces qualités les font ressembler aux orientaux et surtout aux habitants des régions les plus reculées de la Chine... » (cf. Ch. JULIEN, 1946 : 55-56).

[35] Cf. M. EMMANUEL (1959 : 62).

[36] Cf. L. KIRWAN (1961 : 22). Cette utilisation de la musique pour pacifier les colonisés rappelle celle que fit Colomb, de cloches, pour réduire la résistance du chef Caonabo... Plus récemment, le gouverneur de la Compagnie de la Baie d'Hudson se faisait précéder par un joueur de cornemuse lorsqu'il effectuait la tournée des comptoirs de l'Arctique (1936).

[37] Du moins dans l'état actuel des connaissances et de l'appareil critique. Il n'est pas impossible qu'il contienne une part de faits réels plus importante qu'il ne paraît à première lecture.

[38] Cf. W.P. CUMMING et al. (1972 : 181). Il s'agit de la ville de « Cibola », les « sept cités » mythiques, que les Espagnols pensaient avoir repérées au nord du Mexique, près des Monts Zuni. L'or et les pierres précieuses y abondaient, pensait-on, au point qu'on y fabriquait des pointes de flèche en turquoise... Vaca en avait le premier fait mention, puis le frère Marcos de Nizza. Avec l'utopique royaume de Quivira, les sept cités de Cibola étaient le point de jonction que tous recherchaient avec l'Asie... le lieu où l'on rencontrerait une civilisation avancée, en contact avec la Chine... Ceci peut expliquer le désir presque suicidaire de marcher vers le nord-ouest exprimé par les expéditions espagnoles qui, à cette époque, explorèrent les confins du Mexique et de la Floride.

[39] Cf. W.P. CUMMING et ail. (1972 : 148 et fig. 162). LAUDONNIÈRE (1586), qui dirigea la petite colonie en 1564-1565, est très explicite à propos de la proximité d'une mer à l'ouest de Port Royal.

[40] Cf. E.G.R. TAYLOR (1930 : 92). Ce projet doit être mis en rapport avec la conception que l'on se faisait du pôle nord à cette époque. Une carte figurant dans l’Inventio fortunata, en particulier, jouissait d'un grand crédit puisqu'elle fut reprise par Mercator ; on y voit un passage plein pôle, où l'eau, pensait-on, n'était pas gelée.

[41] Cf. E.G.R. TAYLOR (1930 : 138).

[42] Voir l'intéressante étude de F. de DAINVILLE sur la géographie des humanistes.

[43] Cf. W.P. CUMMING et ail. (1972 : 231-232) et G. BEST (1578).

[44] Cf. W.P. CUMMING et ail. (1972 : 233).

[45] Cf. A. COOKE (1967 : 325).

[46] Des documents inédits sur leur vie à Londres, leurs derniers jours et leur autopsie ont fait l'objet d'une récente étude. Cf. N. CHESHIRE (1980).

[47] Cf. A. COOKE (1967 : 326).

[48] Cf. L.P. KIRWAN (1961 : 27-28).

[49] Cf. L. LEMONNIER (1948 : 12) ; voir aussi D.B. QUINN (1966 : 341).

[50] Cf. D.B. QUINN (1966 : 341).

[51] Ce nom de Norumbega ou Norembègue provient, semble-t-il, de l'onomastique verrazzianniène et concernait d'abord la région de Rhodes Island (cf. M. TRUDEL, 1963 : 61 ; Ch. JULIEN, 1946 : 71 et W.F. GANONG, 1917 II : 105-111) ; toutes sortes de récits mentionnaient au XVIe siècle les richesses de ce royaume de Norumbega.

[52] Cf. M. TRUDEL (1963 : 214).

[53] Ibid.

[54] Cf. D.B. QUINN (1966 : 342).

[55] Ibid. : 344.

[56] Cf. D.B. QUINN (1966 : 346).

[57] Cf. N.M. CROUSE (1928 : 123-124).

[58] Cf. W.P. CUMMING (1972 : 223).

[59] Nous empruntons la plupart des données concernant l'exploration hollandaise à M. EMMANUEL (1959 : 68-70).

[60] Cf. R. ETIEMBLE (1966 : 70-71).

[61] Cf. G. ATKINSON (1935 : 59).

[62] Cf. G. ATKINSON (1935 : 51).

[63] Cf. B. SALADIN d'ANGLURE (1980 : 119-121).

[64] Voir les cartes médiévales illustrant ces croyances dans PARIAS (1960, pl. 44) et dans C. COLOMB (1979, vol. II : 128-129).

[65] C'est du moins ce que Rabelais annonce à son lecteur à la fin du livre de Panta­gruel, mais dont il n'est plus question par la suite. Le Quart-livre parlera bien sûr de mariage, mais c'est de celui de Panurge, et de savoir, mais c'est celui de Bacbuc, l'oracle de la Dive Bouteille.

[66] N'y aurait-il pas là des éléments de réponse aux questions posées par ATKINSON (1935) et CHAUNU (1969A) à propos des rapports entre l'Occident et la Chine ? Le premier s'interroge sur l'intérêt presqu'inexistant au XVIe siècle pour le nouveau-monde, en dehors de petits cercles humanistes, alors que l'Orient et la Méditerranée captivaient les lecteurs de récits de voyages. Si l'on considère que les habitants des nouveaux-mondes n'avaient pas de statut propre en raison de l'imprécision de leur identité asiatique, le problème ne se pose plus dans les mêmes termes. Le deuxième auteur, citant l'antériorité de la Chine dans un grand nombre d'inventions ou de réalisations majeures et sa force démographique, se demande pourquoi l'Occident s'est développé et pas la Chine. Là encore, si l'on introduit dans le débat le champ des représentations et de l'idéologie, des variables nouvelles viennent modifier le problème.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 12 juin 2025 9:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 



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