|
Marc-Adélard Tremblay (1922 - 2014)
Anthropologue, retraité, Université Laval
“Les transferts d’enfants
à l’Île-aux-Coudres.”
Un texte publié in Revue d’histoire de Charlevoix, vol. 1, no 1, juin 1985, p. 24.

L'étude sur les transferts d'enfants, le système de parenté et la tenure foncière à l'Ile-aux-Coudres s'inscrit dans un programme de recherche sur l'ethnographie des milieux insulaires et les transformations sociales qui s'y sont produites depuis un demi-siècle [1]. Elle est la continuation des travaux de Marc-Adélard Tremblay sur les isolats de la Côte Nord du Saint-Laurent amorcés en 1965 [2]. Des études ethnologiques, historiques et archivistiques furent entreprises à l'Ile-aux-Coudres dès 1973 par le regretté Jacques Le Querrec, alors candidat au doctorat en ethnologie à l'Université de Paris Xe à Nanterre. Ce dernier a d'abord vécu à l'Ile durant trois années consécutives (de 1973 à 1976) puis y a séjourné à plusieurs autres reprises de 1976 à 1981, date de son décès, pour y recueillir des données additionnelles d'observation et consulter les archives locales. Bien qu'il n'ait pas été en mesure de rédiger sa thèse doctorale, il a consigné des données archivistiques et des données d'observation d'une grande richesse qui sont maintenant en notre possession [3]. Cette circonstance exceptionnelle, associée au fait que je suis moi-même natif d'un village voisin (Les Éboulements), me décida à consacrer les cinq prochaines années à la poursuite de travaux qui me permettront de mener à terme l'étude compréhensive de l'Ile entreprise par Le Querrec.
Dès juillet 1984, j'ai mis en route une étude sur le système de parenté, la tenure foncière et les transferts d'enfants ; celle-ci faisant d'ailleurs partie d'une étude comparative sur l'identité, la parenté et l'adoption dans différents milieux isolés québécois en collaboration avec Bernard Saladin d'Anglure, Chantal Collard et Louis-Jacques Dorais. Cette démarche de recherche m'apparaissait d'autant plus appropriée qu'elle s'arrimait à un triple objectif que l'on peut formuler de la manière suivante :(a) me familiariser suffisamment bien aux traditions et patrons culturels de l'Ile pour être en mesure d'utiliser adéquatement les divers matériaux du Fonds Le Querrec ; (b) valider les données existantes sur le système de parenté et les mariages consanguins provenant de différentes sources documentaires [4] ; et (c) faire la cueillette de données sur les transferts d'enfants et l'adoption à l'occasion de la construction de généalogies et de lignées familiales des insulaires depuis l'établissement du premier colon à l'Ile (la sédentarisation) jusqu'à nos jours. La construction des lignées familiales, pour utiliser cet exemple, représente une tâche de recherche d'envergure nécessitant l'utilisation de plusieurs techniques et documents provenant de multiples sources différentes. Ainsi je reconstituerai ces lignées en utilisant les données du Frère Eloi Girard [5], les registres paroissiaux, les connaissances généalogiques d'informateurs clés du calibre de Léopold Tremblay de Saint-Bernard-sur-Mer ainsi que les données de la tradition orale. L'étude sur les transferts d'enfants enrichira les informations existantes pour l'Ile et prépare la voie à la présente demande de subvention au Conseil québécois de la recherche sociale en vue d'entreprendre la recherche d'équipe à caractère comparatif sur des isolats du Québec à laquelle je référais plus tôt. Le choix de l'Ile-aux-Coudres m'apparaît d'autant plus justifiable qu'en plus des données ethnographiques recueillis par Le Querrec, un autre membre de l'équipe sur les travaux comparatifs, Chantai Collard, a amorcé des travaux analogues dans les mêmes perspectives théoriques à Petite-Rivière-Saint-François, une paroisse sœur de Saint-Louis de l'Ile-aux-Coudres (patrons d'entraide et échanges matrimoniaux), principalement au dix-neuvième siècle .En plus des travaux préliminaires de terrain effectué à l'été 1984 par Tremblay, Hélène Guay a bâti un fichier analytique sur l'Ile-aux-Coudres et Charlevoix, enrichissant d'autant les données bibliographiques existantes [6].
À ce stage-ci de nos travaux, j'énonce l'hypothèse de travail que le système de parenté représente un des éléments les plus importants de la structure sociale et je cherche à comprendre comment les principes sur lesquels il se fonde et les structures par lesquels il s'incarne se traduisent dans des modes d'organisation générationnelle, spatiale et socio-économique [7]. Dans sa théorie de l'échange, Lévi-Strauss a fait la démonstration que le système de parenté s'échafaude sur l'alliance, la filiation et la résidence. Ces trois axes d'apparentement et de différenciation à la fois permettent à l'ensemble des unités résidentielles, qui constituent toute unité sociopolitique particulière, d'interagir entre elles selon des règles partagées, explicites et implicites, qui permettent d'une part la réalisation des scénarios d'adaptation souhaités et d'autre part l'équilibre social et la survie du groupe. Autrement dit, cette interaction entre les unités résidentielles, par les principes de l'échange et du transfert des biens (tenure foncière), de l'échange et du transfert des personnes (règles matrimoniales), en obéissant à des stratégies prédéfinies et uniformes, assure l'équilibre général entre elles. Or la stérilité d'un couple propriétaire d'une parcelle, le handicap physique ou mental ainsi qu'une mort prématurée d'un héritier ou toute autre situation empêchant la transmission du bien à l'intérieur d'une unité résidentielle donnée constituent justement autant de forces déstabilisantes qui compromettent l'équilibre général de la communauté. Cette nécessité de maintenir l'équilibre général des forces en présence à l'intérieur de la communauté est d'autant plus fortement ressentie que l'unité sociale est de petite dimension. Ainsi, dans un milieu insulaire, en particulier, les transferts d'enfants assureraient des ajustements automatiques entre les unités résidentielles en ce qui a trait au statut économique et permettraient en plus la transmission (et la pérennité patronymique) du bien à un enfant de sexe masculin (dans le cas d'une société patrilinéaire et patrilocale) et l'équilibre général d'une multiplicité de réseaux familiaux. Dans cette recherche d'équilibre général, comme nous le sous-entendions plus tôt, les unités résidentielles se servent des mêmes outils et utilisent les mêmes stratégies d'intervention. La famille (la famille élargie) est cet outil par excellence d'intervention et le système régulateur qui permet de colmater les brèches. Le transfert d'enfants représente une stratégie de correction dans les situations où un bien risque d'être sans héritier et de devenir la propriété d'une autre famille. C'est, à notre sens, un mécanisme fondamental tout particulièrement dans les isolats où le nombre des unités résidentielles est restreint et où les idéologies natalistes prévalent [8]. Les milieux insulaires, est-il besoin de le rappeler, sont la plupart du temps égalitaires et endogames. Aussi élaborent-ils des mécanismes complexes d'auto-régulation, d'échange et d'entraide qui puissent assurer la reproduction intégrale des institutions sociales qui les constituent.
Or voilà que, depuis une cinquantaine d'années et plus particulièrement depuis les deux dernières décennies, ces milieux sont soumis à des pressions exogènes qui bouleversent les équilibres écologiques bien établis - l'article précité de Le Querrec en témoigne amplement -, transforment radicalement les principes et les pièces de l'organisation familiale et parentale et imposent une mosaïque de normes nouvelles capables de modifier les orientations culturelles et la mentalité [9]. Par exemple, à Île-aux-Coudres, les nouvelles formes d'alliance (l'exogamie), les nouveaux modèles de résidence (néolocalité), les nouvelles règles de mariage (union libre), les nouvelles pratiques de l'adoption (l'adoption d'enfants par le biais d'organismes publics) font partie de ces nouveaux ferments de transformation sociale.
Le travail que nous entreprenons à l'Ile vise à apporter des éclairages sur cette question tout aussi importante pour mieux comprendre les fondements de l'identité individuelle [10] que les assises de l'identité ethnique [11]. L'utilité de cette démarche m'apparaît d'autant plus importante que nous traversons, à l'échelle de la province toute entière, une crise d'identité culturelle à trois niveaux distinctifs : l'image collectif de soi, les modes de vie et les pratiques quotidiennes ainsi que les projections dans l'avenir. Une vision systémique des transferts d'enfants, par surcroît, nous fait pénétrer au cœur des principaux enjeux entre groupes et factions antagonistes tout autant à l'Ile-aux-Coudres que dans la société globale : idéaux natalistes, de libre choix et restrictifs ; mariages religieux, mariages civils, unions libres ; rôles féminins traditionnels associés à la vie domestique et rôles reflétant un accès à l'éventail complet des carrières professionnelles de la société post-industrielle ; classes ouvrières et classes bourgeoises. Finalement, ne peut-on point prétendre que l'ethnologie, en élargissant la perspective conceptuelle et en élargissant les modes d'approche des études sur la famille et la parenté, nous rend capable d'obtenir une meilleure compréhension de tout un ensemble de phénomènes et de situations qui ne sont disparates qu'en apparence et, par voie de conséquence, d'imaginer des politiques familiales et sociales mieux ajustées aux réalités quotidiennes ?
L'étude sur les transferts d'enfants tout en ayant un intérêt en soi par rapport aux mécanismes d'auto-régulation auxquels nous avons fait allusion plus tôt nous plonge aussi au cœur de questions qui font l'objet de discussions publiques des plus engagées en ce moment. De ce fait, ce genre d'études acquiert une si large portée, qu'elles imposent aux chercheurs une problématique théorique et une démarche opérationnelle complexes. Ces études, en effet, nécessitent tout autant des études historiques (longitudinales et diachroniques) que des études portant sur le présent (synchroniques), des analyses minutieuses d'archives démographiques comme des observations ponctuelles sur des unités sociales de diverses dimensions, des reconstructions les plus variées de diverses traditions familiales et parentales comme des dynamismes modernes de la stratification et de la différenciation sociales.
Article rédigé pour le premier numéro de la Revue d'histoire de Charlevoix (Vol. 1 no 1, juin 1985, page 24) par Marc-Adélard Tremblay à la demande de l'historien Marc-André Bluteau.
[1] Consulter, à titre illustratif, les dernières publications de Jacques Le Querrec : « Économie marchande et développement de la coopération aux Iles-de-la-Madeleine : enjeux et stratégies à Havre-Aubert », Culture, Vol. II no 2, 1982 : 77-98 et « L'Ile aux Coudres : vers un divorce ethno-écologique », Anthropologie et Sociétés, Vol. 5 no 1, 1981 : 165-190.
[2] La première définition générale de ce programme de recherche qui dura une décennie complète apparaît dans : Marc-Adélard Tremblay : « L'ethnographie de la Côte Nord du Saint-Laurent », Recherches sociographiques, Vol. VIII no 1, 1967 : 81-87.
[3] Le Fonds Le Querrec comprend une documentation abondante et variée. Essentiellement, elle est constituée de fichiers, données archivistiques sur l'Ile-aux-Coudres, dont les Archives de fabrique de 1741 à 1907, inventaires démographiques et données de recensement, données généalogiques, données sur les baptêmes, les mariages et les sépultures, des fonds de famille provenant de familles insulaires, des glossaires, des notes bibliographiques, des notes d'observation et d'entrevue, des notes sur la toponymie, sur la technologie de la pêche et sur la tenure foncière depuis I728, pour mentionner les pièces les plus importantes.
[4] Du démographe Pierre Philippe, consulter, entre autres, son article paru dans Population intitulé « Structure de la population et mariages consanguins à l'Ile-aux-Coudres (Québec) » ainsi que celui paru dans Recherches sociographiques, « Fécondité, fécondabilité et consanguinité à l'Île-aux-Coudres », Vol. XIV, no 1, 1973 : 117-124.
[5] Voir Frère Eloi Gérard. Inventaire des généalogies de Charlevoix et du Lac-Saint-Jean en 6 volumes.
[6] Consulter la bibliographie que Serge Gauthier vient de publier sur Charlevoix à l'Institut québécois de recherche sur la culture en 1984.
[7] C'est cette perspective ethnologique qui fut utilisée dans l'étude sur la famille acadienne du Sud-Ouest de la Nouvelle-Écosse. Consulter : Marc-Adélard Tremblay et Marc Laplante : Famille et parenté en Acadie, Ottawa : Musée national de l'Homme, 1971. URL.
[8] Les articles précités de Philippe en témoignent.
[9] Je suis conscient que ces pressions externes ont toujours existé à l'Ile (milieu de marins et de pêcheurs) mais, récemment, elles ont acquis une puissance, une généralisation à tous les secteurs de la vie socioculturelle et une accélération telles qu'elles sont devenues des principes d'organisation sociale.
[10] La recherche des parents biologiques par les adoptés reflète bien ce profond besoin d'auto-connaissance de son bagage génétique, de ses composantes psychologiques et de son enracinement socioculturel spécifique.
[11] Lire à ce propos : Marc-Adélard Tremblay : L'Identité québécoise en péril, Québec : Les Éditions Saint-Yves, 1983. URL.
|