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Collection « Les sciences sociales contemporaines »
Folies et déraisons en Bretagne d’antan. (2012)
Avant-propos
Une édition électronique réalisée à partir du livre de Philippe Carrer, Folies et déraisons en Bretagne d’antan. Coop Breizh, Bretagne, 2012, 255 pp.. [Autorisation accordée par Mme Ghislaine Carrer, ayant droit de l'oeuvre de son défun époux, le Dr Philippe Carrer, accordée le 21 novembre 2023 de diffuser l'ensemble de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]
Le présent ouvrage propose au lecteur une série de portraits de personnages qui appartiennent à l'histoire et à l'imaginaire bretons de la période médiévale au sens large. En effet, Éon de l'Étoile a vécu au XIIe siècle, Gilles de Retz, Pierre de Bretagne, Jean Meschinot au xve siècle, tandis que Merlin l'Enchanteur et autres héros arthuriens, s'ils sont bien médiévaux, c'est à l'imaginaire breton et plus généralement celtique qu'ils appartiennent Quant au chapitre où sont mis à contribution des contes et récits du XIXe siècle, ceux-ci évoquent une tradition orale multiséculaire et, de surcroît, sont passés de l'oral à l'écrit au cours d'un siècle qui, dans une grande partie de l'Europe et notamment en Bretagne, prolongeait encore très largement les siècles antérieurs, même lointains [1].
La folie dont on a crédité ces personnages de leur vivant et (ou) après leur mort, à tort ou à raison, celle dont ils se sont dits atteints, celle qu'ils ont présentée aux yeux des contemporains qui nous l'ont décrite, autorise à parler à leur sujet de « folie plurielle », tant ses formes sont multiples et variées, allant de degrés divers [6] de la mélancolie aux troubles bipolaires ou au délire paranoïaque en passant par la criminalité perverse. Ces aspects psychiatriques ne sont pas toute la folie appréhendée dans son acception la plus vaste et qui n'est parfois qu'une déraison, dans le sens où l'on dit d'une conduite qu'elle est « déraisonnable », ce qui est affaire d'appréciation personnelle. C'est pourquoi, chemin faisant, au cours de ces études, nous rencontrons aussi chez certains l'amour fou et chez d'autres ce que saint Paul appelait la « folie de la croix ».
Cette folie plurielle est également, et de façon paradoxale, singulière. Dans de précédents ouvrages, j'ai traité de certaines formes collectives dites « ethnopsychiatriques » de pathologies liées à une acculturation en partie pathogène et parfois mortifère subie par les Bretons. Ici, chacun des cas décrits n'est saisi que dans sa singularité irréductible au contexte sociohistorique, même si celui-ci ne doit pas être ignoré. En effet, si les symptômes de base demeurent inchangés au long des siècles, comme je l'ai montré jadis à propos de la dépression d'Ovide, le poète latin, le cadre dans lequel évolue le trouble mental peut intervenir dans sa coloration mais aussi dans la façon dont il est reçu, compris, interprété, éventuellement traité, ce qui peut en infléchir le cours et même l'aspect. « Singulier » peut aussi être entendu dans le sens de bizarre, étonnant, également d'extraordinaire, de spécial, de particulier. C'est ce que l'on peut dire de plusieurs des cas dont il est ici question. La folie de Merlin n'a pas fini de faire parler d'elle ; un hérésiarque et grand illusionniste en Brocéliande comme le fut Éon de l'Étoile, déclaré fou sans l'être, ne se rencontre pas dans toutes les pages d'une histoire des hérésies ni dans celles des fanatiques de l'Apocalypse ; le couple formé par Pierre de Bretagne et Françoise d'Amboise n'était pas banal, et c'est peu dire. L'abominable Gilles de Retz, quant à lui, [7] fut probablement unique en son genre. Si Meschinot fut plutôt moins singulier, il présente néanmoins des singularités qui le font grandement échapper à la banalité. Le dernier chapitre, consacré à la tradition bretonne dans ses rapports avec la folie, pourra convaincre le lecteur que la sollicitude coutumière de la population envers ses pauvres malades peut prendre un tour singulier dans notre monde impitoyable.
[8]
[1] L’historien médiéviste Jacques Le Goff estime que le Moyen Âge a pris fin au xix' siècle.
Dernière mise à jour de cette page le samedi 16 décembre 20239:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
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