[19]
Pensée, langage et communauté :
Une perspective anti-individualiste
Introduction
L’ouvrage rassemble des textes qui ont pour thème commun la critique de l’individualisme. Il s’agit de remettre en question la légitimité d’un point de vue mis de l’avant depuis plus d’une vingtaine d’années autant en philosophie du langage qu’en philosophie de l’esprit ou en philosophie de la psychologie. Selon cette conception, les états mentaux intentionnels sont susceptibles d’être « individués » (individuated) sans référence à l’environnement social. Qu’il s’agisse de travaux en intelligence artificielle, en neurophysiologie, ou qu’il s’agisse, d’une manière générale, des approches fondationnelles en psychologie cognitive, la plupart du temps inspirées du fonctionnalisme, on voit apparaître de façon récurrente l’idée qu’il est possible de développer les théories psychologiques ou linguistiques en ne considérant rien d’autre que les comportements, états, ou propriétés constitutives de l’individu, sans que ceux-ci soient définis en référence à l’environnement social dans lequel il se trouve.
L’individualisme ontologique qui fait l’objet principal de ma critique peut se manifester sous diverses formes selon que les arguments déployés font appel à des thèses réductionnistes, éliminationnistes ou instrumentalistes. La réduction peut être d’ordre conceptuel ou ontologique et donner lieu à une thèse d’identité des types ou occurrences (tokens) psychophysiques. Ou bien on peut se contenter de proposer une relation de dépendance psychophysique (supervenience), que celle-ci soit globale ou locale, métaphysique ou intramondaine. Les contenus d’états mentaux peuvent être ensuite conçus comme « larges » ou « étroits » selon qu’on a affaire à un argument externaliste, qui implique la détermination de l’environnement physique sur la nature des contenus d’états mentaux, ou à un argument internaliste qui ferait fi de toute détermination externe. Enfin, tout ceci peut être formulé avec ou sans une hypothèse bifurcationniste qui implique l’existence de deux notions distinctes de contenus intentionnels (large et étroit). Dans la plupart de ces arguments, c’est un peu comme si les contenus d’états intentionnels des individus pouvaient exister indépendamment de toute référence à des normes, règles, conventions et institutions en vigueur au sein de la communauté à laquelle ces individus appartiennent.
C’est à cette méconnaissance ou indifférence à l'égard des déterminations de la communauté sur les contenus de pensée que je vais m’attaquer. Il serait impossible dans les limites d’un seul ouvrage de discuter de chacune des formulations possibles de l’individualisme, ni même de répertorier les différents arguments dans un seul et même secteur d’activité. Je [20] préfère formuler un argument général à partir duquel il me sera possible de formuler des critiques à l’endroit de théories particulières. En tenant compte, bien entendu, autant que possible de toutes les échappatoires qui s’offrent à la doctrine individualiste, il s’agira de développer sur trois fronts différents des thèses qui toutes ensemble commandent une perspective anti-individualiste.
L’ouvrage sera donc divisé en trois parties distinctes. Dans un premier temps, il s’agira de réhabiliter une théorie citationnelle des attitudes propositionnelles. Celle-ci stipule que plusieurs des énoncés d’attitudes propositionnelles (les énoncés de la forme « A croit que p », « A juge que p », « A sait que p », etc.) peuvent être représentés comme l’affirmation d’une relation entre un agent et une phrase (un énoncé-type). Il s’agit au départ seulement d’une hypothèse concernant la sémantique de ces énoncés. Plusieurs auteurs ont cependant mis en question la possibilité même de formuler de façon cohérente une telle théorie. Je vais donc tenter non pas de fournir des arguments pour appuyer cette hypothèse, mais plutôt de chercher à formuler la théorie en tenant compte précisément des difficultés logico-sémantiques auxquelles les versions traditionnelles ont été confrontées. Je pense notamment au risque d’autoriser la réintroduction des paradoxes sémantiques (Montague / Kaplan, Thomason), au test de la traduction (Church), au problème des phrases ambiguës ou de celles qui appartiennent à plusieurs langages (Schiffer), ainsi qu’au problème de l’interchangeabilité (Cresswell).
La deuxième thèse est que les conventions linguistiques de la communauté jouent un rôle essentiel dans l’individuation des contenus de pensée. Cette idée fera l’objet d’une argumentation détaillée dans la deuxième partie de l’ouvrage. Il s’agit de montrer que les conventions linguistiques publiques constituent une condition nécessaire à l’existence des états mentaux intentionnels. Ce point sera défendu en prenant appui sur les expériences de pensée de Tyler Burge. On montrera comment l’adoption d’une théorie citationnelle nous permet de renforcer l’expérience de pensée qui est à la base de l’argumentation générale développée par Burge. On montrera aussi comment il est possible de formuler, à partir de la théorie citationnelle, un nouvel argument anti-individualiste qui est plus puissant et qui prend au piège l’individualisme qui se cache derrière les approches « externalistes », lorsque celles-ci se permettent d’ignorer les déterminations de l’environnement social. Enfin on montrera aussi comment ce nouvel argument nous permet d’apporter une critique décisive au monisme anomal de Davidson qui constitue à notre époque la théorie la plus « populaire » en philosophie de l’esprit.
Le troisième bloc thématique comprend des arguments qui visent à élucider en quel sens il est impossible d’admettre des langages privés. Il faudra inévitablement discuter de l’argument défendu par Wittgenstein tel que Kripke propose de l'interpréter. Mais il faudra aussi discuter de l’explication traditionnelle du principe de l’autorité de la première personne selon lequel un [21] agent sait toujours quel est son contenu de pensée. Cette explication repose sur l’idée d’une relation de transparence épistémique que l’agent entretiendrait avec ses propres états intentionnels. Il nous faut critiquer cette explication cartésienne traditionnelle et en proposer une autre, car c’est justement sur elle que s’appuient ceux qui veulent défendre la possibilité des langages privés.
Sur la base de cette trame argumentative générale, il sera possible de conclure que les états mentaux intentionnels sont individués de façon anti-individualisme. En effet, le fait d’admettre que certains constituants d’états mentaux sont linguistiques et de reconnaître ensuite que les conventions de la langue publique jouent un rôle essentiel dans l’individuation des contenus de pensée conduisent tout droit à l’anti-individualisme s’il est admis, de surcroît, que les langues ne peuvent être autrement que publiques. On peut conclure que si les états intentionnels existent, ils sont individués de façon anti-individualiste. Mon argument est a priori et ne préjuge rien quant à l’existence des états mentaux intentionnels. Mais il s’accompagne d’une ouverture d’esprit à l’égard des approches empiriques des scientifiques qui, par un autre chemin, traiteraient des mêmes questions, qu’ils soient amenés ou non à tirer les mêmes conclusions.
Quels peuvent bien être les motifs qui justifient l’adoption d’un cadre individualiste en philosophie de l’esprit ? L’argument le plus souvent invoqué concerne le statut de la psychologie scientifique. Pour que la psychologie puisse accéder à des standards de scientificité suffisamment élevés, on doit admettre que les états intentionnels peuvent entrer dans des explications causales. Ils doivent être susceptibles d’intervenir dans l’explication du comportement et doivent eux-mêmes pouvoir être causés par d’autres états psychologiques. Cette hypothèse va de pair avec l’idée que les propriétés intentionnelles (ou sémantiques) des états intentionnels doivent avoir un pouvoir causal. Il faut donc que d’une manière ou d’une autre, ces propriétés puissent être réinsérées dans la nature et puissent intervenir dans la formulation de régularités nomologiques pertinentes. Il se peut que les états psychologiques soient réalisés de différentes façons d’un individu à l’autre, mais cette difficulté peut être contournée par l’adoption d’un cadre fonctionnaliste. Même si un seul et même état intentionnel peut être réalisé physiquement de différentes façons, il peut être réduit à un état fonctionnel. Mais puisque la causalité doit en général être locale, il s’ensuit que les propriétés intentionnelles doivent quand même satisfaire à une contrainte de dépendance locale. Les propriétés intentionnelles des états intentionnels doivent être dans une relation de dépendance (supervenience) à l’égard d’états physiques de l’individu, états qui seraient individués de façon individualiste.
Il y aurait beaucoup à dire au sujet d’un tel argument. Dans les pages qui suivent, je vais m’employer à montrer que, très souvent, les propriétés intentionnelles des attitudes propositionnelles telles que la croyance, le [22] jugement et le savoir propositionnel, ainsi que des actes de discours indirect (tels que l’acte de dire que p), ne sont pas dans une relation de dépendance locale à des propriétés physiques individuées de façon individualiste. Cela est compatible avec l’idée que les états ainsi caractérisés s’accompagnent de tokens physiques ayant certains rôles conceptuels, mais les propriétés intentionnelles ne sont pas dans une relation de dépendance locale à ces propriétés de tokens physiques. C’est là l’essentiel de la thèse anti-individualiste.
Il importe cependant de voir que cette thèse est quand même en principe compatible avec l’existence de contenus étroits. Il se peut que les propriétés intentionnelles des états psychologiques dépendent parfois de contenus étroits. Cela se produit notamment lorsque l’agent articule son état psychologique à l’aide de son propre idiolecte et non à l’aide du dialecte de la communauté. Mais dans de tels cas l’on n’a pas affaire à de véritables contre-exemples, puisque la seule façon de faire sens des idiolectes est de les comprendre comme des langages susceptibles d’être définis à partir du dialecte de la communauté.
Le point de vue que je défends est en outre compatible avec la thèse selon laquelle les états perceptuels tels que ceux de la vision sont en général dans une relation de dépendance locale à des contenus étroits. On peut tout au plus admettre au sujet de tels états perceptuels une version affaiblie de l’externalisme, selon laquelle certaines des propriétés distales des objets physiques peuvent jouer un rôle dans l’individuation des états perceptuels. Il s’agirait d’une version affaiblie de l’externalisme, parce qu’elle ne permettrait pas de justifier à elle seule les résultats des expériences de Putnam et de Burge appliqués aux contenus de perception, et parce que l’externalisme, compris de cette façon, n’irait plus de pair avec un rejet de la dépendance locale.
Mais il n’en demeure pas moins que, dans la perspective anti-individualiste qui est proposée ici, les états psychologiques qui sont individués de façon large peuvent entrer dans des explications causales et leurs propriétés peuvent avoir un certain pouvoir causal. Il en est ainsi parce que ces états sont accompagnés de certains tokens physiques qui ont eux-mêmes un certain pouvoir causal. On peut admettre en outre l’existence de certains contenus étroits sans nuire au point de vue anti-individualiste, parce que ceux-ci sont définis comme appartenant à un idiolecte qui est ultimement lui-même individué en fonction du dialecte de la communauté. Et l’on peut enfin admettre le fait qu’au niveau des expériences perceptuelles comme celles de vision, il y ait en général une relation de dépendance locale entre les contenus perceptuels et des propriétés internes de l’individu. Cela ne nous empêche pas de défendre, même à ce niveau, une version affaiblie de l’externalisme.
Si ce point de vue est juste, on voit mal pourquoi il faudrait adopter l’individualisme pour satisfaire aux exigences d’une psychologie scientifique. Il semble que l’anti-individualisme soit compatible avec un tel projet. Cette [23] idée a d'ailleurs déjà été défendue par Patricia Kitcher (1985) et Jay L. Garfield (1988). Mais il se pourrait que l’anti-individualisme soit même responsable en partie du succès éventuel que pourrait connaître une psychologie scientifique. En effet, pour que l'on soit en mesure de formuler des régularités nomologiques pertinentes, il semble que celles-ci doivent intervenir à l’échelle intersubjective. Il faut autrement dit que l’on soit en mesure d’individuer les contenus d’états psychologiques de la même façon d’un individu à l’autre. Ils ne peuvent par conséquent être individués en fonction des rôles conceptuels individualistes et il semble au contraire que les seules régularités pertinentes soient celles qui font intervenir des contenus individués de façon anti-individualiste.
Telle est la perspective qui sera proposée dans les pages qui suivent. Je ne chercherai pas à m’attaquer directement à l’argument individualiste dont je viens de discuter brièvement, mais la discussion aura pour effet d’entraîner son rejet. L’anti-individualisme apparaîtra peu à peu non seulement comme une doctrine compatible avec le projet d’une psychologie scientifique, mais aussi comme une condition sine qua non que doit satisfaire une théorie pour espérer être en mesure de naturaliser la sphère de l’intentionnel.
[24]
|