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Collection « Les sciences sociales contemporaines »
ne édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean-Guy Vaillancourt, “Pierre Dansereau, écosociologue et écologiste”. Un article publié dans la revue Sociologie et sociétés, vol. 31, no 2, automne 1999, pp. 191-193. Montréal : Les Presses de l'Université de Montréal. [Autorisation formelle de l'auteur de diffuser cet article accordée le 23 mai 2005.] Texte de l'article Pierre Dansereau est reconnu comme un savant de tout premier plan au Québec, au Canada, et dans plusieurs autres pays. Celui qu'on appelle l'écologiste aux pieds nus, et que des Sud-Américains ont surnommé affectueusement Pedro della Silva, à cause de sa passion pour les recherches sur le terrain, particulièrement dans la forêt tropicale, est considéré comme le père de l'écologie québécoise. L'Encyclopedia Britannica le présente même comme un pionnier de l'écologie à l'échelle mondiale. Né en 1911 à Outremont, élève des Jésuites au collège Ste-Marie (et, pendant un an, au Collège du Sacré-Cœur de Sudbury), Pierre Dansereau a obtenu son baccalauréat ès arts en 1932 de l'Université de Montréal. Il y a aussi obtenu en 1936 son baccalauréat ès sciences, après trois années d'études à l'Institut agricole d'Oka, qui était alors affilié à l'Université de Montréal. Il reçoit par la suite, en 1939, un doctorat en taxonomie végétale de l'Université de Genève. De 1940 à 1942, il est le collaborateur du Frère Marie-Victorin au Jardin Botanique de Montréal. Entre 1940 et 1950, chargé de cours à l'Université de Montréal, il est le premier à y donner un enseignement en écologie. Il dirige le Service de biogéographie de la province de Québec et continue ses recherches sur l'évolution des érablières laurentiennes. Comme l'Université de Montréal ne lui offre pas un poste à temps plein, il s'exile aux États-Unis, et devient professeur à l'Université du Michigan à Ann Arbor, de 1950 à 1955. Puis de 1955 à 1961, de retour à l'Université de Montréal, il y dirige l'Institut Botanique, tout en assumant la charge de Doyen de la Faculté des sciences. Son engagement politique lui attire les foudres des autorités politiques et universitaires de l'époque. En 1961, il retourne de nouveau aux États-Unis, pour y enseigner à l'Université Columbia. Il devient aussi directeur-adjoint et chef du département d'écologie du Jardin Botanique de New York. C'est dans cette ville qu'il commence à s'intéresser activement à l'écologie humaine et à l'écologie urbaine. Il revient à l'Université de Montréal, en 1968, comme professeur à l'Institut d'Urbanisme de la Faculté de l'Aménagement avant de quitter définitivement l'Université de Montréal en 1971 pour l'Université du Québec à Montréal. Cette dernière le nommera professeur émérite en 1989. Il y dirige encore aujourd'hui le Laboratoire pour l'étude des écosystèmes et l'aménagement des territoires. Durant sa longue et fructueuse carrière, il aura enseigné dans une vingtaine d'universités sur cinq continents, obtenu 15 doctorats honorifiques, et publié plus de 600 écrits scientifiques. À l'âge de 87 ans, il est toujours actif : direction d'étudiants, consultations, conférences, séminaires, articles scientifiques, etc. Le Brésil, un de ses terrains privilégiés de recherche, a organisé un colloque de deux jours sur son œuvre, en septembre 1998, et on y publiera sous peu une volumineuse anthologie de ses principaux écrits. On peut reconnaître trois axes principaux dans l'œuvre de Dansereau : d'abord, les sciences naturelles, c'est-à-dire la taxonomie végétale, l'écologie naturelle, la biosystématique et la biogéographie ; ensuite, l'axe des sciences sociales, c'est-à-dire l'écologie humaine, l'écodéveloppement, la sociologie de l'environnement et l'écosociologie. Enfin, une troisième thématique traverse en filigrane toute son œuvre scientifique, et en est le couronnement : ce sont les domaines de l'éthique, de l'éducation, des arts, des humanités et de l'écodécision. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages fort appréciés, entre autres Biogeography, an Ecological Perspective (1957), Contradictions & biculture (1964), Challenge for Survival. Land, Air and Water for Man in Megalopolis (1970), La Terre des hommes et le paysage intérieur (1973), Harmonie et désordre dans l'environnement canadien (1975), L'envers et l'endroit : le désir le besoin et la capacité (1994). Les sciences naturelles, notamment la biogéographie, restent toujours le roc solide sur lequel toute l'œuvre de Dansereau s'est édifiée. En effet, ses recherches l'ont conduit à développer un système unique qui décrit les structures végétales à partir de leur dimension spatiale, ce qui permet de comparer les structures de la végétation à travers le monde. Sa réputation scientifique s'est établie surtout à partir de ses recherches pionnières sur la dynamique des forêts. Il a aussi beaucoup publié en taxonomie végétale, en cytologie et sur l'évolution de diverses plantes. Dansereau apporte aussi une contribution immense à l'écologie humaine et aux sciences sociales de l'environnement. On peut discerner un certain virage vers ce nouveau champ dès les années 1960, sous l'influence de Jean Gottman, G. Evelyn Hutchinson, Lewis Mumford, Rachel Carson et Teilhard de Chardin, entre autres. Il s'intéresse alors avant tout, plus qu'à l'influence de la nature sur les humains, à l'impact des humains sur la nature par l'agriculture, l'urbanisation et l'industrialisation. Au-delà de l'écologie, il veut alors favoriser l'écodéveloppement, c'est-à-dire le développement durable avant la lettre. C'est à cette époque, vers la fin des années 1960, qu'il revient enseigner à l'Institut d'Urbanisme de l'Université de Montréal, et ensuite à l'Université du Québec à Montréal, et qu'il prend la direction du projet de recherche sur l'écologie de la zone de l'aéroport international de Montréal à Mirabel (EZAIM). Il élabore alors sa fameuse « boule de flèches », un modèle de l'écosystème qui réalise la synthèse des dimensions naturelles et des dimensions humaines de celui-ci, et dont le niveau supérieur comprend deux paliers spécifiquement sociaux, l'investissement et le contrôle. Dans ses écrits, Dansereau utilise différents modèles et schémas pour illustrer l'impact des humains sur la nature. Il applique ses connaissances écologiques à plusieurs domaines : le logement, l'urbanisme, la radio-télévision, l'aménagement du territoire, la santé mentale, les parcs urbains, le transport, les ressources, le développement économique, et même les arts et la littérature. On peut vraiment dire de lui que rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Et pourtant, il n'a rien d'un Pic de la Mirandole qui disserte de tout et de rien sans véritable profondeur. Il croit fermement que pour être un bon généraliste, il faut d'abord être un excellent spécialiste. Son expérience de l'interdisciplinarité lui permet d'affirmer que le progrès des connaissances dépend du travail d'équipes inter et transdisciplinaires comme celles dont il a toujours su s'entourer. Dans son oeuvre, les disciplines des sciences naturelles, des sciences sociales et humaines et même celles des arts et des humanités se croisent et se chevauchent. Le troisième axe de son oeuvre, celui de l'humanisme et de l'éthique, a pris de l'envergure ces dernières années, même s'il est présent dès l'origine. Par son enseignement et par l'éducation populaire qu'il prodigue dans les médias et dans ses conférences publiques, c'est un grand éducateur qui a assumé une immense tâche pédagogique et éthique allant bien au-delà de ses engagements dans la recherche scientifique. Il est un philosophe, c'est-à-dire quelqu'un qui aime la sagesse et en fait profiter ses concitoyens. « Mentor » et modèle pour plusieurs générations d'étudiants et d'amis, il demeure un grand humaniste dont les idées et les valeurs continueront à influencer beaucoup de gens au cours du XXIe siècle. Ses recherches cartographiques sur l'occupation des terres, ses études de l'impact humain dans les secteurs agricole, industriel et urbain, ses travaux sur la qualité de la vie et la société de conservation, sur la planification et sur la perception du milieu, sa philosophie de l'éducation ouverte et démocratique, ses engagements pour la conservation du patrimoine et pour l'extension sociale de la recherche, ses écrits récents sur la bio, l'éco et la socio-diversité, sont autant d'exemples d'une démarche qui se soucie autant de la société et de l'humanité que de l'environnement biophysique et de la nature. Son écopyramide, l'un des derniers modèles intégrateurs qu'il nous a livrés, démontre la nécessité d'une collaboration interdisciplinaire entre les différentes approches de l'environnement. Dansereau ne se limite pas à l'analyse théorique et à la création de modèles descriptifs et de typologies. Il s'attaque aussi aux problèmes pratiques, en identifiant les principaux facteurs qui ont conduit au désordre écologique actuel. Selon lui, ces facteurs sont : l'accroissement vertigineux de la population, la croissance industrielle effrénée sans respect de la nature et des humains, et les pratiques d'aménagement inadéquates. Il suggère même des réformes et des changements concrets, tels le contrôle des naissances, la reconsidération de la croissance économique et des pratiques actuelles d'aménagement. Il propose aussi ce qu'il appelle l'austérité joyeuse, c'est-à-dire de faire plus et mieux avec moins, sans réchigner, de gaieté de cœur. Il invite même à l'engagement social et politique dans les luttes environnementales pour la conservation de la nature et le développement durable. Épris dès sa jeunesse de justice et d'équité, il n'a jamais hésité à soutenir diverses causes sociales et politiques : fondateur avec André Laurendeau des Jeunes-Canada dans les années 1930, président du « Rassemblement » à Montréal dans les années 1950, il fut aussi cofondateur en 1993 de l'Union pour le développement durable. C'est ainsi que l'écologie végétale et la biogéographie, puis l'écologie humaine et l'écosociologie ont ouvert la voie à l'éthique environnementale, qui représente l'achèvement de son œuvre. Il prône le partage, la compassion, la solidarité, la paix, la simplicité volontaire et l'austérité joyeuse, mais avant tout, il donne l'exemple de toute une vie consacrée au service de l'humanité. Il n'y a pas trois Pierre Dansereau, le biogéographe, l'écosociologue et l'éthicien, ni trois périodes étanches dans sa vie, mais bien plutôt une seule personne dont l'œuvre remarquable et unique impose partout le respect et l'admiration, et influencera encore longtemps ceux et celles qui s'intéressent aux rapports tumultueux entre les êtres humains et la nature. Éminent scientifique, sommité mondialement reconnue en géobotanique et en biogéographie, grand spécialiste de l'écologie humaine et des sciences sociales de l'environnement, Pierre Dansereau est l'un des rares intellectuels contemporains qui ont réussi à faire le pont entre ce que C.P. Snow a appelé les deux cultures, à savoir les sciences naturelles et les sciences humaines. Il n'a pas hésité à formuler des hypothèses audacieuses comme il n'a jamais eu peur de mettre ses convictions en pratique. Éducateur émérite, il a marqué plusieurs générations de chercheurs et de personnes engagés dans l'action, chez nous et à l'étranger. Ce pionnier de l'écologie est l'héritier du Frère Marie-Victorin dont il fut le proche collaborateur. Il nous apparaît aujourd'hui comme le précurseur d'un nouvel humanisme pour le troisième millénaire, un humanisme ancré à la fois dans l'écologie et dans l'écologisme, une science et une éthique qu'il a grandement contribué à bâtir. Il a fourni une contribution insigne au renouvellement de la science et de la société depuis plus de 60 ans. Il est une de ces grandes figures d'éducateurs et de chercheurs qui ont changé le cours de notre histoire, et qui ne cesseront jamais de nous inspirer. Jean-Guy VAILLANCOURT Département de sociologie
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