
1. L'enfance et la formation intellectuelle
John naquit dans une famille aisée du Somerset. Son grand-père était l'un de ces riches commerçants comme en comptait l'Angleterre du XVIIe siècle. Son père, conseiller juridique auprès des magistrats locaux, avait épousé la fille d'un tanneur de la région. De neuf ans plus âgée que lui, elle lui donna un fils, John, qui fut l'aîné de cette famille heureuse où chacun travaillait fort, mais où, « dans une atmosphère d'austérité et de discipline », l'on ne connut pas vraiment de problèmes.
Néanmoins, John sut très tôt ce qu'est la guerre. La guerre civile éclata alors qu'il avait dix ans. Il vit son père s'enrôler dans l'armée « parlementaire » comme capitaine de cavalerie auprès d'un magistrat devenu colonel, Alexander Popham. Il n'accomplit pas d'actions d'éclat; mais son chef militaire devint le protecteur de son fils aîné et, lorsque, quelques années plus tard, Westminster School fut placée sous l'égide du Parlement, Alexander Popham y trouva une place pour son jeune protégé qui y entra comme boursier. Dans l'atmosphère austère que faisait régner au Collège la férule de Richard Busby, il eut comme condisciples le poète Dryden et le théologien Robert South; W. Godolphin, qui devint homme d'État et a qui Hobbes devait dédier son Léviathan, y fut son ami. Les études étaient arides; Locke n'en garda pas un très bon souvenir. Mais ce qu'il n'oublia pas, c'est la fermentation qui s'emparait des esprits des collégiens lorsque les nouvelles de l'extérieur apportaient les clameurs de l'émeute. Cromwell, en effet, arrivait à Londres.
La jeunesse de Locke porta ainsi l'empreinte de la première révolution d'Angleterre - celle qui effraya Hobbes au point de l'inciter à un exil volontaire et qui, sous l'influence d'Olivier Cromwell, s'acheva en 1649 par la condamnation à mort de Charles 1er Stuart. Il conservera toujours vivace le souvenir de la mutation intellectuelle et morale qui accompagna la révolution politique et marqua sa génération. Bien que son père n'ait pas joué de rôle important en cette affaire, il n'en avait pas moins toujours été délibérément hostile aux « loyalistes », fidèles à la Couronne et à l'anglicanisme, et partisan convaincu de cette faction dure de l'armée qui applaudit à l'abolition de la royauté et à la proclamation de la République. Il était d'autant moins indifférent aux tendances « niveleuses » qui se propageaient en Angleterre qu'il s'intéressait aux questions économiques. Entre 1640 et 1649, Locke n'était assurément qu'un enfant; mais il était suffisamment intelligent pour comprendre l'importance que l'armée et le Parlement avaient prise dans l'État et le danger que constituait une monarchie absolue lorsqu'elle n'obéit qu'à l'arbitraire du prince. Aussi l'adolescent fut-il frappé par les termes du procès-verbal que, sous la présidence de Bradshaw, la Chambre des Communes établit en 1649, au lendemain de la proclamation de la République. On y pouvait lire que « le peuple d'Angleterre et de tous les territoires et dominions y ressortissant était constitué comme République et État libre et serait désormais gouverné (...) par la suprême autorité de cette nation, les représentants du peuple dans le Parlement et par ceux qu'ils désigneraient et constitueraient comme officiers et ministres pour le bien du peuple, et cela sans aucun Roi ni Chambre des Lords ». Locke, jamais, n'oublia cette déclaration. Le Second Traité du Gouvernement civil, publié en 1690, conserve le souvenir de ce texte qui, quarante années auparavant, esquissait une révolution constitutionnelle.
Au demeurant, John Locke ne participa ni de près ni de loin aux événements qui suivirent la proclamation de la République. jusqu'en 1653, une oligarchie religieuse et militaire, constituée par les Indépendants de religion protestante et par l'armée, gouverna l'Angleterre. Aux côtés du Parlement croupion, siégeait le Conseil d'État où quarante et un membres élus par la Chambre - Cromwell en faisait partie - composaient l'organe exécutif. En fait, une minorité détenait le pouvoir par la force. Les épineuses questions d'Irlande et d'Écosse amenèrent peu à peu Cromwell à l'idée de prendre pour lui le pouvoir suprême. En accord avec une trentaine d'officiers, et malgré les protestations du poète Milton qui défendait la Couronne et le Parlement traditionnels aussi bien que du juriste Bradshaw qui déclarait le Parlement indissoluble, Cromwell décida de dissoudre le Parlement : le coup d'État du 30 avril 1653 installa une dictature qui dura jusqu'à la mort du Lord Protecteur, en 1658. Son fils Richard lui succéda, mais abdiqua huit mois plus tard.
A cette date, Locke était étudiant à Oxford où il était arrivé en 1652, après une excellente scolarité qui, à Westminster School, lui avait fait gagner le titre de King's Scholar. Le climat de Christ Church était différent de celui qu'il avait connu auparavant : à Westminster School, et malgré l'influence exceptionnelle de Richard Busby, qui était royaliste, l'esprit parlementaire triomphait et la discipline du puritanisme s'imposait; Christ Church, au contraire, se trouvait dans le camp des royalistes; on n'y aimait guère non plus l'inclination calviniste qui prévalait dans les milieux universitaires. Le doyen John Owen, qui redonna à l'Université le lustre qu'elle avait perdu au temps des luttes civiles, possédait un large esprit de tolérance auquel Locke fut sensibilisé, beaucoup plus, semble-t-il, qu'à des études qui ne l'intéressaient que médiocrement : la forme scolastique de la disputatio que l'on y pratiquait lui paraissait être un vain bavardage; l'enseignement théologique nécessaire à la cléricature qui était le débouché normal des étudiants de l'École était loin de séduire son esprit tenté par de plus vastes horizons. Quoi qu'il en soit, Locke devint Senior Student en 1659. En 1660, on lui demanda de donner des cours de grec, et, en 1662, d'enseigner la rhétorique à l'École même ; un an plus tard, il devenait censeur en philosophie morale. Mais il s'intéressait surtout aux disciplines scientifiques - il suivait les conférences du mathématicien Wallis sur la géométrie; il se passionnait pour l'astronomie de Seth Ward. Il avait rencontré des savants comme l'économiste W. Petty et le physicien Robert Boyle. Il aimait leur esprit d'observation, leur sens de l'expérience, hérité de Bacon. Leur penchant au latitudinarisme que, déjà, les Platoniciens de l'Université de Cambridge enseignaient, n'était pas sans lui plaire. Sans rien perdre de sa piété, Locke s'éloignait chaque jour davantage de l'ancien puritanisme familial. Mais, tout spécialement, la médecine l'attirait, surtout celle qui se développait dans le Cercle d'Oxford d'où était née, en 1660, la Royal Society. Locke n'acquit jamais le titre de docteur en médecine; mais, à travers la science médicale qu'il avait étudiée et qu'il ne dédaignait pas de mettre au service de ses amis, il voyait l'occasion de parfaire sa connaissance de l'homme et de son comportement.
En matière politique, Locke ne se sentait nullement l'âme d'un militant. Il était même à cette époque très éloigné des positions prises par le parti des Parlementaires. Le Protectorat n'avait pas ses faveurs et il se sentait proche des idées de Hobbes. Il faut donc entendre avec réserve la thèse de H. R. Fox Bourne selon laquelle Locke fut toujours enclin au libéralisme . Il est vrai qu'il avait composé, au cours de sa seconde année d'études, deux poèmes , l'un en vers anglais, l'autre en vers latins, à la louange de Cromwell. Néanmoins, il nourrissait pour l'un de ses maîtres, le royaliste Pococke, une sincère admiration qui devint plus tard une franche amitié. En février 1660, il perdit son père; son frère Thomas disparut peu après. Alors, il se sentit comme délié de l'opinion parlementaire qui avait toujours été celle de sa famille et ses idées libérales étaient à cette date plus qu'hésitantes. Maurice Cranston a établi que le pamphlet daté de 1661 et intitulé Reflections on the Roman Common-wealth, où s'exprime une pensée libérale, n'a pas été écrit, contrairement à ce que l'on a longtemps soutenu, par Locke mais par un certain Walter Moyle. En revanche, à cette même date et alors que la mort de Cromwell lui apparaissait comme le signe de l'impuissance du régime libéral des Indépendants, Locke répondait par un libelle significatif à Edward Bagshawe, étudiant, comme lui, à Christ Church. Le texte n'a pas été publié. En fait, il s'agit de deux essais, l'un en anglais , l'autre en latin , dans lesquels il se réjouit de la restauration de Charles Il et défend avec fougue l'autorité des rois et l'obéissance des sujets. Ce factum étant demeuré sous forme manuscrite, on oublie la proximité de la pensée qu'il exprime et de la philosophie politique de Hobbes. Locke n'en défend pas moins - même si cela lui paraît peu compatible avec son exigence intime de tolérance - comme l'auteur du Léviathan, une politique autoritaire, seule génératrice d'ordre et de droit. Il a donc bien traversé une période anti-libérale et, lors même qu'il récusait l'étiquette de « hobbiste » et se défendit toute sa vie d'en avoir subi l'influence, l'ombre de Hobbes planait bien, à cette époque, sur sa réflexion politique.
En 1666, Locke partit en Brandebourg comme secrétaire d'ambassade de sir Walter Varre auprès de qui l'avait introduit son condisciple de Westminster School, W. Godolphin. De retour en Angleterre à la fin de sa mission, il refusa un autre poste de secrétaire d'ambassade en Espagne et s'installa à Oxford. C'est là qu'au cours de l'été 1666, il eut à soigner lord Ashley. Les deux hommes se lièrent d'une amitié que, seule, la mort devait trancher, Lord Ashley n'était pas encore le chef d'un parti d'opposition. Mais il avait un tempérament de lutteur. Député au Parlement, homme politique remuant, il ne faisait pas mystère de son hostilité à tout pouvoir despotique et avait été ouvertement l'ennemi de Charles ler aussi bien que du général Lambert; en 1659, après l'abdication de Richard Cromwell, il soutint le général Monk, chef de l'armée d'Écosse et se fit le défenseur de la légalité. Dans un pays où religion et politique sont étroitement associées, il se présenta toujours comme l'apôtre de la tolérance et, avec un esprit de liberté sans mélange, il s'était déjà opposé, lorsque Locke le connut, à toutes les mesures gouvernementales destinées à faire ployer les nonconformistes. Locke, qui l'accompagna en qualité de secrétaire lors de plusieurs missions à l'étranger, préféra, un temps, demeurer à Oxford afin d'y poursuivre les études médicales qu'il avait entreprises, Ami du physicien Robert Boyle, il l'aida dans divers travaux de recherche. Puis il devint le médecin particulier de lord Ashley. A trente-quatre ans, il s'installa avec lui dans la capitale, à Exeter House. Deux ans plus tard, il était élu membre de la Royal Society. Là, grâce à deux traités médicaux - l'Anatomica (1668) et un De Arte Medica (1669) - il acquit un indéniable prestige. Il ne cachait pas ses préférences pour les sciences d'observation, allant jusqu'à qualifier la pure spéculation d' « occupation de désœuvré » ! Il vantait la finalité utilitaire du savoir, accordant prévalence à l'art des praticiens plutôt qu'à la science théorique. Au cours d'une conversation, il fit remarquer de façon fortuite à son ami James Tyrrell que « les principes de la morale et de la religion révélée » ne peuvent être établis solidement avant d' « examiner notre propre capacité et de voir quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre compréhension ». Telle fut l'intuition originaire de l'Essai concernant l'entendement humain, qui ne devait paraître qu'en 1690. D'ores et déjà, Locke était le philosophe de l'entende-ment humain. Cependant, dans les années qui suivirent, il n'eut que bien peu de loisirs, dans une carrière mouvementée, pour affiner et affirmer ses idées.

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