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Collection « La désintégration du Québec et des régions »
Les politiques de développement régional au Canada depuis 1960: éléments de bilan. (2003) Texte intégral de la communication
Une édition électronique réalisée à partir de l'article du professeur Clermont Dugas, professeur de géographie à l'Université du Québec à Rimouski, Les politiques de développement régional au Canada depuis 1960: éléments de bilan. (2003). Texte d'une conférence prononcée en juin 2003 au Congrès annuel de l'ACFAS (l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences) à l'Université du Québec à Rimouski. [Autorisation accordée lundi le 15 juillet 2003].
Texte intégral de la communication
Les politiques de développement régional au Canada depuis 1960 : éléments de bilan
La décision des gouvernements supérieurs dintervenir au début des années 60 dans laménagement du territoire et le développement régional va entraîner une succession rapide de politiques et de programmes tant à Ottawa que dans les provinces et également la mise en place dorganismes dont les structures et les fonctions vont évoluer pratiquement aussi vite que les différents responsables politiques qui se succèdent dans les instances gouvernementales.
Dans le cadre de cet exposé, je vais fournir quelques éléments dun bilan très sommaire des principaux programmes et organismes mis en place et de résultats obtenus en mattardant un peu plus sur la situation de lEst-du-Québec Compte tenu de la structure politique canadienne il faut parler de plusieurs politiques de développement régional et non dune seule. Même si les gouvernements provinciaux et fédéral ont pu avoir à loccasion des objectifs apparentés et une bonne concertation, il ny a jamais eu dintégrations des orientations de chacun des niveaux de gouvernements. Des divergences ont toujours existé entre le fédéral et les provinces sur les priorités à retenir et les objectifs à poursuivre. Le degré de coordination entre les deux instances a toujours été variable et fortement dépendant des interlocuteurs et des partis politiques en présence.
La loi sur laménagement rural et le développement agricole (ARDA) votée par le parlement fédéral en 1961 sous légide du ministre de lagriculture Alvin Hamilton est habituellement considérée comme lamorce des politiques interventionnistes dans le but datténuer des disparités régionales.
La loi ARDA qui est née de la prise de consciences des grandes disparités socio-économiques qui existaient au pays et surtout de la pauvreté rurale était orientée à lorigine vers la mise en valeur des ressources naturelles du milieu rural et tout particulièrement celles du secteur agricole. Elle visait aussi la conservation du sol et de leau, des mesures quon associerait aujourdhui au concept de développement durable. La loi prévoyait initialement létablissement dententes à frais partagés entre le fédéral et les gouvernements provinciaux en vue de favoriser le financement de différents projets liés au monde agricole. Cette loi sera ultérieurement amendée afin dorienter les interventions sur lensemble des activités du monde rural et par après sur les régions à faibles revenus. Si la loi a favorisé des interventions de développement et a pu contribuer à diminuer des disparités territoriales, elle na jamais donné lieu à une véritable démarche daménagement du territoire et de développement régional planifié.
Toutes les provinces canadiennes ont pris les dispositions législatives nécessaires pour bénéficier des retombées financières de la loi. Son application a donné lieu à quatre ententes ou conventions différentes couvrant la période 1962-1977.
Le Québec a investi ses fonds ARDA dans différents projets émanant des régions. Il y eu durant les trois premières années 175 projets acceptés pour un montant dépassant les 23 millions de dollars. LEst-du-Québec a été cherché un peu plus du tiers du budget provincial, pour financer 52 projets en plus du plan du BAEQ qui a été réalisé entre 1963 et 1966. Parmi ces projets, il y eu lassainissement des cours deau, laménagement forestier, lamélioration des terres agricoles, des travaux pour faciliter lhivernement des navires, etc. Ailleurs au Québec, on a aménagé des bleuetières et des pâturages communautaires, on a financé des projets délevage de bufs, de développement touristique, etc. À léchelle canadienne on a réalisé des projets concernant la conservation du sol et de leau et le vaste programme dinventaire des terres du Canada qui nous a laissé diverses catégories de cartes de potentiel toujours utilisées aujourdhui
La politique de développement régional au Canada a ceci de particulier quelle est faite dune multiplicité de programmes de durée variable plus ou moins intégrés entre eux. Ainsi, pendant que le programme ARDA est en voie dapplication le gouvernement fédéral met en place en 1966 le Fonds de développement économique rural ,le FODER qui vise le développement économique de certaines régions rurales. Contrairement à lARDA qui autorise les interventions à la pièce, le FODER est conçu pour des interventions multisectorielles et intégrées sur une base régionale. On entre ainsi dans un processus de planification régionale. Cependant, les ententes de développement qui seront financées par lorganisme vont vite démontrer quil sagit dune planification plutôt étriquée et incomplète qui ne touche que certains aspects de la vie socio-économique régionale.
Entre 1967 et 1969, sept régions canadiennes vont être retenues pour bénéficier des fonds du FODER durant des périodes de temps différentes en vertu dententes de financement fédérale-provinciale. Ce sont la région Interlake au Manitoba, lIle-du-Prince-Edouard, le Nord-Est du Nouveau-Brunswick, la région de Mactaquac dans le sud du Nouveau-Brunswick, la moitié nord de la Nouvelle-Écosse, la province de Terre-Neuve et lEst-du-Québec. Ces ententes vont constituer les principales interventions de développement de régions rurales. Elles sont aussi les plus importantes manifestations politiques de lutte aux disparités territoriales. Cette volonté va dailleurs être très vite atténuée par la mise en place simultanément de programmes ou de mesures de développement concernant les régions les plus développées avec la désignation des zones spéciales de développement.
Parallèlement à ces ententes on a aussi cherché à favoriser le développement industriel par des programmes dincitation à la création dentreprises. Un premier programme consistant en exemptions fiscales et sappliquant à 35 zones où le taux de chômage était plus élevé voit le jour en 1963. Ce programme sera amendé en 1965 et les exemptions dimpôt seront remplacées par des subventions pouvant aller jusquà 5 millions de dollars par entreprise.
En 1969 le gouvernement fédéral regroupe ses programmes de développement régional sous un même organisme et crée le ministère de lExpansion économique régionale (MEER)dans le but daccroître son efficacité en matière de développement. Ses principaux objectifs portent sur la réduction du chômage et du sous-emploi dans les zones et régions où ces phénomènes prédominent. Il a ainsi une orientation de lutte aux disparités régionales. Cet organisme suit de peu la création par le gouvernement du Québec de lOffice de planification et de développement du Québec (OPDQ) qui a pour mandat de contribuer à laménagement du territoire et au développement social et économique de la province.
Dès 1969 le MEER instaure un nouveau programme de stimulants industriels composé de subventions et de garanties de prêts de même que des garanties de prêts pour des industries de services comme les centres touristiques. Ce programme sapplique à des zones particulières dans toutes les provinces et à lensemble de la région Atlantique. Toute la province de Québec devient également zone spéciale et au total près de 70 % de la population canadienne est couverte par le programme. Bien que la taille des subventions soit fonction du degré dacuité des problèmes économiques régionaux, létendue de la base territoriale dapplication du programme contribue à réduire considérablement son impact sur la lutte aux disparités régionales.
À lintérieur des zones spéciales, le MEER identifie en 1970, 23 centres désignés qui peuvent bénéficier de subventions couvrant une large gamme dusages tels que laménagement dinfrastructures de communications, construction décoles, systèmes daqueducs et dégouts, équipements communautaires et stimulants industriels. Cest le début de lapplication de la théorie des pôles de croissance. Ces centres désignés étaient considérés comme des foyers majeurs dactivités susceptibles de favoriser le développement économique de régions aux possibilités demplois insuffisantes. Au Québec, les villes de Québec, Sept-Iles ,Trois-Rivières et les régions du Lac-Saint-Jean et de Sainte-Scholastique furent désignées. Dans les provinces maritimes, les quatre villes les plus importantes furent retenues. Il sagit de Saint-Jean N.B., Moncton, Halifax-Darmouth et Saint-Jean, Terre-Neuve. Dans louest, Régina, Saskatoon et Renfrew-Pembrooke purent bénéficier de stimulants industriels.
Lannée 1974 constitue un autre point tournant dans les politiques de développement régional du MEER avec la signature dententes cadre de développement dune durée de dix ans avec toutes les provinces à lexception de lIle-du-Prince-Édouard qui bénéficiait déjà dune entente de développement de quinze ans pour la période 1969-84. Ces ententes cadres se veulent un outil souple permettant aux deux niveaux de gouvernements de sentendre sur des projets à fort potentiel de développement. Même si le développement des régions en difficulté demeure un objectif avoué, les orientations de développement ne sont plus orientées en ce sens mais plutôt vers le développement des secteurs économiques à meilleur potentiel. En vertu de cette entente les deux partenaires vont signer des ententes auxiliaires de différentes durées. Compte tenu de leur localisation cela signifiera des interventions susceptibles dagrandir les disparités territoriales. Il sagit en somme dune approche plus sectorielle que territoriale tout en ayant néanmoins des retombées à caractère spatial. Mais les zones bénéficiaires sont tout autant sinon davantage susceptibles dappartenir aux zones favorisées quaux territoires à problèmes.
Au 31 mars 1981, 117 ententes auxiliaires avaient été conclues entre le MEER et les gouvernements provinciaux et territoriaux. Toujours pour cette même année budgétaire les engagements financiers du MEER pour la durée des 75 ententes alors en vigueur sétablissaient à 2 milliards 540 millions de dollars. La quote-part du gouvernement fédéral variait dun projet et dune province à lautre allant de 33 % pour un projet de modernisation des pâtes et papiers en Ontario à 90 % pour la quasi totalité des ententes à Terre-Neuve. Au Québec elle était de 60 % pour la plupart des ententes.
Les objectifs de ces ententes auxiliaires étaient très diversifiés concernant aussi bien le milieu rural que le monde urbain, des régions pauvres que des agglomérations urbaines plus riches. Les forêts, les routes, le tourisme, lexploitation minérale, le développement industriel, lagriculture, la modernisation dusines, lindustrie des pâtes et papiers, le réaménagement urbain, les équipements publics, lassainissement des eaux, la planification faisaient partie des projets retenus dans les différentes provinces.
Entre 1974 et 1981 le Québec a signé 15 ententes auxiliaires pour un montant total de 1 814 720 000 $. Toutes les régions du Québec ont profité des retombées de ces ententes, mais tout particulièrement la grande région de Montréal. On retrouve des projets reliés à lassainissement des eaux de la région de Montréal, aux axes routiers prioritaires, aux développement agricole et forestier, aux infrastructures industrielles, aux équipements publics, au développement touristique à la construction des usines de papier de Saint-Félicien et Amos, etc
Une nouvelle tentative timide de lutte aux disparités régionales a été faite par le ministre des finances du gouvernement fédéral en 1980 avec la mise en place dun crédit dimpôt à linvestissement manufacturier. Ce crédit valable pour une période de dix ans était appliqué dans les parties les plus défavorisées des provinces canadiennes. Mais cette mesure était trop faible pour faire contrepoids aux avantages offerts par les agglomérations urbaines. Cette mesure survenait aussi en même temps quon augmentait les incitations pour développer la grande région de Montréal.
En effet, en 1977 en raison du ralentissement de léconomie de Montréal, le MEER désignait la grande région de Montréal comme zone spéciale. Le territoire retenu englobait toute lagglomération de Montréal et sétendait de part et dautre du Saint-Laurent du lac Saint-Pierre à la région de Hull. Il recouvrait 23 divisions de recensement parmi lesquelles se trouvent les plus riches du Québec. En plus de bénéficier directement de nombreuses ententes auxiliaires, cette nouvelle zone désignée devenait admissible à un généreux programme de subventions pour favoriser limplantation, lagrandissement et la modernisation dentreprises et dactivités.
Au début des années 80, la région de lEst-du-Québec bénéficie de nouveaux programmes particuliers de développement. Il y a dabord en 1981, la mise en oeuvre dun programme de développement économique au montant de 20,8 millions $ pour les Iles-de-la-Madeleine, puis en 1983 cest le plan fédéral de lEst-du-Québec pour une durée de cinq ans et au montant de 264.7 millions $ qui est mis en place. Ces deux plans vont notamment contribuer au développement des ressources naturelles et à laménagement dinfrastructures de communications.
La coopération fédérale provinciale en matière de développement régional va prendre une autre forme à compter des années 1980. Même sils reconnaissent lexistence de sérieux problèmes économiques dans de nombreuses régions, les gouvernements ne cherchent plus à atténuer les disparités territoriales. Lélimination des dettes publiques et la lutte à linflation relèguent au second plan les problèmes de chômage, de faible niveau de revenu et de diminution de population dans les vastes régions rurales du pays. Croissance économique, développement de lentrepreneurship et de lentreprise et création demplois deviennent les nouveaux objets de préoccupation en plus évidemment de la limitation des dépenses gouvernementales
Les théories du développement polarisé et du développement local ont constitué de belles portes de sortie pour les deux niveaux de gouvernement pour justifier leur désengagement de la lutte aux disparités régionales. Au Québec, cette théorie du développement local a particulièrement contribué à servir dappui à la formulation de politiques de créations demplois et de développement régional relativement peu coûteuses au plan financier pour le gouvernement. Omniprésente dans le discours politique, et surtout en campagne électorale, la thématique du développement régional va entraîner une multiplicité dinterventions passant par la création dorganismes, la tenue de sommets régionaux, lélaboration de plans régionaux de développement et la signature dententes régions-province..
La dernière grande entente multisectorielle entre le gouvernement fédéral et celui du Québec va être signée en 1988 pour une durée de cinq ans. Son budget total de 820 millions qui doit être appliqué à lensemble de la province représente une forte diminution par rapport à ceux dententes conjointes antérieures. Pour fins dapplication de lentente, le Québec est découpé en régions centrales et en cinq régions de ressources. Pour les deux catégories de régions, on vise la création demplois et dentreprises et le renforcement de la compétitivité des entreprises mais les interventions vont différer selon les endroits. Il faut chercher à mettre en valeur les meilleurs potentiels de chaque région. Dans le cadre de cette entente la région de lEst-du-Québec se voit attribuer un budget de 210 millions $. Cest aussi nettement inférieur aux budgets de toutes les ententes antérieures.
Tout en articulant des éléments de sa stratégie de développement à celle du fédéral, le Québec a néanmoins développé une démarche qui lui est propre en faisant une large place aux acteurs régionaux. Il a multiplié les réformes et les structures cherchant à mobiliser les énergies et à répondre davantage aux besoins les plus urgents quà inscrire un processus intégré et de long terme dans le but de réduire les inégalités. Lapproche sectorielle a toujours prévalu, chaque ministère et organisme dÉtat agissant selon sa propre planification et ses priorités. Les interventions conduites spécifiquement au nom du développement régional ont toujours eu une portée très limitée. Beaucoup dénergies ont été investies par des individus et organismes du milieu pour échafauder des plans et des projets dont les résultats sont loin davoir été à la hauteur des attentes. La mobilisation populaire à lintérieur de structures permanentes ou temporaires est une dimension majeure de lapproche québécoise. Si elle na pas toujours produit les résultats voulus par la population elle a contribué à apaiser des tensions, à entretenir des attentes et à maintenir la paix sociale.
Lensemble des interventions gouvernementales donne limpression dune démarche plutôt chaotique marquée de tâtonnements et dexpérimentations. il faut dire quelle a aussi été soumise à de nombreuses critiques, à des remises en questions par des spécialistes des sciences régionales, et des représentants du monde politique et économique en plus bien sûr dêtre souvent critiquées par de nombreux organismes populaires.
Les résultats
À défaut de pouvoir évaluer les résultats des nombreuses interventions de développement qui ont été réalisées., il est possible de porter un jugement sur lefficacité de lensemble des mesures en considérant la situation socio-économique actuelle des régions rurales.
Il y a toujours une importante pauvreté en milieu rural et les revenus des localités rurales sont nettement plus faibles que ceux des villes. Il y a en 2000 plus de 400 localités dont le revenu moyen est inférieur à 50 % de la moyenne canadienne. Par ailleurs, les grandes régions en forte difficulté économique des années 60 le sont dans une large mesure, encore aujourdhui et tout particulièrement celles qui ont fait lobjet des ententes cadre de développement. Elles sont toujours aux prises avec le sous emploi, les taux de chômage élevé, de bas niveaux de revenus et pour certaines une importante perte de population.
Terre-Neuve a sensiblement en 2000, le même écart de revenu quen 1970 par rapport à la moyenne canadienne et connaît en outre une diminution de population. En 1970 et 1980, la province avait trois divisions de recensement parmi les 10 plus pauvres du pays. En 2000, il y en a maintenant 5. LÎle-du-Prince-Edouard dont le revenu est maintenant à 81 % de la moyenne nationale a légèrement amélioré sa position mais fait toujours partie du groupe des provinces les plus pauvres. Les revenus dans le Nord du Nouveau-Brunswick sont toujours parmi les plus bas du pays et la population décroît. La division 19 du Manitoba qui était la plus pauvre du pays en 1980 lest toujours en 2000.
Il ny avait en 1970 aucune division de recensement du Québec parmi les dix plus pauvres du pays. En 1980, le Témiscouata était au dixième rang de la liste La situation relative de cette MRC sest améliorée en 2000 car elle passée au 13 ième rang. Mais elle a été supplantée par La Haute-Gaspésie qui est rendue au cinquième rang des plus pauvres divisions du pays. Il y a en 2000, cinq MRC de lEst du Québec qui figurent parmi les 20 divisions de recensement les plus pauvres du Canada. Ce sont par ordre décroissant de pauvreté, La Haute-Gaspésie, La Matapédia, Témiscouata, Le Rocher Percé et les Basques. Le revenu moyen de la Haute-Gaspésie se situe à 60 % de la moyenne canadienne et à 67 % de celle du Québec, ce qui constitue un recul par rapport à 1971. Les revenus demplois nous donnent un portrait économique légèrement différent, mais produisent néanmoins le même découpage des zones de pauvreté. Le Manitoba et Terre-Neuve et les trois autres provinces maritimes affichent les pire palmarès avec le plus de divisions de recensement dans la catégorie des revenus les plus bas.
Par ailleurs, les disparités territoriales se sont accentuées entre les divisions de recensement les plus riches et les plus pauvres. En 1980, les écarts de revenus familiaux des divisions de recensement du pays sétablissaient entre 49 % et 129 % de la moyenne nationale. En 2000, ils se situent entre 42 % à 153 %. Lagrandissement de lécart est surtout dû à la stagnation des entités les plus pauvres et à lenrichissement des régions les plus riches.
Même sil ny a pas nécessairement de relations entre le niveau de revenu et la démographie, on observe quand même une forte tendance à la décroissance dans les régions les plus pauvres. Cinquante-cinq pour cent des divisions de recensement du pays correspondant pour la plupart aux régions rurales sont en décroissance entre 1996 et 2001.Cinq des six régions ayant fait lobjet de lentente cadre des années 60 font partie du groupe concerné. La seule exception est celle de lInterlake en raison de la forte présence autochtone. Lensemble de Terre-Neuve accuse une perte de 7 %. Le Nouveau Brunswick, la Nouvelle-Écosse et la Saskatchewan ont aussi une légère décroissance. Pour la plupart des divisions de recensement en cause, cest la poursuite dun long processus qui contribue à anémier la structure de peuplement. Dans lEst-du-Québec, toutes les divisions de recensement sont en décroissance.
La situation de lEst-du-Québec
Entre 1968 et 1993, les gouvernements du Canada et du Québec ont investi environ un milliard de dollars dans des ententes et plans de développement pour lEst-du-Québec. Linvestissement le plus important (411 millions) a eu lieu durant la première entente de développement 1968-1976. Les autres investissements ont diminué par la suite. À première vue ce chiffre de un milliard peut paraître impressionnant. Et il en a amené plus dun à conclure à une trop grande générosité de la part des gouvernements, à du favoritisme pour lEst-du-Québec ou encore à du gaspillage de fonds publics pour maintenir artificiellement en vie une région.
En fait, on a utilisé la majeure partie de cet argent pour faire du rattrapage et réaliser ce qui était en cours de réalisation ou déjà fait ailleurs. Les investissements correspondaient pour lessentiel aux missions normales des gouvernements supérieurs. Ils ont servi à la formation des adultes, à laménagement forestier, au réaménagement foncier, à la construction de parcs industriels, à la réfection partielle dun réseau routier dangereux et hors norme, à du développement récréo-touristique et au financement dinfrastructures aéro portuaires, etc. La part consacrée aux créations demplois était marginale. Il ny avait quun maigre 17 millions sur 411 affecté au développement des affaires et ce chiffre incluait la somme allouée aux parcs industriels. Il y a bien eu des centaines de milliers de dollars consacrés à des études inutiles, nais ça ce nest pas différent de ce qui sest toujours fait ici et ailleurs.
Entre 1961 et 2001, la population de lEst-du-Québec a diminué de 42 663 personnes. Cela représente une perte de 12,5 % comparativement à une augmentation de 41 % pour la province. Durant ces 40 ans, la population de toutes les MRC a diminué à lexception de celle des Iles-de-la-Madeleine, Rimouski-Neigette et Rivière-du-Loup. Les pire pertes se sont produites dans Les Basques (39,5), La Matapédia (36,8), Témiscouata, (33,2) et la Haute-Gaspésie (24,4).Les gains importants réalisés par Rimouski, Rivière-du-Loup et leur zone périurbaine ont contribué a freiner sensiblement la décroissance du Bas-Saint-Laurent.
Cette décroissance démographique sest produite à des vitesses inégales. Jusquà 1996, elle sest surtout manifestée dans les localités à lextérieur des zones périurbaines et des centres de services. Mais les 5 dernières années font état dun phénomène nouveau et particulièrement inquiétant. Cest la pire décroissance en 5 ans et cette dernière sétend maintenant à lensemble du tissu de peuplement affectant aussi bien le monde urbain que rural. En Gaspésie, il ny a plus que 4 petites localités dont 2 réserves indiennes à connaître une très légère augmentation de population. Dans le Bas-Saint-Laurent, 77 % des municipalités sont en décroissance. Pour la première fois, depuis 1870, la population de Rimouski diminue et il y aussi diminution dans sa zone périurbaine. Un phénomène analogue se produit à Rivière-du-Loup. Tout se passe comme si les problèmes qui perdurent depuis des décennies en milieu rural en étaient maintenant à affecter directement les villes. Chose certaine, cette décroissance généralisée est symptomatique de la grande fragilité de léconomie régionale.
Par ailleurs, les niveaux de revenus de toutes les MRC de la région se maintiennent constamment en dessous de la moyenne québécoise et lécart à cette moyenne sest même agrandi pour 11 des 14 MRC durant les 20 dernières années.. Les disparités à lintérieur de la région sont toujours croissantes .et il y a un écart significatif entre les deux MRC qui abritent les deux plus importantes villes et le secteur rural.
Les quarante dernières années ont aussi amené des changements positifs. On a amélioré les infrastructures sociales et de communication. On planifie et on contrôle mieux laménagement du territoire. La protection de lenvironnement sest imposée comme priorité.. Il y a une nette amélioration de la qualité de lhabitat et on a mis en place différents moyens pour favoriser la création dentreprises. Les infrastructures municipales ont aussi été partout améliorées de même que les systèmes santé de déducation. La plupart de ces réalisations sinscrivent cependant en dehors du cadre des ententes de développement.
La faiblesse des résultats obtenus dans des régions à problèmes économiques chroniques a conduit à parler de léchec du développement par le haut. Mais, la majeure partie de ces investissements gouvernementaux sont loin davoir été inutiles Une bonne part des investissements a contribué à financer des travaux dinfrastructure, daménagement de mise en valeur et de préservation des ressources et de développement social, autant de responsabilités quil appartient aux gouvernements supérieurs dassumer. Quant aux subventions aux entreprises, elles ont vraisemblablement été beaucoup plus profitables aux grandes agglomérations urbaines quaux régions problèmes et il est loin dêtre acquis quil ny aurait pas eu de créations de nouvelles entreprises et demplois industriels sans ces subventions.
La majeure partie des problèmes de sous-développement constatés sappliquent au monde rural. En dépit de certaines améliorations, les programmes de développement nont pas eu les effets escomptés. Pour de nombreuses raisons, le monde urbain a été le grand bénéficiaire de la croissance économique. Une grande partie des espaces à dominante rurale éprouvent toujours de sérieux problèmes en 2001. La relation qui existe entre le contexte biophysique, la structure de peuplement et les problèmes de dépeuplement et de précarité économique est en soi indicative des facteurs en cause et des actions à envisager. Au Québec les localités en décroissance démographique continue tout comme celles à bas niveaux de revenus sont surtout en milieu agro-forestier ou forestier sur les terres vallonnées du plateau appalachien et loin des villes.
Les conditions de vie sont différentes de ce quelles étaient il y a 40 ans, mais lacuité des problèmes est toujours aussi forte sinon plus. Le principal problème aujourdhui en est un de dépeuplement et de déstructuration. Une déstructuration à laquelle les gouvernements ont directement contribué avec la fermeture des bureaux de poste, des coupures dans les services de Via Rail et dans les stations de Radio-Canada, dans les fermetures des écoles de village et par des programmes inadéquats durbanisation, de relocalisation, et de mobilité de la main-duvre.
Ce nest pas en laissant agir les forces du marché et en demandant aux résidents ruraux dêtre imaginatifs et dynamiques que lon va corriger la situation des régions à problèmes. Il faut sattaquer aux facteurs responsables de leur marginalisation. Ici et ailleurs , les faits ont suffisamment démontré quil y a des causes structurelles aux problèmes ruraux. Ce nest pas par la politique de la ruralité, des restructurations administratives et par la seule décentralisation de nouvelles responsabilités que lon va corriger la situation. Il faut prendre des mesures qui tiennent compte des problèmes causés par la distance et la dispersion tout autant que des caractéristiques de léconomie moderne et des virtualités des espaces ruraux. Cela veut dire quil faut agir sur la structure de peuplement et de services pour freiner lagrandissement des déséquilibres en cours. Il faut aussi envisager une véritable planification à long terme concernant la structuration du peuplement, les infrastructures de communications et de services et une véritable décentralisation dactivités économiques. La planification requise ne doit pas seulement être indicative et reposer sur la bonne volonté des acteurs économiques et sociaux mais doit sappuyer sur une volonté réelle dintervention efficace de la part des gouvernements supérieurs.
Il est impossible de faire disparaître les disparités socio-économiques régionales, mais il existe de nombreux moyens pour favoriser leur réduction. Toute lexpérience du passé est loin dêtre négative, il faut aussi savoir en tirer profit.
Dernière mise à jour de cette page le Dimanche 10 août 2003 10:42 Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
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