
3. L'exil et la Révolution
C'est au cours de la période où il connut l'exil et la peur que Locke conçut ses Deux traités du gouvernement civil. Certes, il en différa la publication huit années durant. Son amitié avec Shaftesbury l'avait rendu suspect. On murmurait qu'avec le chancelier déchu, il avait participé à des négociations secrètes dirigées contre le Roi. N'avait-il pas, lui aussi, gagné la Hollande, terre d'asile des huguenots persécutés ? Il passa même comme tout à fait indésirable aux yeux des autorités anglaises, si bien qu'au printemps de 1685, après l'accession au trône de Jacques II, le colonel Skelton, envoyé du Roi à La Haye, le coucha sur une liste de présumés coupables de complot envers le Royaume et le Prince. Locke dut se cacher. Sous le faux nom de Van der Linden, il trouva refuge à Amsterdam, chez le docteur Veen. L'orage fut rude pour lui. Et, tandis que Charles II, puis Jacques II, imposaient à l'Angleterre un régime de persécutions et de terreur, il mesurait les effets de l'intolérance et s'interrogeait, comme jean Le Clerc, Basnage et Bayle, sur la question du droit de résistance.
On voit donc que la politique retenait largement l'attention de Locke. La Révolution de 1688 ne pouvait pas le surprendre. Non seulement il avait suivi avec soin le cours des événements en Angleterre - l'intolérance de Jacques Il condamnant à mort certains adversaires des Stuarts et la faveur grandissante de son propre gendre, le stathou-der des Pays-Bas Guillaume d'Orange - mais il est probable que, par l'intermédiaire du comte de Peterborough, lord Mordaunt, il ait été l'un des conseillers politi-ques de Guillaume d'Orange. Il ne prit cependant pas de part active à la Révolution. Lorsqu'en novembre 1688, Guillaume s'embarqua pour Torbay, Locke demeura à Rotterdam. Son ami jean Le Clerc le déclara « plus timide que courageux ». En fait, il était malade. C'est seulement en février 1689 qu'il put regagner l'Angleterre; il y partit en compagnie de la princesse Mary, devenue reine sous le nom de Marie II Stuart. La Déclaration des Droits, lue solennellement le 13 février 1689, en présence du Parlement, à Marie et à Guillaume d'Orange, lui apportait une grande satisfaction, en elle, triomphaient ses propres idées. La conséquence juridique essentielle de cette déclaration était de substituer à la monarchie absolue, creuset d'injustices et de violences arbitraires, une monarchie constitutionnelle puisant sa légitimité dans le peuple et garantissant par là même les citoyens contre les abus du pouvoir. La tradition anglaise héritée de la Magna Carta de 1215 était sauve; et l'ère des libertés s'ouvrait, riche de promesses.
Guillaume III d'Orange, qui tenait Locke en haute estime, lui proposa un poste d'ambassadeur auprès de Frédéric III, électeur de Brandebourg. Instruit par son expérience antérieure, Locke n'aimait pas la diplomatie. De surcroît, il n'était pas en bonne santé. Il déclina l'offre, se contentant de remplir des charges plus modestes : celle de Commissaire des Appels en mai 1689; puis celle, plus effacée encore, de Commissaire au Commerce et aux Plantations.
Au lendemain de son retour en Angleterre, il s'occupa enfin de la publication de ses oeuvres. En mars 1689, il publia, en latin, à Gouda, en la dédiant à Limborch, son Epistola de Tolerantia. La même année, parut la traduction anglaise de cette lettre. Puis, parurent coup sur coup, en février 1690, les Deux traités du Gouvernement civil et, en mars, l'Essai concernant l'Entendement humain. A elle seule, la date de publication des traités politiques indique que ces textes ne peuvent être la justification a posteriori de la Glorious Revolution, tout juste vieille de quelques semaines. Comme les écrits sur la tolérance et comme l'Essai sur l'entendement humain, les traités politiques ont été médités pendant de longues années avant d'être livrés au public. S'il est vrai qu'ils expriment le point de vue officiel des whigs, ils expriment surtout la conviction d'une vie de réflexion politique et d'engagement intellectuel au service de la liberté. L'histoire politico-religieuse du XVIle siècle finissant en constitue bien la toile de fond. Mais la politique qu'ils exposent résulte du long cheminement d'une pensée dont la préoccupation fondamentale est la liberté morale des hommes.

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