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Histoire du peuple anglais au XIXe siècle.
Tome III. Le milieu du siècle (1841-1852)

Préface
Les amis français d'Élie Halévy nous ont confié le soin de collaborer avec Mme Halévy à la préparation de ce volume. Le maître et l'ami, que nous voyions chaque année venir travailler à Londres, na pu le terminer. Mais il était essentiel de publier ces nouveaux chapitres de sa monumentale Histoire, qui ne cesse de rendre tant de services aux historiens. Pour ce travail nous avons fait appel au concours de plusieurs de ses amis anglais. Le Dr Gooch, le Dr et Mrs. Hammond, le professeur Barker, Mr. H. L. Beales, le professeur Power, qui ont bien voulu lire tout ou partie du manuscrit, nous ont, de tout cœur, aidé de leurs conseils.
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Élie Halévy avait achevé le premier et le troisième chapitre du livre Ier ; mais il n'en avait pas écrit le deuxième, sans doute parce qu'il n'avait pas fini d'étudier les problèmes monétaires posés par la politique de Sir Robert Peel. Pour les trois chapitres du livre II, il n'existait qu'une première rédaction, elle-même incomplète, et qu'Êlie Halévy eût certainement modifiée. Mais il nous a paru que son travail était assez avancé pour en rendre possible et souhaitable la publication. Son texte était d'ailleurs accompagné de notes et de plans détaillés. Quand ceux-ci indiquaient, sans erreur possible, l'ordre et les lignes essentielles de l'exposé qu'il préparait, nous avons cru devoir en présenter une rédaction sommaire et ne renfermant l'expression d'aucune opinion qui ne fût corroborée par un texte de sa main. Des caractères italiques permettront de distinguer ces passages des pages qu'Élie Halévy avait lui-même écrites.
C'est principalement dans le troisième chapitre du livre II que le lecteur trouvera ces additions. Nous n'y avons pas traité des événements [viii] diplomatiques après 1848, sur lesquels les notes utilisées ne contenaient pas d'indications précises. Mais, en ce qui concerne la politique économique et l'histoire intérieure de l'Angleterre dans cette période, nous avons tenté de relier entre eux les fragments existants. Outre qu'il était indispensable de le faire pour l'intelligence du lecteur, il est clair qu'Halévg tenait beaucoup à mener son récit jusqu'à la date finale de 1852, jusqu'au retour au pouvoir des peelites qui, à son avis, en marquait la conclusion. Cela était encore nécessaire pour que le Tableau, qui lui fait suite, prît sa vraie signification.
Ce Tableau forme le livre III du présent ouvrage. Halévy avait d'abord annoncé l'intention de dresser le Tableau de l'Angleterre en 1860, parce que les œuvres des principaux écrivains qui traduisent la pensée de l’Angleterre à cette époque ont été publiées à ce moment. Mais il s'était ensuite résolu à en avancer la date, puisqu'on peut considérer dès 1852 comme achevée la « révolution » produite par l'adoption du libre-échange. Ce Tableau devait comprendre trois parties consacrées à l'enrichissement du pays, aux classes sociales et au mouvement religieux. Halévy n'a pu en écrire que la troisième, celle qu'il jugeait la plus importante. Rapprochée des pages du livre précédent concernant la politique économique, elle permettra en effet de saisir, sur le problème qui l'intéressait plus que tout autre celui de l'importance respective des forces matérielles et des forces morales dans la société anglaise l'orientation de sa pensée.
Il n'avait rédigé qu'un petit nombre des notes indiquant ses références ; mais il nous a été possible de retrouver dans ses papiers la plupart des sources qu'il avait utilisées et de compléter l'annotation du volume en suivant l'exemple fourni par les précédents.
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Sur la suite de l'œuvre qu'il avait entreprise, les manuscrits d'Halévy apportent quelques éclaircissements. Deux autres volumes auraient dû suivre le présent ouvrage. Pour le premier, embrassant les années 1853-1865, Halévy avait déjà classé un grand nombre de notes. Il en avait arrêté le plan en trois livres : le premier intitulé : « Autour de la guerre de Crimée, 1853-1859 » ; le second : « Les idées de 1860 » ; le troisième : « La fin d'une ère, 1859-1865 ». Les deux notes suivantes [ix] permettent de saisir les problèmes qui, dans cette période, le préoccupaient :
1. Note sur les livres I et III :
L'histoire du peuple anglais, entre 1852 et 1865, se divise en deux parties :
La première s'ouvre avec la formation du Ministère de lord Aberdeen. Les libéraux de lord John Russell, et aussi lord Palmerston, acceptent la présidence d'un peelite, acceptent la présence à l'Échiquier d'un peelite. Triomphe apparent du peelisme. Mais lord Palmerston reprend bien vite l'ascendant, et nous assistons, sous la présidence de lord Aberdeen, puis de lord Palmerston lui-même, au triomphe du palmerstonianisme.
La deuxième s'ouvre avec la formation du dernier ministère de lord Palmerston. En apparence, à première vue, elle consacre le triomphe du palmerstonianisme. En réalité, un premier ministre n'est pas nécessairement un chef ; et lord Palmerston, de 1860 à 1865, est tenu en tutelle par le peelisme : paix et liberté.
Expliquer ce double triomphe de la politique libérale de 1820 sur la politique radicale de 1847, et, en même temps, de la politique pacifique de lord Aberdeen sur la politique guerrière, ou quasi guerrière, de Canning.
2. Préambule du livre II :
Essayons de nous rendre compte de l'état du pays au moment où Palmerston et ses collaborateurs reprennent le pouvoir des mains des tories. Non qu'il soit question de reprendre, pour le mettre à jour, le tableau social que nous avons tracé en arrivant aux environs de l'année 1850. Mais il arrive qu'aux approches de 1860, une série de grands ouvrages sont publiés, par lesquels se trouve fixée une sorte de philosophie collective qu'on peut appeler la philosophie de la liberté, ou encore la philosophie du libre examen et de la libre concurrence. L'Angleterre, qui avait pris conscience en 1848 de la solidité de ses institutions, prend maintenant, ou croit prendre conscience de l'idée qui fait le fondement de cette solidité. C'est de cette philosophie collective que nous voudrions analyser les principes, les cherchant chez ses plus éminents [x] représentants, mettant en lumière leurs origines, peut-être sur certains points leurs contradictions internes, et aussi les craintes que commence à inspirer l'avenir à ces penseurs si sûrs d'avoir, eux et leur pays natal, atteint la vérité.
Or, ce qu'il y a de caractéristique dans cette philosophie, c'est qu'elle est nettement antichrétienne, ou, si l'on veut employer une expression moins polémique, nettement non-chrétienne. Il faut bien admettre qu'elle constitue ce qu'il faut considérer comme étant, en Angleterre, la philosophie dominante. Et pourtant l'Angleterre persiste à se considérer comme un peuple profondément chrétien ; elle aime à croire qu'elle est le plus chrétien des peuples d'Europe. Comment expliquer ce paradoxe ?
Il faut noter d'abord deux révoltes contre cette « hypocrisie », ce « mensonge » : la révolte ruskinienne, non-chrétienne (Ruskin, comme Carlyle avant lui, est un « libre penseur », qui a rompu, plus brutalement peut-être que certains des « libéraux » que nous venons de mentionner, avec l'orthodoxie chrétienne, et spécifiquement protestante), mais idéaliste et, à la manière de Carlyle, ennemie de l'individualisme de la boutique, socialisante. Teinte spéciale du « socialisme anglais », au moment où ce socialisme commence à ressusciter en Europe après la banqueroute de 1848.
La révolte newmanienne, catholique. Impression profonde produite par l'« Apologie » de Newman. Importance de cette date.
Et pourtant ces deux révoltes sont antiprotestantes, et, parce qu'elles le sont, ne réussissent pas à mordre profondément dans la nation. La nation reste protestante, en même temps que libérale, au sens que les économistes ont donné à ce mot, et, après les économistes, tous ceux qui, sur la base de leur enseignement, ont édifié toute une philosophie de la nature. Persistance de ce mythe à expliquer.
Et, en même temps, autre problème : les « utilitaires » étaient des démocrates ; les libéraux de 1860 le sont faiblement. Démocratie signifie étatisme, socialisme ; et, déjà, en sourdine, l'étatisme, le socialisme ont fait assez de progrès pour les alarmer. Les progrès de l'idée démocratique, qui vont être si rapides après la mort de lord Palmerston, sont lents avant cet événement. Et ils vont se produire sans un grand idéologue pour en prendre la direction, [xi] sans un Bentham, contre le vœu des grands hommes qui expriment vraiment la philosophie de l'époque. Cela encore est à expliquer.
Un dernier volume devait être consacré à Disraeli et Gladstone. Ici, Halévy s'était borné à mettre en réserve les notes accumulées pour la préparation des cours qu'il professait à l'École libre des Sciences Politiques.
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Son œuvre eût alors rejoint son Épilogue. Il est heureux qu' Halévy ait pris la décision de publier, à l'avance, les volumes où le XIXe siècle finissant voit « les Impérialistes au pouvoir » et prépare la victoire de « la Démocratie ». Il nous a dit comment avait fini l'ère Victorienne et a donné, ainsi, à son œuvre, sa conclusion générale. Mais le présent volume, où cette ère atteint son apogée, mène jusqu'à son terme une période capitale de sa grande Histoire inachevée.
Paul Vaucher.
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