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LES AUTRES MARXISMES RÉELS
4e partie : Pièges du marxisme étendu
“FEMMES EN CLASSE.”
Marie-Blanche TAHON
Questions féministes devenue par la suite Nouvelles questions féministes exprime un des courants du mouvement des femmes qui revendique un travail théorique [1]. Celui-ci prétend s’inscrire dans une démarche matérialiste et/ou utiliser des concepts marxistes - notamment celui de classe [2] - pour analyser et lutter contre l’oppression des femmes. Ma lecture de ce travail ne vise à le mesurer à l’aune ni de « l’orthodoxie marxiste » ni d’« une vraie théorie de la libération des femmes [3] » même si/parce que mon souci est de contribuer à l’avancement de l’élaboration théorique de l’individue sociale. Le travail fourni par cette revue est important dans la mesure où il tente d’inscrire l’oppression des femmes dans un rapport social mais les limites sinon l’impasse qu’il contient proviennent de ce qu’appliquant le marxisme à l’analyse de l’oppression des femmes - l’objet de ce texte est de montrer comment il le fait -, il se fonde sur la même tendance à la contradiction, la même réduction à l’opposition de deux classes, à la lutte [250] générique référée à une origine unique. Il aboutit dès lors à faire apparaître les rapports entre hommes et femmes comme des rapports sociaux de classes mais au prix, paradoxal, d’estomper la question des rapports sociaux de sexes et même, et surtout, dans le champ (c)ouvert, de l’imbrication des rapports sociaux de sexes et des rapports sociaux de classes. Cette carence tient moins à un suivisme, par ailleurs explicitement rejeté, qu’au piège contenu dans la volonté d’établir une cause commune des femmes (d’où la classe des femmes) nécessaire pour rendre leur lutte légitime. Cette recherche de légitimation - la lutte des femmes ne ressort pas d’une contradiction secondaire - emprunte, en l’appliquant aux femmes, ce qui a permis d’ériger le prolétariat en dernière classe de l’Histoire. Sa prétention n’a d’égale que celle qu’elle conteste. Elle ne la subvertit pas, elle la détourne sur le même terrain. Le recours au concept de classe en est l’illustration la plus sensible mais le souci affirmé d’« étendre le matérialisme » et les homologies entre démarches marxiste et féministe qui ponctuent les textes sont également révélateurs.
Le matérialisme « étendu »
L’article de Delphy « pour un féminisme matérialiste » [4] est fondamental à plus d’un titre, notamment en ce qu’il se veut programmatique pour « une éventuelle revue féministe ». Rejetant la possibilité de constituer une « nouvelle discipline ayant les femmes pour objet et/ou une explication ad hoc d’une oppression particulière », Delphy prétend à une « révolution épistémologique » qui, prenant pour point de départ l’oppression des femmes, serait « une expression du matérialisme, mais aussi un renouveau de celui-ci », rendant enfin possible sa victoire sur l’idéalisme : « étendu » à l’oppression des femmes, le matérialisme ne serait plus à la remorque de l’idéalisme pour expliquer des domaines qui jusqu’ici lui échappent. La question posée n’est donc pas de savoir à quelles conditions le féminisme peut-il être matérialiste, ni, non plus, ce qu’il [251] manque au marxisme (ce qu’il y a lieu d’ajouter) pour rendre compte de la situation spécifique des femmes mais « comment le matérialisme peut-(il) être “étendu” ? » La pertinence de la question se justifie du point de vue féministe en ce qu’une homologie de fondement [5] et une homologie de démarche [6] entre « science féministe » et « science prolétarienne » établit la légitimation de la lutte féministe. Il en résulte que « le féminisme matérialiste est donc une démarche intellectuelle dont l’avènement est crucial, et pour les mouvements sociaux, pour la lutte féministe et pour la connaissance [7] ». Ainsi, le matérialisme a tout à gagner de l’élaboration d’une science féministe, il deviendra enfin la théorie de l’oppression. Dans un même mouvement, l’oppression des femmes échappe à une explication ad hoc d’une oppression particulière. La théorisation matérialiste de l’oppression des femmes la soustrait ainsi à toute soumission à une quelconque autre oppression principale.
Une troisième homologie entre « science féministe » et « science prolétarienne » trahit une vision de marche au progrès bien connue : pour la lutte féministe, la démarche intellectuelle du féminisme matérialiste « correspondra au passage du socialisme utopique au socialisme scientifique, et elle aura les mêmes implications pour le déroulement de cette lutte [8] ». Elle découle d’une réalité présente parce que « le sens de l’émergence des mouvements de libération des femmes » est ainsi dégagé : « tant qu’un domaine restait en dehors de la lutte de classes, il demeurait hors d’atteinte du matérialisme. Et pour qu’il cesse de l’être, il ne suffisait pas seulement qu’il soit un lieu d'antagonismes réels ; encore fallait-il que ces antagonismes prissent la forme d’un affrontement consciemment politique. Tel a été le sens de l’émergence des mouvements de libération des [252] femmes [9] ». L’inscription du mouvement dans son pluriel rarissime sinon unique dans les textes de Delphy se veut sans doute moins une réponse aux questions que pourrait susciter le problème de « l’avant-garde » dans ce processus de prise de conscience politique que l’illustration du caractère préscientifique de ce qui transite de l’utopique au scientifique. Le souci de faire accéder le féminisme au club du socialisme scientifique induit une théorie généralisée de l’oppression, une vision monolithique de la domination dans laquelle s’inscrit celle des femmes. Celle-ci ouvre la voie aux écrits de Questions féministes qui, dès lors, peuvent légitimement au sein de l’oppression généralisée ériger l’oppression particulière des femmes en oppression principale.
Le marxisme « utilisé »
Les rédactrices du premier éditorial de Questions féministes [10] , à la production duquel Delphy revendique une part importante [11], affirment se situer dans la perspective politique du féminisme radical. La nécessité d’une « science féministe » est toujours posée mais elle n’est plus revendiquée homologique à une « science prolétarienne ». Elle doit « rendre compte de la formation patriarcale hiérarchique (et de son impact sur les individus), et par là même » modifier « l’analyse globale de la société ». L’utilisation de la notion de « féminisme matérialiste » disparaît au profit de celle de « radicalisme » qui « part du constat (et d’une lutte politique contre) une oppression des femmes par le système social patriarcal [12] ».
Dans le texte antérieur (« pour un féminisme matérialiste »), la référence au patriarcat, au système social patriarcal n’est pas explicite, le terme n’est pas utilisé. On sait pourtant qu’il revient à Delphy de l’avoir popularisé dans « l’ennemi principal » [13]. [253] Ce non-dit dans l’article de L’Arc est rendu possible/ nécessaire pour prétendre que la « science féministe » fournit au matérialisme ce qui lui manque pour être complet. Ceci étant reconnu et les rédactrices de la revue devenant « radicales », le système (social) patriarcal est défini comme « système de production, comportant des rapports de production particuliers entre les sexes » ou comme « structures socioéconomiques qui soutiennent les mentalités, les institutions, les lois sexistes [14] ». Cette mise à jour du système patriarcal fondant l’oppression des femmes est censée permettre de refuser « le terrorisme de l’explication unique par le capitalisme [15] ».
L’objectif consiste à « retrouver une démarche matérialiste en utilisant politiquement certains concepts. Ainsi, si l’on fonde la notion de classe sociale correctement, dialectiquement c’est-à-dire sur l’existence d’une dynamique oppressive, et non sur un contenu statique , on peut poser les femmes comme appartenant à une même classe sociale de genre. Cette analyse de l’appartenance de toutes les femmes à une même classe sociale - au même titre que la rupture avec l’idéologie naturaliste - est le préalable de toute lutte féministe : la constitution du mouvement de libération des femmes en France, par exemple, a reposé sur l’affirmation de ce concept, qui rompait avec les dogmes marxistes en vigueur [16] ». Cette « affirmation », bien que censée rompre avec les dogmes marxistes en vigueur, est, elle aussi, fondée sur la centralité du procès de travail et emprunte, elle aussi, les voies de la surenchère exploitative : surenchère indépassable (gratuité du travail domestique) qui induit l’oppression la plus opprimante. Cela étant, l’action à mener doit viser « la destruction du système patriarcal, de la phallocratie » mais « ce n’est pas une société “féminine” que nous revendiquons : c’est une société où hommes et femmes partageront les mêmes valeurs : les [254] mêmes, cela veut dire nécessairement antiphallocratiques, anti-hiérarchiques [17] » ou encore « cela ne signifie pas que “nous voulons devenir des hommes” car dans le même temps que nous détruisons l’idée de “La Femme”, nous détruisons l’idée d’“homme” [18]. » La simultanéité de l’autodestruction et de la destruction rappelle irrésistiblement le destin du prolétariat tel que prophétisé dans le Manifeste du parti communiste. Encore qu’il ne s’agisse pas ici de la classe des femmes et de celle des hommes mais de l’idée de la Femme et de celle d’Homme. Vengeance du matérialisme abandonné à son incomplétude ? Si, jusqu’ici, les valeurs prônées (antiphallocratiques, antihiérarchiques) et les perspectives tant au niveau de la société (pas féminine) que des femmes elles-mêmes (pas des hommes) fonctionnent à la dénégation binaire, une solution « positive » et donc unifiante est enfin proposée : « plus que des femmes, nous sommes des individus. Jusqu’à présent, seul le masculin a droit au neutre (à la définition non sexuée), au général. Nous voulons l’accès au neutre, au général [19] ». La « conceptualisation » en termes de classe a incontestablement l’utilité de faire disparaître le problème des rapports sociaux entre les sexes. Ainsi, « dans une société non patriarcale, la question d’être homme ou femme n’aura pas à se poser dans les termes où elle se pose aujourd’hui pour nous. Tous les travaux, toutes les tâches seront assurés par hommes et femmes [20] ». La réduction de la différenciation sexuelle à la division du travail et plus précisément à sa répartition pour venir à bout des valeurs patriarcales n’est sans doute pas non plus le meilleur exemple choisi pour manifester une rupture avec les dogmes marxistes en vigueur.
Substituer classe sociale à classe sociale de genre par la seule vertu de l’affirmation n’épuise pas le problème d’« être femme ». Cela n’épuise pas non plus celui de l’appartenance de classe lui-même. Prétendant répondre à la position « lesbienne [255] radicale » [21] qui, disent-elles, « aboutit à éliminer les femmes hétérosexuelles des rangs féministes », Delphy et ses amies affirment en lançant Nouvelles questions féministes [22] : « nous nous sommes dès le départ, à Questions féministes, inscrites en faux contre les théories prétendument féministes qui excluaient cependant certaines femmes, par exemple les “bourgeoises” de la population à libérer. Contre cela nous avons affirmé que les femmes constituent une classe. Or, si l’on admet qu’il existe une communauté de sort fondamentale entre toutes les femmes, le premier objectif de la lutte est la transformation de cette “classe en soi” en “classe pour soi” : l’acquisition par cette classe objective d’une conscience subjective de classe [23] ». Le cramponnement à la phraséologie marxiste apparaît autant désespéré qu’inversement désuet dans la substitution hétérosexuelles/bourgeoises. Il permet en tout cas la reprise d’une recette qui a fait ses preuves : l’argument d’autorité (si l’on admet que) pour esquiver la réponse à une question qui attaque l’édifice dans son fondement : si l’appartenance de toutes les femmes à une même classe sociale repose sur leur obligation de fournir gratuitement du travail domestique au conjoint [24], ce qui est perçu comme possibilité d’échapper volontairement et collectivement à cette obligation aboutit assez logiquement à la contestation de cette communauté.
Mais la fuite en avant contenue dans la réponse (acquisition d’une conscience subjective de classe par la classe objective) marque un certain tournant dans l’analyse. Non qu’elle abandonne l’enfermement des femmes en classe, mais des textes ultérieurs se dégage l’idée que c’est moins la place des hommes et des femmes dans les rapports de production qui les positionne en deux classes antagoniques que la hiérarchie entre [256] eux. « Considérer les hommes comme la classe antagonique [25] » ne relève plus de l’économique mais du politique : « l’oppression des femmes n’est ni un phénomène individuel ni un phénomène naturel, mais un phénomène politique [26] », elle relève de « la domination masculine comme phénomène politique [27] ». L’existence de la classe des hommes et de la classe des femmes continue d’être affirmée mais elles ne la doivent plus qu’à la théorisation, en effet « les classes ne sont des classes que pour les révolutionnaires : que pour celles (ceux) qui pensent que certains en exploitent d’autres. Pour le capitaliste, aux yeux de qui l’exploitation n’existe pas, les classes au sens marxiste n’existent pas non plus [28] ». D’où « un féminisme matérialiste est possible » car « le matérialisme est /’outil même, précisément dans la mesure où c’est la seule théorie de l’histoire pour laquelle l’oppression est la réalité fondamentale, le point de départ ». En ce sens, « le marxisme est, de toute évidence, matérialiste : dans cette mesure, il est utilisable pour le féminisme. Dans la mesure où le matérialisme part de l’oppression, et inversement si on admet que partir de l’oppression définit entre autres choses une approche matérialiste [29] ». Toutefois, la perspective développée dans « un féminisme matérialiste est possible » consiste moins à « étendre le matérialisme » qu’à faire surgir à partir d'une théorie de l’oppression des analyses d’oppressions particulières : le marxisme analyse l’oppression des ouvriers, le féminisme, celle des femmes, en enjoignant à ce dernier la mission de « modifier nécessairement le marxisme ». Il revient notamment au féminisme de modifier « l’analyse du Capital de l’intérieur [30] ». Cette revendication apparaît pourtant velléitaire : la manière dont Delphy réfute la validité de cette analyse pour les femmes illustre son refus de penser l’imbrication des rapports de classes et des rapports de sexes. Cette analyse devrait être modifiée [257] parce que « d’une part, les femmes ouvrières sont invisibles, absentes de cette analyse ; d’autre part, le travail domestique et son exploitation sont pris pour acquis [31] », comme si l’invisibilité des premières et le caractère acquis des seconds ne se fondaient et ne se renforçaient mutuellement. Cette dichotomisation est sans doute nécessaire pour pouvoir continuer à parler de la classe des femmes. Mais cette nécessité de qualifier de classe un groupe opprimé pour qu’il apparaisse sur la scène de l’histoire et de la faire advenir une dans sa polarisation à une autre est elle-même un avatar du marxisme détourné seulement par le remplacement du prolétariat par les femmes. Cette vision ne donne aucun moyen de le « modifier ». Par ailleurs, l’appel incessant du matérialisme en tant que totalité - /’outil, la théorie - à la rescousse de la légitimation de l’analyse féministe dénote une crispation frileuse sur un terrain balisé à l’abri des désordres, encore partiellement inexplorés, à l’œuvre dans la théorisation des rapports de sexes.
Articles cités en notes
Delphy, C. (Dupont), « L’ennemi principal », (1970), Libération des femmes, année zéro, Paris, Maspero, PCM, 1972, notes 13 et 24.
Delphy, C. (C. D.), « Pour un féminisme matérialiste », L’Arc, n°61, Simone de Beauvoir et la lutte des femmes, 1975, notes 4-5- 6-7-8-9.
Delphy, C., « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles », Nouvelles questions féministes, n° 2, octobre 1981, notes 26 et 27.
Delphy, C., « Un féminisme matérialiste est possible », Nouvelles questions féministes, n° 4, automne 1982, notes 11-24-25-28-29-30-31.
Collectif, « Variations sur des thèmes communs », Questions féministes, n° 1, novembre 1977, notes 10-12-14-15-16-17-18-19-20.
Collectif, « éditorial », Nouvelles questions féministes, n° 1, mars 1981, notes 22 et 23.
[1] Il n’est certes pas le seul, pourtant sa production est ici étudiée en elle-même, sans la référer à d’autres, dans la mesure où la discussion porte plus sur la démarche que sur le contenu. Ce choix repose notamment sur mon insertion actuelle au Québec. Les références aux articles publiés dans cette revue sont nombreuses dans les écrits ou travaux des féministes québécoises même parmi celles qui ne se réclament pas ou plus du marxisme.
[2] Chacun sait que le concept de classe n’a été forgé ni par Marx ni par les marxistes. Son utilisation est pourtant largement marquée aujourd’hui par les développements qu’ils lui ont accordés. C’est précisément le cas des textes étudiés ici.
[3] Voir Barrett, M. et McIntosh, M., « Christine Delphy : pour un féminisme matérialiste ? », Nouvelles questions féministes, n°4, automne 1982, 35-49.
[4] C. D., « pour un féminisme matérialiste », L’Arc, n°61, Simone de Beauvoir et la lutte des femmes, 1975, 61-67.
[5] Expliquer l’oppression, art. cité, p. 62.
[6] Conceptualiser du point de vue de l’opprimé(e), art. cité, p. 67.
[7] Art. cité, p. 67. Delphy souligne.
[8] Art. cité, p. 67. Sont ainsi passées sous silence la perspective utopiste d’une communauté de femmes qui tentait de stigmatiser l’opposition entre les sexes sur un autre terrain que l’économique et l’issue d’une lutte pour « les droits des femmes », toutes deux pourtant encore riches d’enseignements et de questionnements aujourd’hui.
[9] Art. cité, p. 67. Delphy souligne.
[10] « Variations sur des thèmes communs », Questions féministes, n° 1, novembre 1977, 3-19.
[11] Delphy, C., « Un féminisme matérialiste est possible », Nouvelles questions féministes, n° 4, automne 1982, p. 55.
[12] « Variations... », art. cité, p. 4.
[13] Partisans, 1970. Repris dans Libération des femmes, année zéro, Paris, Maspero, PCM, 1972, 112-139.
[14] « Variations... », art. cité, p. 7.
[16] Ibid., p. 6. Les rédactrices soulignent.
[21] Rejointe par une partie du collectif de Questions féministes, ce qui marque son éclatement.
[22] Nouvelles questions féministes, n° 1, mars 1981, éditorial, 3-14.
[24] Dans « l’ennemi principal » (1970) comme dans « un féminisme matérialiste est possible » (1982), Delphy revendique le parti pris théorique de privilégier le rapport d’épouse à celui de mère.
[25] Delphy, C., « Un féminisme matérialiste est possible », art. cité, p. 84.
[26] Delphy, C., « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles », Nouvelles questions féministes, n° 2, octobre 1981, pp. 61-62.
[28] « Un féminisme matérialiste est possible », art. cité, p. 80. Je souligne.
[29] Ibid., p. 62 et p. 61. Delphy souligne.
[30] Ibid., pp. 62-63. Delphy souligne.
[31] Ibid., p. 63. Je souligne.
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